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Une épicerie gratuite pour les étudiants qui ne mangent pas à leur faim

Durée de lecture : 6 minutes

14 novembre 2019 / Mathilde Sire (Reporterre)

L’immolation par le feu d’un jeune homme à Lyon le 8 novembre a révélé au grand public la grande précarité dans laquelle vivent de nombreux étudiants. À l’université Rennes 2, une épicerie gratuite tenue par des bénévoles distribue de la nourriture invendue à un nombre croissant de personnes.

  • Rennes (Ille-et-Vilaine), reportage­

À 17 h 30, ils sont déjà une vingtaine à patienter dans un couloir. Ce mardi 12 novembre, c’est la première distribution de la semaine pour l’épicerie gratuite de Rennes 2. Chaque jour d’ouverture, environ 200 kg de produits alimentaires sont donnés. Ce soir, il y a moins de produits que d’habitude. « On n’a pas pu récupérer les produits du lundi », précise Nolwen Alzas, coprésidente de l’association qui fait tourner l’épicerie. On y trouve quand même des brioches, des crêpes en nombre, des pamplemousses et un plat tout fait provenant des cantines municipales. Au menu, « du couscous, des tomates et de la salade », décrit Andrès, qui étudie l’économie sociale et solidaire et ressort les bras chargés.

À chaque distribution, plus d’une centaine d’étudiants viennent à l’épicerie gratuite.

L’endroit ouvre trois fois par semaine et propose différents produits en fonction des collectes réalisées par les bénévoles. « Il y a des produits laitiers, des fruits et des légumes, et des produits tels que des crêpes. Parfois, on a des shampoings ou des infusions. En général, il y a du pain, des brioches, de la viande à cuisiner, des plats tout faits, du poisson… » Sans oublier les produits végétariens et véganes. « Le lundi et le mardi, les produits arrivent de la ville de Rennes. Les gens viennent avec leur récipient et on leur sert ce qu’ils veulent », détaille Nolwen.

« Je n’ai pas de taf à côté, je n’ai même pas de bourse, donc c’est chaud » 

L’épicerie, à l’organisation bien rodée, fonctionne grâce à une cinquantaine de bénévoles. Elle est destinée en priorité aux étudiants de l’université Rennes 2, mais « on ne demande aucun justificatif. On ne souhaite pas empêcher certaines personnes qui gagneraient un euro de trop et ne seraient donc “pas assez pauvres” de bénéficier de notre aide ».

À l’entrée, les bénéficiaires se lavent les mains avec une solution hydro-alcoolique et pénètrent dans le petit local. Ils passent d’abord par la « vitrine », où ils peuvent choisir de prendre des plats tout prêts et se rendent ensuite dans deux autres pièces remplies de réfrigérateurs et de piles de cartons de brioches.

Andrès récupère du couscous, des tomates et de la salade donnés par les cantines municipales.

Attoumani Izac, étudiant en physique-chimie, vient y chercher, avec son ami Kenny, « des fruits, des légumes. Ils donnent des salades composées aussi parfois. Des trucs qui coûtent 3 ou 4 euros dans le commerce, qu’on ne pourrait pas forcément s’acheter. Je n’ai pas de taf à côté, je n’ai même pas de bourse, donc c’est chaud ».

Dana, en deuxième année d’arts et spectacle, dépense selon les mois entre 50 et 100 euros dans la nourriture. Grâce à l’épicerie, elle mange « des produits qui peuvent coûter cher et on est sûr de ne pas avoir de souci pour se nourrir les mois où c’est plus compliqué ».

Shimani, Ginelle et Nathanaëlle attendent l’ouverture de l’épicerie.


« Les repas préparés, c’est bien, ça nous permet de découvrir des choses », dit Nathanaëlle, étudiante en deuxième année en sciences de l’éducation. L’épicerie lui permet de faire des économies et de manger de la viande. « Je n’en achète jamais. Celle que je prends ici me fait la semaine. » Elle travaille dix heures par semaine dans un fast food pour subvenir à ses besoins « sans trop galérer et laisser ma mère s’occuper de mes deux petits frères », confie-t-elle pudiquement. « Dès 17 h, ici, il y a déjà la queue, on se rend compte qu’il y a beaucoup d’étudiants dans le besoin. »

« Ce n’est pas suffisant, mais oui, ça m’aide » 

Le succès de l’épicerie a un goût amer : il prouve que de nombreux étudiants vivent dans la précarité. Une situation dénoncée par un étudiant lyonnais en grande difficulté financière qui s’est immolé, vendredi 8 novembre, devant un Crous. Il avait écrit un post sur Facebook pour expliquer son geste. Pour soutenir ce jeune homme de 22 ans aujourd’hui entre la vie et la mort, des rassemblements ont été organisés ce mardi dans les campus de nombreuses villes de France derrière des bannières « La précarité tue » et se sont répétés mercredi 13 novembre.

5,5 tonnes de produits alimentaires ont été sauvées de la poubelle depuis la création de l’épicerie.

C’est pour lutter contre cette précarité qu’est née l’épicerie solidaire. À Rennes, selon une étude menée par Audiar en 2017, 17,1 % des étudiants ne mangeaient pas à leur faim de manière répétée, faute de moyens financiers. En 2018, les bénévoles de l’association rennaise Coeurs résistants ont remarqué que beaucoup d’étudiants se rendaient à leurs distributions de nourriture destinées à un public de la rue. Ils en ont parlé à la présidence de Rennes 2, qui a trouvé des jeunes de l’université motivés pour monter le projet de l’épicerie.

« Quand on a ouvert, l’année dernière, il y a eu beaucoup de monde. On s’est dit “c’est fou qu’en France, en 2019, on en soit là”. Je pense que l’épicerie permet de donner des coups de main. On ne nourrit pas pleinement tous ceux dans le besoin, mais on participe à améliorer leur quotidien », dit la coprésidente de l’association, Nolwen Alzas.

Une cinquantaine de bénévoles s’organisent pour faire fonctionner l’épicerie gratuite.

« Je viens quatre ou cinq fois dans le mois. Je prends des fruits comme des bananes, des pommes, mais aussi des crêpes, des yaourts… Ce n’est pas suffisant, mais oui, ça m’aide », confirme Shimani, une étudiante indienne.

« C’est une association qui a un but social, mais aussi écologique et on met les deux au même niveau » 

À 18 h 45, fin de la distribution. L’équipe de bénévoles commence à nettoyer lorsque Dylan arrive en courant. C’est une amie qui lui a parlé de l’épicerie. « J’ai vraiment plus d’argent là, je suis en grosse galère, donc quand j’ai su qu’il y avait à manger, je suis venu. Des fois, c’est chaud pour se nourrir correctement », témoigne l’étudiant en philosophie, qui repart, ravi, avec de nombreux paquets de crêpes et des brioches.

Les bénévoles nettoient les frigos et le local une fois la distribution terminée.


Ce mardi, environ 70 personnes ont été servies. Généralement, ils sont plus d’une centaine à venir. L’année dernière, plus de 8.000 repas ont été distribués à 2.800 étudiants, soit 5,5 tonnes de nourriture qui étaient destinées à être jetées. « Cette année, je suis sûre qu’on va dépasser ces chiffres », dit Nolwen. « L’association a un but social, mais aussi écologique, et on met les deux au même niveau. Pour nous, c’est important que tout le monde puisse participer, faire un acte politique en récupérant des produits qui, normalement, iraient à la poubelle. » La démarche écolo est poussée au bout : dès qu’ils le peuvent, les bénévoles partent chercher la nourriture à vélo. « Sauf pour certains supermarchés, parce qu’ils sont à l’extérieur de Rennes et parce qu’ils nous donnent vraiment trop pour la taille de nos vélos », s’amuse Nolwen. Les grandes surfaces qui fournissent l’épicerie sont défiscalisées [1], « mais beaucoup le font juste dans une optique de réduire le gaspillage ».

Et l’idée se répand : « Plus d’une soixantaine de personnes nous ont contactés pour faire des épiceries gratuites. Le but est que les initiatives se développent, de travailler tous ensemble, qu’il y ait une émulation, un partage pour que ça puisse bénéficier au plus grand nombre. »


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[1Les grandes surfaces sont défiscalisées car la nourriture fournie est considérée comme un don à une association. Elle bénéficient donc d’une réduction d’impôts de 60 % si elles en font la demande.


Lire aussi : À la Cantine solidaire d’Alès, « les riches payent un peu pour les pauvres »

Source : Mathilde Sire pour Reporterre

Photos : © Mathilde Sire/Reporterre
. chapô : Kenny et Attoumani Izac ressortent de l’épicerie les bras chargés.


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