Union des gauches, triangulaires… Les cinq enjeux du second tour des municipales

Durée de lecture : 11 minutes

9 juin 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Une myriade de listes d’union des gauches, des triangulaires inédites dans des villes clés... Pour ce second tour des élections municipales, prévu le dimanche 28 juin, les rapports de force sont mouvants et les cartes rebattues. Reporterre esquisse quelques-uns des enjeux de ce scrutin.

Rarement l’issue d’un scrutin aura été si incertaine. Ce second tour des élections municipales, prévu le dimanche 28 juin, est sous tout rapport inédit : « Une élection trois mois après le premier tour, dans un climat de crise sanitaire et économique, sans possibilité de faire une campagne électorale "normale", c’est une situation qu’on n’a jamais connue », dit Alain Coulombel, porte-parole d’Europe Écologie — Les Verts (EELV). Sans oublier que tous les Français ne voteront pas : seuls les habitants des quelque 4.900 communes n’ayant pas élu de conseil municipal le 15 mars sont appelés aux urnes. Parmi les villes en suspens, la plupart des grandes agglomérations françaises, où les candidats se livrent une bataille électorale sans merci. Dans ce contexte, difficile de faire des projections, tant sur la participation des électeurs que sur leur vote. Et ce d’autant plus que le paysage politique, en pleine recomposition, n’est plus structuré par deux ou trois grands partis. Les rapports de force sont mouvants et les cartes rebattues. Pour tenter d’y voir plus clair, Reporterre esquisse quelques-uns des enjeux de ce scrutin.

1. À gauche, l’union fait la force

Au terme parfois de longues tractations, les différentes forces de gauche et écologistes ont finalement accouché, mardi 2 juin, de listes d’union dans de nombreuses villes, dont :

- Paris : arrivée en tête du premier tour, Anne Hidalgo (PS) a conclu un accord de fusion des listes avec David Belliard (EELV), ce qui place la nouvelle liste en bonne position pour l’emporter ;
- Marseille : la liste EELV de Sébastien Barles (8,9 % au premier tour) a rejoint le Printemps marseillais. Cette liste réunissant des communistes, des insoumis, des socialistes et des citoyens était arrivée en tête le 15 mars. L’ex-EELV Michèle Rubirola en est la tête ;
- Lyon : un accord de fusion des listes a été conclu, au niveau de la ville comme de la métropole, entre les différentes forces de gauche. Les écologistes Grégory Doucet et Bruno Bernard – arrivés premiers lors du premier tour – ont pris la tête de la liste tant pour la ville que pour la métropole ;
- Toulouse : Archipel citoyen, la liste réunissant citoyens et partis de gauche et écologiste, peut désormais compter sur le soutien de la socialiste Nadia Pellefigue ;
- Nantes et Rennes : EELV et PS ont fusionné leurs listes, qui seront dirigées par les maires sortantes socialistes ;
- Rouen : le candidat socialiste a pris la tête d’une liste d’union avec les écologistes.

« C’est l’un des effets du coronavirus, analyse le chercheur Rémi Lefebvre. Si le second tour avait eu lieu dans la foulée du premier, les dynamiques de rassemblement auraient sans doute été moindres. Les gens se sont posés et ont réfléchi, et ce temps de latence a certainement facilité l’union de la gauche. » D’après lui, ce phénomène est particulièrement « frappant » à Nantes ou à Rennes, où des tensions très fortes existaient en mars entre parti socialiste et Verts.

Pour autant, l’union de la gauche au second tour des municipales est loin d’être une nouveauté : « C’est même plutôt la règle, rappelle M. Lefebvre. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’éclatement du paysage politique : on se retrouve avec des candidats soutenus par dix partis, alors qu’auparavant les fusions se faisaient entre le PS et une autre formation. Mais les socialistes ne sont plus en capacité de structurer le jeu municipal. »

À Marseille, la liste EELV a rejoint le Printemps marseillais, réunissant des communistes, des insoumis, des socialistes et des citoyens.

Dernier point saillant, souligné par la chercheuse en sociologie politique Vanessa Jérôme, « ce scrutin municipal ancre définitivement EELV à gauche. Les alliances des Verts se sont faites à gauche. La chasse des voix au centre ne marche pas : l’électeur écolo est un électeur de gauche. » De fait, à part à Auxerre (Yonne), où le maire sortant Guy Ferez soutenu par LREM et le PS, s’est allié à la liste EELV, ou à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), où les candidats LREM, EELV et PS se sont unis (sans cependant le soutien des fédérations départementales écolos et socialistes), il n’y a eu aucune fusion avec le parti gouvernemental. À Nîmes, la tête de liste de la gauche a également annoncé son soutien au candidat La République en marche (LREM), mais ce ralliement a été dénoncé par EELV, par le PS et par la France insoumise.

2. Dans certaines villes clés, des triangulaires inédites

La règle de l’union à gauche souffre cependant d’exceptions notables :

- À Lille, la maire sortante Martine Aubry aborde le second tour sans le soutien des écologistes, qui maintiennent leur liste arrivée deuxième le 15 mars, tandis que Violette Spillebout (LREM) sera la troisième figure de cette triangulaire.
- À Strasbourg, pas d’alliance non plus entre la socialiste Catherine Trautmann et la liste verte arrivée en tête le 15 mars.
- Au Havre, fief du Premier ministre, les écologistes (8,28 % au premier tour) n’ont pas rejoint la liste de gauche menée par le communiste Jean-Pierre Lecoq.

« Les triangulaires avec des écolos au second tour, c’est plutôt inédit, constate Rémi Lefebvre. Cela donne l’impression que les partis nationaux ne tiennent rien du tout : on assiste à une autonomisation du local, où ce sont les candidats qui décident, bien plus que les bureaux exécutifs ». Des choix de non alliance que justifie cependant Alain Coulombel : « Nous ne sommes plus des supplétifs du PS, et nous n’avons pas à être pris de haut, tacle-t-il. À Lille ou à Strasbourg, les caciques du PS semblent avoir du mal à saisir que le paysage politique a évolué. »

« Les triangulaires avec des écolos au second tour, c’est plutôt inédit. »

Pour Martine Billard, de la France insoumise, « les appels à l’unité proférés à gauche n’ont pas toujours été suivis d’effet ». Dans plusieurs communes, comme à Clermont-Ferrand, Morlaix ou Poitiers, les négociations entre Insoumis et socialistes ou entre Insoumis et écolos n’ont ainsi débouché sur aucun accord, chaque groupe se renvoyant la responsabilité de l’échec.

3. Une dynamique citoyenne toujours vivante

Un nombre inédit de listes citoyennes se sont présentées au premier tour du scrutin. Et cette dynamique se poursuit dans plusieurs communes au second tour, selon Thomas Simon, coordinateur de l’association Action commune [1] : « Sur les 400 listes que nous avons recensées, 31 ont gagné au premier tour, 103 sont présentes au second tour, dont 19 en première position, se réjouit-il. À l’arrivée, on table au minimum sur 50 communes qui seront gérées par des équipes citoyennes, engagées dans une démarche de démocratie radicale. C’est inédit et porteur d’espoir ! » Parmi les communes où les listes participatives ont le vent en poupe :

- À Crest (Drôme), 8.505 habitants, la liste citoyenne Ensemble pour Crest (35,41 % au premier tour) a fusionné avec la liste de gauche, les mettant en bonne position face au maire sortant Hervé Mariton.
- À Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), 5.018 habitants, la liste Forcalquier en commun est arrivée en deuxième position (41.82 %) le 15 mars.
- À Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), 31.145 habitants, la liste citoyenne (16,94 %) s’est ralliée à la liste de gauche.
- À Albi (Tarn), 48.970 habitants, le collectif citoyen – comprenant aussi des forces de gauche – (22,02 %, en deuxième position) – a fusionné avec EELV.

La dynamique citoyenne a également montré ses limites. À Saillans, village drômois emblématique de la démocratie directe, la liste sortante n’a pas été réélue, à quelques voix près. Dans plusieurs grandes villes, les logiques d’alliance avec des partis – notamment en vue de faire barrage à la droite – ont fragilisé les collectifs. À Montpellier notamment, le mouvement Nous sommes a conclu un accord de fusion avec le milliardaire Mohed Altrad, non sans avoir obtenu de figurer en bonne place sur la liste, ainsi que soit lancé un « grand plan de relance écologisé ». Malgré ces garanties, un certain nombre de membres ont claqué la porte, dont les Insoumis.

La dynamique citoyenne a également montré ses limites. À Saillans (Drôme), la liste sortante n’a pas été réélue.

« Il faut relativiser la dynamique citoyenne, pense Rémi Lefebvre. Les partis restent maîtres du jeu des politiques municipales. Les listes ont besoin d’eux pour leur capacité de financement et leur savoir-faire. »

4. LREM est à droite

Déjà acté dans certaines communes comme à Toulouse, le rapprochement entre Les Républicains et La République en marche s’est accéléré en vue de ce second tour, particulièrement dans les villes où la gauche et/ou les écologistes pourraient l’emporter. « C’est un sursaut de défense de la bourgeoisie locale et des milieux économiques », estime Martine Billard, de La France insoumise. C’est le cas :

- À Lyon, où Gérard Collomb, initialement soutenu par LREM, a conclu un accord avec la droite, tant à la métropole qu’à la mairie.
- À Bordeaux, le candidat LREM a rallié le maire sortant LR, Nicolas Florian, arrivé en tête le 15 mars, juste devant l’écologiste Pierre Hurmic. Philippe Poutou (NPA), soutenu par la France insoumise, a aussi décidé de maintenir sa candidature.
- À Strasbourg, les listes LR et LREM ont fusionné, le candidat macroniste prenant la tête de la nouvelle liste.
- À Rouen, le candidat En marche s’est désisté au profit du candidat de droite.
- À Tours, où la liste réunissant notamment EELV, PS, LFI était arrivée en tête le 15 mars, les différentes forces de droite et du centre se sont rassemblées autour du maire sortant.

Pour Rémi Lefebvre, « on assiste à une repolitisation des élections municipales, à gauche, qui peut remobiliser l’électorat de droite. Après le péril socialo-communiste, c’est le péril écolo-socialiste ». In fine, prédit le chercheur, « tout cela peut jouer en faveur de la droite, dont l’électorat peut se mobiliser fortement ». Avec cette politisation du scrutin, le professeur de sciences politiques note ainsi « un retour du clivage gauche droite », un temps effacé par l’émergence d’En Marche.

Alain Coulombel va plus loin. Selon lui, « la polarisation qui est en train de se passer montre un basculement du clivage droite-gauche vers un clivage droite-écologie » : « la droite et LREM, à travers leurs alliances pour faire barrage à l’écologie, montrent qu’ils sont très loin de porter un projet écologique ». D’où sa conclusion : « L’écologie politique doit être l’alternative politique à la droite. »

Attention cependant à ne pas tirer de plans sur la comète, prévient Vanessa Jérôme : « Le fait que les Verts se retrouvent à mener des listes face à la droite n’est pas forcément le signe que l’écologie progresse, rappelle-t-elle. Cela peut aussi être le reflet de l’affaiblissement du Parti socialiste. Il est trop tôt pour dire si le rapport de force entre Verts et socialistes va durablement s’inverser en faveur des premiers. »

5. Les Verts transformeront-ils l’essai du premier tour ?

Les incertitudes liées à la pandémie, les alliances de dernière minute entre la droite et les macronistes, le brouillage du paysage politique… autant de raisons qui rendent les résultats finaux des Verts bien hypothétiques, comme le reconnaît Alain Coulombel : « Vus nos bons scores au premier tour, on serait évidemment déçus de ne pas l’emporter dans certaines villes, comme Tours, Lyon, Toulouse, Metz, Besançon, note-t-il. Mais le contexte est tellement incertain qu’on préfère ne pas se donner trop d’objectifs ou d’espoirs. » Le porte-parole avance le chiffre de « quatre ou cinq grandes villes gagnées par les écolos » comme résultat minimum pour être satisfaits. « Imaginez qu’on gagne une des grandes villes françaises comme Lyon, Marseille ou Toulouse, ce serait déjà un énorme bouleversement », se réjouit le militant.

À Grenoble, le maire sortant Éric Piolle est arrivé largement en tête du premier tour.

Les écologistes peuvent d’ores et déjà dormir tranquilles dans leur fief de Grenoble, où le maire sortant Éric Piolle est arrivé largement en tête du premier tour (46,68 %), avec sa liste d’union de la gauche. À Besançon, LR et LREM n’ayant pas scellé d’accord, l’écologiste Anne Vignot (31,19 % en mars) semble bien placée pour l’emporter à la tête d’une liste d’union de la gauche.

Rémi Lefebvre se garde aussi de tout pronostic : « Il est notamment très difficile de mesurer l’impact du coronavirus, insiste-t-il. L’écologie était un des thèmes principaux du premier tour, le sera-t-elle également cette fois-ci ? Quel électorat va le plus se mobiliser au sortir du confinement : les écolos, la droite ? » Comme dirait Socrate : on ne sait qu’une chose, c’est qu’on ne sait rien.

Et au-delà des municipales ? Pour Vanessa Jérôme, « si la progression des Verts est indéniable, il est trop tôt pour dire s’ils seront en mesure de capitaliser pour le coup d’après, les régionales voire la présidentielle, dit-elle. Les résultats des Verts sont souvent en dents de scie, avec des bons scores à certains scrutins, notamment européens et locaux, et des scores bien plus mauvais à d’autres moments. »





[1Action commune se définit comme une association qui accompagne les municipalités, les élu.e.s et les collectifs d’habitants qui œuvrent à la transformation de la société à l’échelle locale


Lire aussi : Municipales : victoire des écologistes sur fond de pandémie

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Saint-Georges-d’Annebecq, avril 2020. © LOU BENOIST / AFP
. Stickers EELV. © Mathieu Génon/Reporterre
. La mairie à Marseille, en 2014. Fred Romero / Flickr
. Grenoble, 2020. © Moran Kerinec/Reporterre
. Saillans, 2020. © Stéphane Trouille/Reporterre

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