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ReportageMonde

« Comme si c’était hier » : le traumatisme persiste un an après des inondations meurtrières en Libye

Anweige Almasawari a collecté plus de 300 corps, selon ses souvenirs. Il en porte encore les traumatismes psychologiques.

Dans la nuit du 10 au 11 septembre 2023, des inondations meurtrières ont ravagé Derna, en Libye. À l’heure de la reconstruction, alors que le traumatisme est omniprésent, la responsabilité des autorités est questionnée.

Derna (Libye), reportage

Abdelkarim Slimen avance avec prudence dans la poussière au milieu de ce qu’était la vieille ville de Derna. « Si on avait été toi et moi, ici, il y a un an, on ne s’entendrait même pas parler tellement il y avait du bruit, raconte d’un ton mélancolique ce fonctionnaire libyen de 36 ans, au visage fin et aux traits fatigués. Les gens allaient dans tous les sens, c’était une rue marchande : il y avait des immeubles, des magasins. Il ne reste plus rien. »

Dans la nuit du 10 au 11 septembre 2023, le cyclone subtropical méditerranéen Daniel a atteint le littoral de la Cyrénaïque, la région orientale de la Libye, et déversé une quantité record de pluie qui s’est écoulée jusque dans le Wadi Derna qui traverse la ville. Les deux barrages en amont ont cédé et une vague surpuissante a déferlé le long du lit de la rivière détruisant tout sur son passage.

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Aujourd’hui, on peine à croire qu’il y eut ici une vie animée. Le quartier de Swissi n’est plus qu’un terrain vague, qui ouvre sur une plaie béante traversant la ville, des montagnes auxquelles elle tourne le dos jusqu’à la vaste étendue bleue de la mer Méditerranée. Au lendemain de la catastrophe, l’endroit était jonché de tonnes de blocs de béton enchevêtrés sur lesquels les survivants erraient à la recherche de leurs proches disparus. La majorité des gravats ont été évacués depuis, mais quelques ronds de béton rappellent encore que l’endroit fut un jour bâti. Le silence est recouvert par le concert des chantiers : les ouvriers qui martèlent pour démanteler les dernières constructions instables ; les grues qui manœuvrent pour reconstruire des ponts ; les bétonneuses qui vont et viennent.

Abdelkarim Slimen, dans le quartier de Swissi, là où se trouvait une rue marchande avant la catastrophe. © Nissim Gasteli / Reporterre

Les autorités de l’est, dirigées par le maréchal Khalifa Haftar à la tête de l’autoproclamée « armée nationale libyenne » qui contrôle de facto cette partie de la Libye, sont à pied d’œuvre pour rénover la ville. À la suite de la catastrophe, les autorités ont ainsi créé un fonds de reconstruction — doté initialement de 10 millions de dinars libyens, environ 1,9 million d’euros — afin de financer et superviser les travaux dont Belkacem Haftar, le fils du haut gradé, a été nommé directeur.

De nombreux experts critiquent l’organisation pour son manque de transparence. Ce fonds est « une institution impénétrable où les milliards sont engloutis et des immeubles apparaissent sans que leur qualité ne soit questionnée, pour des coûts réels inconnus », a déclaré Anas el-Gomati, directeur du Sadeq Institute, à l’Agence France-Presse.

Le futur pont qui doit relier les deux côtés de la ville. © Nissim Gasteli / Reporterre

Une responsabilité questionnée

Devant une assemblée d’ingénieurs, coiffés de leur casque blanc ou jaune et munis de leur gilet fluorescent, réunis sous une grande tente installée au siège local du fonds de reconstruction — un imposant bâtiment flambant neuf bien gardé par les forces de sécurité —, Belkacem Haftar s’est félicité, le 9 septembre, de l’avancée des chantiers. « C’est important de terminer nos projets. Nous passons beaucoup de temps ici pour reconstruire la ville, nous maintenons une présence continue », explique-t-il à Reporterre après son discours, en précisant que les objectifs du fonds se sont étendus à d’autres villes libyennes, les énumérant une à une.

Faut-il voir dans cet investissement massif un moyen de faire oublier les responsabilités des autorités ? Pendant des années, de nombreux spécialistes du génie civil ont alerté sur l’état délétère des deux barrages et, malgré le déblocage d’un budget à cet effet, ils n’ont jamais été rénovés.

Au siège local du fonds de reconstruction pour la Libye, des ingénieurs assistent à une conférence en présence de Belkacem Haftar à Derna, le 9 septembre 2024. © Nissim Gasteli / Reporterre

Le 28 juillet, douze personnes ont été condamnées à des peines allant de 9 à 27 ans de prison. Le procureur général n’a révélé ni les identités, ni les fonctions, ni les charges pesant sur eux, les présentant simplement comme des fonctionnaires « chargés de la gestion des barrages ». L’absence d’alerte claire à la veille du passage de la tempête n’a, lui, pas donné suite à des décisions de justice. « S’il y avait eu un service météorologique fonctionnel, il aurait pu émettre un avertissement et nous aurions pu éviter la plupart des pertes humaines », avait pourtant jugé le secrétaire général de l’Organisation météorologique mondiale, Petteri Taalas, le 15 septembre.

Pour commémorer la catastrophe, le fonds a convié quelques journalistes à visiter la ville. Pas question de circuler librement, chaque déplacement se fait accompagné d’un membre de l’équipe de communication et d’un militaire. La méfiance des autorités à l’égard de la presse n’est pas nouvelle : une semaine après la catastrophe, le 19 septembre, les rares journalistes à avoir pu accéder à la ville ont été priés de la quitter suite à une manifestation des habitants mécontents de l’inaction des autorités. Cette fois, il s’agit de mettre en valeur leurs actions à travers des visites d’infrastructures — ponts, hôpital, école — flambant neuves ou en cours de finition.

Au centre-ville, dans le quartier de Swissi, de nombreux bâtiments portent encore les marques laissées par la montée subite des eaux. © Nissim Gasteli / Reporterre

« Je m’en souviens comme si c’était hier »

L’ampleur des travaux ne permet cependant pas d’effacer les blessures des survivants. Depuis la Commission de Derna pour les scouts et guides, un bâtiment rempli de gravats dont seul le premier étage a été réhabilité, le directeur des lieux, Zouheir Abdelaziz Azouz, la quarantaine, dans son uniforme frappé du drapeau de la Libye, petit foulard noué autour du cou, plonge dans son téléphone pour retrouver les vidéos de la catastrophe. Il ouvre l’une d’elles. Sa voix paniquée s’en remet au ciel ; « Dieu est grand, Dieu est grand, aide-nous ».

« Au début, quand la pluie tombait au milieu de la nuit, nous avons traversé les rues pour savoir ce qu’il se passait, commente-t-il. Quand nous avons vu la hauteur de l’eau, nous sommes allés nous abriter. » L’homme et ses compagnons sont des miraculés et ont échappé au pire à quelques minutes près. Avec son doigt, il balaye son écran découvrant l’enregistrement suivant sur lequel on entend des cris de femmes effrayées. « À environ 2 heures, nous avons entendu la rupture du barrage et la destruction de la ville. À ce moment-là, des milliers de personnes ont été emportées par le courant. »

Le directeur des lieux, Zouheir Abdelaziz Azouz, dans le bâtiment de la Commission de Derna pour les scouts et guides, un bâtiment rempli de gravats dont seul le premier étage a été réhabilité. © Nissim Gasteli / Reporterre

Dans les heures qui ont suivi, les scouts se sont organisés pour assister les plus affectés. « Nous avons fait un groupe pour essayer d’aider les personnes coincées chez elles, celles qui ont tout perdu et se sont retrouvées sans domicile. Nous avons aussi organisé des cagnottes, se souvient M. Azouz. Il y a eu un fort élan de solidarité. » Les jours suivants, des centaines de volontaires ont afflué de toute la Libye pour venir en aide aux sinistrés, apportant de la nourriture, des matelas, des couvertures et toute sorte de biens de première nécessité, mettant subitement en pause les divisions politiques qui ont scindé progressivement le pays en deux depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011.

Mais les anciennes velléités ont vite repris le dessus et le pays est retombé dans l’oubli, seul à compter ses morts. Un an après la catastrophe, aucun bilan définitif n’a été publié. Le dernier bilan de l’Organisation mondiale de la santé, qui ne met plus à jour ses données depuis avril, fait état de 5 923 morts sans compter plusieurs milliers de disparus. Dans le cimetière situé sur les hauteurs de Derna, à quelques kilomètres au sud, seuls des nombres permettent d’identifier les inconnus qui demeurent là.

Au cimetière de la ville, plus de 3 000 tombes anonymes marquées seulement d’un numéro. © Nissim Gasteli / Reporterre

Face à l’afflux de cadavres, les autorités n’ont eu d’autres choix que de recourir à des fosses communes. « Sur la rive, il y avait tellement de corps, se souvient Anweige Almasawari, père de famille, professeur à l’université de Derna, lui aussi membre des scouts et d’astreinte ce soir-là. Nous avons commencé à les collecter à l’arrière de pick-up. »

Draps, couvertures, vêtements... Tout tissu est devenu un linceul de fortune. Au cours des jours suivants, ce passionné de chasse sous-marine s’est porté volontaire pour tenter de récupérer certains des corps charriés par la mer. Chaque fois qu’il retourne dans l’eau, sur le littoral de la ville, il a la nausée. « Je m’en souviens comme si c’était hier », souffle-t-il. Si les travaux de réhabilitation avancent doucement, les lourds traumatismes des habitants de la ville sont loin d’être effacés.


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