Une association « agriculturelle » dynamise un village en Côte-d’Or

Durée de lecture : 9 minutes

15 février 2019 / Michel Bernard (Silence)

Depuis 2015, en seulement trois ans, à partir d’un appel lancé par deux couples nouveaux arrivants, la commune de Mâlain, à 20 km à l’ouest de Dijon, a vu se développer tout un chapelet d’initiatives écologiques et solidaires.

  • Mâlain (Côte-d’Or), reportage

Après dix ans dans l’agglomération lyonnaise, Léo et Myriam ont souhaité changer d’air, mus par l’envie de favoriser les initiatives hors du milieu urbain. En compagnie d’un autre couple, Claire et François, ils se sont installés à Mâlain, 740 habitant·es, relié à Dijon par le train. La mairie leur a permis de disposer d’un bâtiment d’environ 800 m2 habitables et de trois hectares de terrains agricoles. Le tout face à la gare, à l’extrémité du village, donc proche des champs.

Les deux couples ont mis en place trois structures : une société civile immobilière (SCI) pour acheter le bâtiment, un groupement foncier agricole (GFA) pour acheter les terrains agricoles, et une association, Risomes (réseau d’initiatives solidaires mutuelles et écologiques), « pour promouvoir les transitions et ruptures nécessaires pour un monde plus juste ».

Le projet de GFA consiste à remettre la main sur le foncier agricole pour aider l’installation paysanne dans le cadre d’une agriculture nourricière. Il a fait l’objet d’une première réunion en février 2015, où il a été proposé à la centaine de personnes présentes de participer à sa création par une participation au capital d’achat collectif des premières terres, avec pour second objectif d’en acheter d’autres. 36.000 euros ont été collectés en deux mois auprès de 103 personnes.

« Il est nécessaire de récréer la filière brassicole artisanale » 

La charte et les statuts du GFA ont été discutés et élaborés collectivement. La charte défend une agriculture respectueuse de l’humain, de l’animal et de l’environnement, sans obligation de certification en bio — bien que, dans les faits, tous les projets actuels soient en bio. Louis, administrateur de Terre de liens Bourgogne Franche-Comté, est venu aider : selon lui, « la foncière Terres de liens qui permet l’achat de terrain est parfois complexe à mettre en place ; le GFA est plus simple ».

À la fin du processus de concertation, les 103 actionnaires ont élu cinq cogérants : Louis, Jean-Marc, retraité SNCF, Renaud, jardinier-paysagiste, François, vigneron, et Léo, chercheur en philosophie des sciences. Le GFA citoyen Champs libres a vu le jour en juillet 2015. La SCI Le Convivium de Mâlain a été créée dans les mêmes échéances par les futurs habitants du lieu, l’association Risomes l’a été en 2016.

Jennifer, de la Brasserie de la Roche-Aigüe, à côté de l’étiqueteuse.

Début 2015, les vignes d’un viticulteur bio, Yvon Michéa, parti à la retraite, ont été reprises par Claire et François. Le four à pain ne nécessitant que très peu de rénovation, l’activité de boulangerie paysanne a démarré dès 2016. Cyril, paysan boulanger, dispose actuellement de 12 ha pour produire ses céréales, dont 2 ha loués au GFA. De nouvelles acquisitions du groupe lui permettront de disposer de 2 ha de plus en 2019. Cyril produit environ 200 kg de pain par semaine, vendu sur place à 80 % et à 20 % par l’intermédiaire des Amap du territoire.

Jennifer a mis un peu plus de temps à créer, à la place de l’ancienne cave du café et de l’écurie, une brasserie artisanale et bio, la Microbrasserie de la Roche-Aiguë. Elle a démarré son activité professionnelle en 2017. Une partie de l’orge utilisé pour la production de la bière est cultivée à 50 km par Jean Baptiste Zarat [1], et maltée par Malteurs échos, en Ardèche, la malterie artisanale et coopérative la plus proche. Le houblon bio, en revanche, vient de Belgique ou d’Allemagne car il n’a pas été possible pour Jennifer de se fournir en France : « Il est nécessaire de récréer la filière brassicole artisanale. Le développement actuel des micro-brasseries devrait favoriser une reprise de la culture locale d’orge et de houblon. » La production ancienne de houblon dans la région s’est arrêtée après la Seconde Guerre mondiale, avec la fin des brasseries artisanales. Renaud, le compagnon de Jennifer, travaille sur un projet de micro-houblonnière pour l’autonomie de la brasserie en houblon bio. « La production actuelle est de 450 litres toutes les deux semaines. La bière est vendue localement, à la brasserie, dans des Amap, sur des marchés, et lors de quelques fêtes locales. » Jennifer ne vend quasiment rien à Dijon, sinon au cinéma Eldorado et à une Amap. Elle reçoit des demandes d’autres Amap, mais sa production ne lui permet pas de les fournir pour l’instant. « Il y a localement peu de bières produites avec des matières premières issues de l’agriculture biologique. »

Toutes ces initiatives sont concentrées en un même lieu 

Myriam, ancienne comptable en congé parental, a pris le temps de faire des stages par le biais de Repas [2] avant de se lancer dans la production d’œufs bio début 2017. Elle a commencé avec 249 poules logées dans un poulailler en bois autoconstruit. Les poules disposent d’un large espace extérieur (5.000 m2) pour se déplacer dans un parcours arboré. Pour dégager un salaire correct, Myriam souhaite investir dans un deuxième poulailler et élever 500 poules. Elle bénéficie, pour les compléments alimentaires de ses volatiles, des drêches de la brasserie (résidus de l’orge qui assurent 20 % de la ration). Elle vend à 20 % sur place, 80 % en Amap. Là aussi, la demande dépasse l’offre : « Un rapide calcul économique montre que si tous les œufs étaient produits dans des poulaillers bio de petite taille (500 à 700 poules en vente directe), cela créerait 160.000 emplois en France, contre 15.000 générés par la filière industrielle actuellement. »

Chance pour le projet : une des maisons est une ancienne boulangerie et le four professionnel était intact.

En 2019, Jeff se lance dans une activité professionnelle de maraîchage sur petite surface et sur sol vivant, en réaménageant 2.000 m2 de parcelles du GFA et de la SCI. Conservant un autre travail salarié à mi-temps, il commercialise ses légumes localement, tout en dispensant formations et animations pédagogiques pour enfants et adultes. L’avantage est que toutes ces initiatives sont concentrées en un même lieu. Ainsi, une vente directe est organisée sur place les mardis et vendredis. On peut déjà venir chercher bières, pain et œufs.

Autour de ces activités rémunératrices se développent d’autres activités associatives et bénévoles.

Mieux comprendre le rapport à l’alimentation 

Depuis leur création en 2016, les huit « groupes action » du Risomes fourmillent d’idées. Le fonctionnement horizontal de l’association y contribue grandement. L’un d’eux coordonne un projet d’épicerie coopérative. Un groupe de solidarité avec les migrant·es essaie de trouver des solutions de logements et d’éviter les expulsions. Une université populaire et buissonnière propose des débats en lien avec la transition, les choix technologiques (Linky, Bure), l’alimentation, etc. Cela passe notamment par un « arpentage de livres, c’est-à-dire des lectures collectives qui se tiennent dans le café, mais aussi des enquêtes autour de la question de l’alimentation, ce qui permet de créer un lien dans le village entre des personnes de différentes générations ». « À la différence du milieu universitaire, les enquêtes se font ici selon l’envie des personnes et non avec une structure méthodologique précise. De telles enquêtes nous permettent de mieux comprendre le rapport à l’alimentation sur notre territoire et les dégâts provoqués par l’arrivée des hypermarchés », précise Jean-Louis, membre de ce groupe.

Un groupe s’est constitué autour de la question de la biodiversité. Une première initiative a été de favoriser la présence d’abeilles. « Trois ruches ont été installées et le groupe propose de récupérer les essaims sauvages plutôt que de les détruire. » Cela donne même une petite production de miel (16 kg la première année). Le travail porte aussi sur les plantes bio-indicatrices pour essayer de comprendre la nature des sols et le manque d’insectes localement.

L’association La Milpa, quant à elle, organise diverses activités et événements : troc de graines ou de plantes, formation sur la production des semences, initiation à la permaculture. Son évolution et ses actions à venir seront définies à l’occasion de sa prochaine assemblée générale.

Évoluer facilement dans un cadre collectif 

Le Chauffe-Savates, café associatif du Risomes, a été aménagé sur le lieu grâce à des chantiers collectifs et à un financement participatif. Ouvert depuis le début de l’année 2019, il propose, le premier vendredi de chaque mois, différentes animations autour d’une petite restauration : concert, théâtre, cinéma, musique… Cela permet de rencontrer à chaque fois des têtes nouvelles. Le reste du temps, la salle sert de local associatif aux groupes Risomes et est proposée à la location à d’autres structures.

L’association a également lancé un festival biennal, Atout bout d’champ, dont la première édition, en 2017, a réuni une dizaine de stands associatifs, deux librairies, sept concerts, cinq conférences. Il y a eu 1.300 entrées. Cela demande beaucoup d’engagements, d’où le choix de ne le faire qu’une année sur deux.

Réunion des porteurs et porteuses de projets dans le café associatif Le Chauffe-Savates. De gauche à droite : Françoise, qui porte le projet d’épicerie associative, Louis, cogérant et membre de Terre de liens, Léo, cogérant et chercheur, Jennifer, de la Brasserie de la Roche-Aigüe.

Une commission enfants réunit cinq enfants âgés de 7 à 11 ans. Ce sont eux qui ont demandé, lors d’une assemblée générale de Risomes, de pouvoir se réunir indépendamment, sans la présence d’adultes. « Pour le moment, ils discutent pour savoir comment fonctionner entre eux sans adulte. »

Les structures mises en place (association, GFA et SCI) permettent d’évoluer facilement dans un cadre collectif et selon les envies de chacun·e. Un voisin paysan avec qui le groupe a sympathisé travaille actuellement sur environ 90 ha. Il prendra sa retraite en 2020. Ce sera peut-être une belle occasion de consolider les projets et d’en soutenir de nouveaux. L’enjeu est bien d’amplifier la dynamique et de continuer à faire vivre cette aventure agriculturelle.


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[1La Ferme aux cent blés, 2, chemin du Vieux-Moulin, 21290 Saint-Broing-les-Moines, tél : 03 80 81 90 42, les100bles@yahoo.fr

[2Réseau d’échanges de pratiques alternatives et solidaires. Ce réseau regroupe une trentaine d’entreprises de différents secteurs et permet, sous forme de compagnonnage, d’accompagner la création de nouvelles initiatives.


Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.
. chapô : Face à la gare, quatre maisons mitoyennes qui, du fait de la pente, surplombent de l’autre côté les ateliers regroupant les différentes activités de Risomes.

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