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Reportage — Monde

Une journée à « Puerto resistencia », poumon de la mobilisation colombienne

Dans un quartier pauvre de Cali, centre névralgique des protestations colombiennes, les exclus d’une société inégalitaire occupent une vaste place depuis près d’un mois. Face à la droite dure et à la répression policière, la mobilisation de « Puerto resistencia » nourrit l’espoir d’un changement.

Cali (Colombie), reportage

Sur Google maps, le nom de Puerto rellena a cédé la place à celui de Puerto resistencia. C’est ainsi que les protestataires ont rebaptisé ce secteur de l’est de Cali, capitale du sud-ouest de la Colombie. À la croisée de quatre quartiers qui concentrent parmi les populations les plus vulnérables de la métropole, une vaste place est ainsi devenue un point de blocage emblématique des mobilisations qui agitent le pays depuis le 28 avril.

Aux abords de cette sorte de zone autonome, des cordelettes tendues et des parpaings empilés ferment les rues environnantes. Deux, parfois trois barrières se succèdent, aisément contournables à pied mais inaccessibles aux véhicules motorisés. Il est onze heures et une chaleur moite pèse déjà sur la place, où déambulent une centaine de personnes. Toutes les enseignes ont fermé boutique, à l’exception d’un kiosque qui propose des sodas et des sandwiches. Son gérant se réjouit. « Dans cette société individualiste, ils ont réussi à réveiller la solidarité. C’est très beau ce que font ces muchachos », dit-il en désignant de la tête le centre de la place.

Là, une dizaine de jeunes sont assis à côté d’une tente de fortune, au-dessus de laquelle flotte le drapeau colombien. Cagoulés de peur d’être identifiés, ces manifestants dits de « première ligne » — qui défendent la zone en cas d’attaque — brandissent leurs boucliers, sur lesquels une inscription donne le ton : « Cali résiste. »

Une vaste place est devenue un point de blocage emblématique des mobilisations.

À Cali, on les appelle les « ninis ». Ceux qui n’ont ni emploi, ni éducation, ni accès à la santé… En bref, pas d’avenir. « Si tu veux étudier ici, tu dois d’abord travailler pendant des années pour économiser, et même si tu étudies, c’est extrêmement difficile de trouver un emploi. » À 34 ans, Michelle se désole de ne voir aucune évolution dans le quartier qui l’a vue grandir. Ce n’est qu’après des années de petits boulots qu’elle a pu financer ses études pour devenir institutrice.

Ce manque de possibilité n’est pas propre à Cali, mais il y est accentué. La position stratégique qu’occupe la métropole sur la route de Buenaventura, principal port de Colombie, est aussi sa malédiction : la capitale de la salsa est restée un point de transit majeur des trafics en tous genres. La région du Valle del Cauca qui l’entoure étant l’une des zones du pays où se dispute le contrôle territorial sur les cultures de coca entre groupes armés, la ville est aussi le réceptacle des populations déplacées par la violence, notamment afrocolombiennes et indigènes.

Ces manifestants dits de « première ligne » sont cagoulés de peur d’être identifiés. Ils défendent la zone en cas d’attaque.

À ces facteurs s’ajoutent « la désindustrialisation de la ville, le racisme, la mauvaise gestion des finances locales et l’absence historique de planification urbaine », souligne Enrique Rodriguez, urbaniste à l’université Icesi. En résulte une métropole aux fractures sociales criantes, « qui n’a jamais réussi à construire une vraie classe moyenne » et dont la pandémie a profondément aggravé la situation.

« Cette génération vit une tragédie sociale », estime Alfredo Mondragon, syndicaliste et enseignant au Service national d’apprentissage (Sena). « Chez les jeunes de 14 à 28 ans, à Cali, 19,6 % des hommes et 36 % des femmes sont sans emploi », sachant que près de 50 % des emplois en Colombie sont informels. Face à cela, la délinquance ou l’exode sont les deux options qui s’offrent à beaucoup. En occupant Puerto resistencia, « ceux qui manifestent demandent à pouvoir choisir un autre chemin. Ils ont trouvé un espace d’expression. Ils peuvent rester ici un an, ils n’ont rien à faire et rien à perdre. De toute façon, ils vivent dans la violence. Ici au moins, ils sortent de l’anonymat ».

Dans l’ouest et l’est de la ville, où vivent les populations fragiles, on estime qu’entre 300 et 500 jeunes sont tués chaque année — la plupart des victimes sont afrocolombiennes.

Cali est le réceptacle des populations déplacées par la violence, notamment afrocolombiennes et indigènes.

« Ces jeunes sont pacifiques, mais les policiers sont extrêmement violents »

Si en cette fin de mois de mai le calme règne sur les lieux, Puerto resistencia a été dans les premiers jours du mouvement le principal théâtre des affrontements qui ont opposé la police aux manifestants. Les chiffres sont encore instables, mais l’ONG Temblores a comptabilisé 60 morts (dont au moins un policier), dont 43 du fait de la police. La plupart des morts sont survenues à Cali, où l’Esmad, escadron de la police nationale réputé pour ses méthodes dures, s’est montré particulièrement répressif.

Dans cette ville où la police jouit déjà d’une piètre réputation pour ses abus de pouvoir et une perméabilité historique avec le paramilitarisme, sa brutalité a largement alimenté le mouvement. D’abord motivés par l’opposition à une réforme des impôts jugée injuste — et retirée depuis —, les manifestants demandent avant tout justice au gouvernement.

« Ils ont tué mon fils. »

« Ce gouvernement doit cesser de traiter les conflits sociaux comme une guerre ! » s’exclame Alfredo Mondragon. Et les destructions ? Un jeune en première ligne des manifestations se défend : « Il y en a qui profitent pour saccager, mais ils ne sont pas avec nous. Nous sommes avec le peuple, pas contre. » Peter, travailleur social qui surveille le respect des droits fondamentaux dans la protestation confirme : « Ces jeunes sont pacifiques, mais les policiers sont extrêmement violents. Je me suis fait menacer, insulter, je les ai vus pointer leur arme sur des journalistes qui filmaient. »

À quelques mètres de la tente des « premières lignes », des artistes et musiciens se succèdent.

Depuis que les images de violences policières ont fait le tour du monde, les forces de l’ordre ont en tout cas laissé Puerto resistancia tranquille. Le commissariat de rétention provisoire de la place a été converti en une bibliothèque où Winnie l’ourson côtoie les essais anarchistes au gré des apports. « Chacun se sert en s’engageant à rapporter, on nous fait confiance », remarque un jeune en saisissant un ouvrage. À quelques mètres de là, la salle communale est devenue une infirmerie qui accueille les éventuels blessés.

Ici au moins, tout le monde mange à sa faim

La vie à Puerto resistencia est régie par une logistique artisanale, où toute initiative est, d’après les occupants, la bienvenue. Au fil de la journée, les habitants du coin vont et viennent. Certains jours, ils ont été des milliers, affluant de la ville entière. Personnes âgées, parents et enfants participent dans une ambiance festive aux activités culturelles et artistiques organisées. Des enseignants de l’UniValle, seule université publique de la région, dispensent des ateliers. Des vendeurs de rue font griller des saucisses, d’autres proposent des mangues vertes à grignoter. Dans un coin, des mères du quartier cuisinent dans des marmites alimentées par les dons. « Dans ces zones, et surtout depuis la pandémie, des dizaines de milliers de familles se couchent sans dîner », souligne Alfredo Mondragon. Ici au moins, tout le monde mange à sa faim.

« Dans tous ces points de résistance, une forme d’autogestion a émergé » observe encore le syndicaliste. Là où les blocages empêchaient le passage de biens de nécessité, les jeunes ont accepté d’établir des couloirs alimentaires. « Ils ont aussi créé un marché pour que les paysans vendent directement leurs produits, pour contenir la montée des prix liée aux blocages, qui affecte aussi les populations vulnérables. »

Personnes âgées, parents et enfants participent dans une ambiance festive aux activités.

Face à cette mobilisation inédite d’un pays ancré à droite, les tentatives de dialogue avec le président de droite conservatrice Ivan Duque, dont la popularité est en chute libre, sont jusqu’ici restées vaines. Le Comité national du Paro, canal traditionnel de négociation entre les syndicats et le gouvernement, s’arrache les cheveux. « On ne sait pas vraiment comment s’y prendre », s’amuse Alfredo Mondragon, qui en est membre. « Cette jeunesse n’a pas de représentant et n’en veut pas. »

Mercredi 19 mai, dans le centre de Cali, des dizaines de milliers de manifestants sont encore descendus dans la rue. Après avoir obtenu le retrait de la réforme de l’impôt et de celle de la santé, la liste de leurs revendications s’est allongée. Si toutes ne concordent pas, la demande d’un avenir meilleur revient dans toutes les bouches. Et la première réclamation est claire : obtenir justice pour les violences policières. Le 24 mai, une mission de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH) sollicitée par des parlementaires colombiens pour documenter la situation dans le pays s’est vu refuser « pour le moment » l’accès au pays. Finalement, le 26 mai, la vice-présidente de la Colombie a accepté une visite de la CIDH, dont la date a été fixée au… 29 juin.

Alors que le soleil décline sur Puerto resistencia, des musiciens jouent, applaudis par un public enthousiaste. « J’ai beaucoup d’espoir, il se passe quelque chose d’important », est convaincu Peter. Au loin, des sons semblables à des coups de feu retentissent. Quelqu’un jette un regard inquiet dans la direction, un autre secoue la tête pour le rassurer. Tous continuent à danser, imperturbables.

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