49 %
Objectif 30 000 €

Un nouveau président à l’INRA, pour ne rien changer

20 juillet 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Officialisée mardi 19 juillet, la nomination d’un proche du ministre de l’Agriculture à la tête de l’Institut national de la recherche agronomique a nourri une vive querelle. Pourtant, Philippe Mauguin n’a pas l’intention de changer l’orientation productiviste de la recherche agronomique.

À quelques mois de la fin du mandat de François Hollande, la débandade commence dans les cabinets ministériels : après le départ de Philippe Vinçon, conseiller agricole de François Hollande, vers la direction de la recherche au ministère de l’Agriculture —, c’est au tour de Philippe Mauguin, plus proche lieutenant de Stéphane Le Foll, d’aller vers un poste durable.

Mardi 19 juillet, le Conseil des ministres a nommé le directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture à la présidence de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), fonction qu’il occupera dès la semaine prochaine. Une nomination qui est largement contestée. Dans les assemblées représentatives chargées d’examiner cette candidature, l’opposition dénonce un « fait du prince » : à plusieurs reprises ces dernières semaines, des députés ont interpellé le ministre de l’Agriculture sur un « recasage » jugé « politique », Marc Le Fur (Les Républicains) dénonçant une « faute morale » lors de la séance de questions au gouvernement le mercredi 13 juillet.

Le même jour, l’audition de Philippe Mauguin devant les commissions des affaires économiques de l’Assemblée nationale puis du Sénat, ne s’est pas montrée plus cordiale. Le sénateur Ladislas Poniatowski (Les Républicains) a insisté sur les « circonstances hostiles » qui attendent Philippe Mauguin à la tête de l’Inra et sur l’attention que les parlementaires porteront à « surveiller son comportement et protéger les gens de l’Inra ». Et les sénateurs n’ont pu trancher : 10 votes pour, 10 contre et un vote blanc. L’Assemblée nationale a fait pencher la balance, 39 députés de la commission des affaires économiques se prononçant pour l’impétrant et 25 contre.

Une rébellion des chercheurs hostiles au nouveau président

Si tout cela ressemble à une petite guerre politique entre droite et PS, c’est dans le milieu de la recherche agronomique que la rébellion a été la plus virulente. « Il y a eu une véritable campagne de dénigrement à mon encontre », dit Philippe Mauguin à Reporterre. Il affrontait la concurrence de François Houiller, président de l’Inra depuis quatre ans et candidat à sa succession. Et dans la bataille, les troupes de l’Inra ont largement pris fait et cause pour le président sortant.

JPEG - 25.5 ko
Philippe Mauguin.

Rarement les laboratoires du premier institut de recherche agronomique européen n’avaient connu telle insurrection : un collectif de personnels et de chercheurs s’est mobilisé sous le nom de « @INRAlerte » et a lancé une pétition, qui a rassemblé 3.000 signatures — dont 2.000 de salariés de l’Inra, qui en compte 8.000. Le 6 juillet, le président du conseil scientifique de l’institut, Frédéric Dardel — par ailleurs président de l’université Paris-Descartes — a démissionné en signe de protestation. La colère a même fini par trouver écho à l’étranger, où les revues scientifiques Nature et Science s’y sont intéressées.

Motif de la fronde ? Le « parachutage politique » : « Il n’est pas docteur et ne s’est jamais investi dans le domaine de la recherche », rapporte un chercheur de l’Inra-Grignon. « Ce n’est pas un critère de sélection », répond Philippe Mauguin, qui évoque d’« excellents prédécesseurs, comme Paul Vialle », dans la même situation que lui : « Les directeurs d’hôpitaux sont-ils médecins ? Je suis ingénieur agronome et j’ai 30 ans de responsabilité opérationnelle dans l’agriculture », fait valoir celui dont le CV alterne des postes dans la fonction publique et d’autres, plus politiques, en cabinet, comme auprès de Lionel Jospin entre 1997 et 2002.

Dans un communiqué de presse daté du 1er juillet, le collectif @INRAlerte dénonçait un conflit d’intérêt : la nomination de Philippe Mauguin serait illégale car il candidate « à la tête d’un établissement public dont il exerce la tutelle par délégation de son ministre », écrit-on. Et de menacer d’un recours devant le Conseil d’État. En interne, la procédure interroge, concède Jean-Louis Durand, responsable de la commission recherche à la CGT Inra : « Personne n’a compris pourquoi le président actuel n’était pas reconduit. Statutairement, il est vrai que la nomination ne prévoit pas l’avis des personnels de l’Inra, et c’est justement l’une de nos revendications les plus importantes. »

« Un promoteur du rapprochement de la recherche avec les entreprises » 

La férocité de la lutte est pourtant inversement proportionnelle à ce qui distingue les deux candidats sur le fond. D’un côté, François Houiller n’a pas métamorphosé une institution qui incarne « l’outil d’accompagnement du modèle productiviste des dernières décennies », selon la Confédération paysanne. La polémique autour du rapport de l’Inra sur l’agriculture biologique en est l’exemple le plus connu, tandis que le syndicat SUD Recherche dénonce « une vision minimaliste de l’agroécologie ». Le soutien public de Xavier Beulin, le tout-puissant patron de la FNSEA et de ses lobbies agroalimentaires, à M. Houiller, confirme cette analyse.

Mais sur ce plan, Philippe Mauguin n’a pas grand-chose à envier à François Houiller : il est le principal artisan des politiques agricoles menées par Stéphane Le Foll, aux côtés duquel il est depuis le début de son mandat à l’Agriculture, en mai 2012. « Ils ne sont pas si éloignés l’un de l’autre, on est dans le détail, la nuance, résume Jean-Louis Durand. Mais il n’y a aucune révolution en jeu dans cette histoire. »

Blanc bonnet et bonnet blanc, ce combat fratricide entre productivistes ? Philippe Mauguin défend un « changement de modèle et de paradigme » : « C’est terminé, l’époque où les principaux partenaires de l’Inra étaient les semenciers ou les entreprises de l’agroalimentaire. Il faut aller vers une transition agroécologique, amplifier la recherche sur les sols, le stockage du carbone, la question de l’eau ou les interactions avec la biodiversité. » Une profession de foi à laquelle ne croit guère Jean-Louis Durand : « L’affichage de Mauguin est plus affirmé sur l’agroécologie, mais cela reste de la langue de bois. »

D’autres rappellent le rôle important joué par François Mauguin dans le dossier de la vente du domaine de Grignon au PSG. Un dossier perdu, puisque le PSG a finalement décidé d’installer son centre d’entraînement à Poissy, mais « un mauvais signal », pour Cyril Girardin, ingénieur syndiqué CGT à l’Inra-Grignon : « Philippe Mauguin accompagne le projet de Saclay depuis le début, c’est un promoteur du rapprochement de la recherche avec les entreprises. »

JPEG - 116 ko
Le campus de l’école Polytechnique, à Palaiseau, sur le plateau de Saclay. L’école est une pièce du grand projet de « cluster » scientifique de l’université Paris-Saclay.

Une position que Philippe Mauguin ne nie pas : « Saclay sera l’un de mes dossiers prioritaires. C’est une motivation importante pour AgroParisTech, dont le regroupement est nécessaire pour son bon fonctionnement et une meilleure gouvernance. Or l’Inra ne peut pas perdre ce lien privilégié avec AgroParisTech, d’autant plus qu’il n’y a pas de projet alternatif. » A l’Inra, qui fête cette année ses 70 ans, le changement n’est pas pour maintenant.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Tempête à l’INRA autour d’un rapport sur l’agriculture biologique

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. chapô : culture d’Arabidopsis thaliana dans une des serres de l’IJPB -Versailles, de l’Inra. Flickr (INRA DIST/CC BY 2.0)
. Mauguin : Public Sénat via Youtube
. Saclay : Wikipedia (Collections École Polytechnique / Jérémy Barande/CC BY-SA 3.0)

THEMATIQUE    Agriculture Politique
8 décembre 2016
Danakil : « Nuit debout n’existe peut-être plus, mais ses causes et le mal-être subsistent »
Entretien
9 décembre 2016
Les faucheurs de chaises repartent à l’action contre l’évasion fiscale
Info
9 décembre 2016
Pollution de l’air : Rennes distribue des capteurs aux citoyens
Info


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Agriculture Politique





Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)