Un parc éolien en mer oppose l’Agence pour la biodiversité et le Parc naturel de la mer d’Opale

1er mars 2018 / Marie Astier (Reporterre)

La direction du Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d’Opale avait rejeté un projet d’éoliennes en mer à cause d’un dossier environnemental jugé trop faible. Mais l’Agence française pour la biodiversité l’a validé. Sous pressions, dénoncent certains.

Voulue par Ségolène Royal, définie dans la loi sur la biodiversité, créée il y a à peine plus d’un an, l’Agence française pour la biodiversité (AFB) devait être le fer de lance d’une défense efficace de la nature en France. Vraiment ?

Ce n’est pas l’opinion du président et des vice-présidents du Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d’Opale. Ils ont tous démissionné, mardi 20 février, afin de protester contre l’avis que venait de rendre le conseil d’administration de l’AFB. Ce dernier s’est déclaré favorable à un projet de parc éolien au large de Dieppe et du Tréport (Seine-Maritime), alors que le Parc marin avait, lui, émis un avis négatif quelques mois plus tôt.

« C’est un projet qui fait de l’énergie verte, mais en saccageant l’environnement », estime Thierry Ruellet, ex-vice-président du Parc marin et chercheur au sein de l’association Gemel (Groupe d’étude des milieux estuariens et littoraux). « J’étais favorable au départ, car c’est un projet d’énergie renouvelable. Puis, à l’instruction du dossier, qui fait 6.000 pages, je n’ai jamais fait autant de bonds sur mon canapé ! »

L’objet du désaccord est un projet de parc de 62 éoliennes frôlant les 200 mètres de haut, produisant en moyenne, par an, de quoi alimenter en électricité environ 850.000 personnes. Elles seraient implantées en mer, au large de Dieppe et du Tréport, sur une aire de plus de 9.000 hectares. Le tout est porté par la société Éoliennes en mer Dieppe et Le Tréport (EMDT). Derrière ce nom, une alliance de trois entreprises : Engie (47 % des parts), l’entreprise portugaise EDP Renewables (43 %) et le Groupe Caisse des dépôts (10 %).

Le projet a « très largement évolué »

Un tiers de ce parc éolien doit s’établir dans le Parc naturel marin des estuaires et de la mer d’Opale. Le 20 octobre 2017, celui-ci rendait un avis négatif après un examen poussé du dossier.« Nous avons relevé de nombreux manques lors de son instruction », explique Thierry Ruellet. L’avis émet près d’une centaine de réserves et prescriptions. Il relève ainsi que les impacts sur les mammifères marins, les oiseaux ou certaines espèces des fonds marins sont sous-évalués. Le scientifique regrette également que certaines analyses aient été mal faites, et certaines données intéressantes sur la biodiversité aient été gardées secrètes. « Ils ont financé une thèse sur le réseau trophique [la chaîne alimentaire] », poursuit Thierry Ruellet. Une bonne idée. Je suis allé à la soutenance. Cette thèse montre que la zone est très importante pour toute la Manche, qu’elle permet l’accomplissement du cycle de vie d’un certain nombre d’espèces, et que mettre un projet industriel en ce lieu n’est pas une bonne idée. Mais pour l’instant ils refusent de la rendre publique ! » Le président de l’association Picardie nature, Patrick Thierry, confirme : « Trois bureaux d’études ont travaillé sur le dossier, et pourtant il y avait des biais dans les analyses. Par exemple, ils ont compté les oiseaux marins depuis des bateaux de pêche, cela les attire bien sûr ! »

L’aire du Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d’Opale.

Quelques mois plus tard, l’avis du Parc marin a été désavoué par l’autorité qui désormais chapeaute tous les parcs marins français, l’AFB. Cette dernière a approuvé le projet en dépit de quelques réserves, il y a donc une dizaine de jours. Prenant note du vote négatif du conseil de gestion du Parc marin, l’Agence explique dans un communiqué de presse, que depuis, le projet a « très largement évolué ». Parmi les efforts consentis par l’industriel, le fait de s’abstenir de faire du « battage de pieux » (cela permet d’enfoncer les fondations dans les fonds marins mais provoque des nuisances sonores) pendant les quatre mois de la période de reproduction des espèces marines ; le rehaussement des éoliennes afin de diminuer les impacts avec certains oiseaux ; l’augmentation du budget du groupement d’intérêt scientifique qui fera le suivi des espèces marines (de 650.000 euros à 8 millions d’euros) ; ou encore la diminution du relargage de métaux potentiellement polluants dans le milieu. « Il s’agit bien d’un nouveau projet », assure l’AFB, qui écrit avoir bien « entendu » l’avis du Parc marin de la mer d’Opale.

Au conseil d’administration de l’Agence, l’avis positif a été largement partagé : 25 votes pour, 7 votes contre et quelques abstentions. Les associations environnementales nationales, notamment, ont voté pour. « Le porteur de projet avait vraiment oublié des choses dans le dossier, mais il a revu sa copie et propose des mesures complémentaires », se satisfait François Piccionne, coordinateur du réseau Océans, mers et littoraux de France nature environnement. « Même si la zone d’implantation n’est pas idéale, c’est l’un des meilleurs dossiers d’éolien en mer qui nous aient été présentés à FNE en matière d’étude d’impact. Nous soutenons ce type d’énergie, car nous sommes contre le nucléaire et les énergies carbonées. Nous devons proposer des alternatives ! »

« Il s’agit d’un déni de démocratie locale » 

Pour lui, la décision du Parc naturel marin est plus politique qu’environnementale : « Ce sont essentiellement les pêcheurs qui siègent au conseil de gestion du Parc marin, les associations environnementales ont peu de représentants. Les pêcheurs assurent que la zone où les éoliennes vont être installées est une très bonne zone de pêche, mais ils ne fournissent pas d’élément concret. »

« Le dossier était mal embarqué depuis le début », observe localement Patrick Thierry, dont l’association Picardie nature adhère à FNE au niveau national. « La zone était choisie dès le départ, alors qu’il y a des fonds marins intéressants en matière de faune marine. »

Au-delà, le côté politique concerne surtout le conflit entre instances locale et nationale. Jusqu’à la création de l’AFB, les Parcs marins bénéficiaient de ce que l’on appelle un « avis conforme » : s’ils disaient non à un projet sur leur territoire, l’État était obligé de le suivre. Depuis un an, ils ne peuvent plus formuler qu’un « avis simple » : il est consultatif, l’État fait ensuite ce qu’il veut. En revanche, l’AFB est désormais maître de cet avis conforme. Voici comment elle a pu désavouer son Parc. « Puisque le dossier a évolué, nous aurions aimé pouvoir le réexaminer devant devant le conseil de gestion du Parc, indique Dominique Godefroy, ex-président du Parc marin des estuaires picards et de la mer d’Opale. Mais on ne nous en a pas donné la possibilité, et donc nous démissionnons avec les vice-présidents. Le Parc est désormais sans gouvernance. Il n’y a pas d’intérêt à rester dans une instance qui n’a pas de pouvoir de décision. »

Le champ d’éoliennes offshore de Middelgrunden, dans l’Øresund, le détroit entre le Danemark et la Suède.

« Il s’agit d’un déni de démocratie locale, dénonce Thierry Ruellet, vice-président démissionnaire. Le fait que l’on respecte notre avis était une condition sine qua non pour que je prenne le dossier. On nous a dit, au niveau national : “Pas de problème, on vous suivra !” Sinon, je n’aurais pas pris la peine d’examiner un dossier qui demande autant de temps ! »

Par ailleurs, les garanties obtenues par l’AFB ne lui semblent pas du tout satisfaisantes. « Par exemple, concernant les quatre mois sans battage des pieux. Les conditions météo sont telles qu’on ne peut pas le faire toute l’année mais quand on demande le calendrier pour savoir si cela correspond aux prescriptions environnementales, on nous le refuse. Idem pour le relargage de métaux dans l’environnement. Les promoteurs du parc éolien demandent une autorisation pour 35 tonnes par an, ce qui est énorme, voire irréaliste. Ensuite, ils paraissent faire une concession quand ils acceptent de baisser de 50 % la quantité de métaux relargués. S’ils avaient choisi d’autres méthodes de construction, on aurait pu avoir ni battage des pieux ni relargage de métaux dans le milieu ! C’est ce que j’ai constaté en travaillant pour d’autres développeurs d’éoliennes en mer. »

« Et puis, l’opérateur n’a accepté de faire des concessions qu’à partir du moment où l’on a mis la pression de la démission dans la balance, ajoute Patrick Thierry, de Picardie nature. Pourquoi n’a-t-il pas pris ces engagements avant ? C’est bien qu’il ne se soucie pas d’environnement. »

« On travaille pour la biodiversité, on n’est pas l’agence nationale des énergies renouvelables » 

Reste à savoir pourquoi le conseil d’administration de l’Agence pour la biodiversité a malgré tout majoritairement voté pour ce projet. Sa composition est un premier indice : les représentants de l’État et des établissements publics nationaux occupent 16 des 43 sièges. Autant de personnes qui votent ce que recommande le ministère. Ajoutez quelques représentants des milieux économiques et quelques politiques soutenant le gouvernement, on atteint presque la majorité. Plus surprenant pour certains, le fait que les associations de protection de la nature aient voté pour le parc éolien. « L’augmentation du budget du groupement d’intérêt scientifique, annoncée par l’industriel, [de 650.000 euros à 8 millions d’euros, comme nous l’indiquions ci-dessus] va permettre à ces associations de faire des études et des publications », note Armel Bonneron, représentant du personnel de l’AFB au sein du conseil d’administration et présent lors du vote. Chez FNE, François Piccionne dément : « Les associations membres de FNE font des études dans le cadre de nombreux projets éoliens terrestre et offshore, et il est toujours précisé que cela n’engage en rien l’avis de nos associations sur le projet. »

Le Tréport.

Autre son de cloche au Syndicat national de l’environnement-FSU, dont un porte-parole, Armel Bonneron, précise : « On ne s’oppose pas à l’éolien en mer, mais on travaille pour la biodiversité, on n’est pas l’agence nationale des énergies renouvelables ». À l’instar d’autres connaisseurs du dossier, il souligne la pression – considérable — en faveur du projet.

Ce parc éolien en mer serait le premier en France. Lui mettre un frein serait un mauvais signal politique, alors que nombre de nos voisins européens sont déjà équipés. L’enjeu économique n’est pas moins important : « Sur 30 ans d’exploitation, les investisseurs feraient 13 milliards d’euros de bénéfices », a calculé Thierry Ruellet.

Pour calmer le jeu, le ministre de la Transition énergétique, Nicolas Hulot, a écrit aux présidents des Parcs marins qu’ils allaient récupérer le pouvoir de l’avis conforme dans les prochains mois… sauf pour les projets d’envergure nationale.

Reste un point qui met tout le monde d’accord : « Cette affaire montre qu’il faut revoir totalement la façon dont se passe la concertation pour ce type de projets », estime François Piccionne, de FNE.

Les éoliennes en mer de Dieppe–Le Tréport, elles, doivent encore passer au travers de quelques étapes, et notamment deux enquêtes publiques. Si tout se passe comme prévu par leurs promoteurs, elles produiront de l’énergie à partir de 2021.



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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : falaises de la côte d’Opale. Pixabay (CC0)
. carte : © Agence française pour la biodiversité
. éoliennes : Wikipedia (Richard Bartz and Kim Hansen/CC BY-SA 3.0)
. Le Tréport : Wikipedia (Roloff/CC0)

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