VIDÉO - Valérie Masson-Delmotte et Assa Traoré : Quand les mouvements pour le climat et contre les violences policières se rencontrent

Durée de lecture : 6 minutes

12 mars 2020 / Entretien avec Valérie Masson-Delmotte et Assa Traoré



C’est une rencontre exceptionnelle que voici, celle d’Assa Traoré et de Valérie Masson-Delmotte. L’une se bat avec acharnement pour que justice soit rendue aux victimes des violences policières. L’autre est climatologue, engagée au Giec, et milite pour que le changement climatique soit réellement pris en compte par la société. Elles ont accepté d’échanger leurs expériences et leurs combats apparemment très différents.



Valérie Masson-Delmotte raconte qu’elle se sent une communauté avec Assa Traoré, parce qu’elle a perdu son frère, par un cancer, à seize ans. Cela lui a « fait perdre ma naïveté » et a joué sur les choix qu’elle a fait, renforçant « ses valeurs humanistes ». Le père d’Assa est mort d’un cancer, lui aussi (4’43’’). Il travaillait dans le bâtiment, et il a été victime de l’amiante. Assa rappelle que ses grands-pères ont fait la guerre de 1939-1945 pour la France : « Il y a eu trois morts en France dans ma famille sur trois générations : mon grand-père pendant la guerre, mon père par l’amiante, et mon frère par les violences policières » (8’00’’).

Assa : « La vie de nos frères n’est pas considérée comme pouvant participer à la construction de ce monde »

Le sandale de l’amiante évoque pour Valérie « la machine de doute sur le changement climatique, surtout aux États-Unis ». Mais aussi important est aussi « l’indifférence et le fatalisme de la part de tous » (11’30’’). On retrouve cette indifférence dans le cas des violences policières. Mais, dit Assa, « il y a aussi un gros problème avec nos représentants politiques, qui sont garants de nos droits, et qui ont minimisé les violences policières. Mais à partir du moment où ça touche les jeunes des quartiers populaires, on pense que ce n’est pas très grave et on passe à autre chose. La vie de nos frères n’est pas considérée comme pouvant participer à la construction de ce monde » (13’40’’).

Une alliance peut-elle se créer avec le mouvement écologiste ? Selon Assa, « le mouvement climat subit des violences policières. Nous avons le même État répressif. Le climat va tuer des vies humaines d’une autre façon » (17’30’’).

Valérie : « La question de la justice et du changement climatique sont intimement liées »

« En entendant Assa », rebondit Valérie, « j’ai envie de dénoncer, mais aussi de construire autre chose, fondé sur les droits humains. En matière de changement climatique, il est clair que le cadre légal ne fonctionne pas. On l’a vu avec les Gilets jaunes. En France, ce débat de qui est le plus exposé, le plus vulnérable, on ne l’a pas eu » (20’30’’).

Pour elle, « la question de la justice et du changement climatique sont intimement liées. Les pays riches ont beaucoup plus émis de gaz à effet de serre que les pauvres. Les capacités d’adaptation ne sont pas les mêmes. Et le changement climatique est un enjeu majeur de développement. Partout, ce sont les plus pauvres qui sont les plus vulnérables » (23’00’’).

Ne risque-t-on pas de voir la répression s’exercer aussi à l’égard des victimes du changement climatique ? (26’00’’)

Le 18 juillet 2020, la marche pour Adama se fera avec la marche du climat

Assa pense qu’« il faut faire attention que les climatologues ne reproduisent pas ce que l’État a fait subir aux quartiers populaires pendant des années, les violences policières restent dans les quartiers, dans les centres-villes, on n’en parle pas. Il ne faudrait pas que le climat reste aussi au centre-ville, il faudrait qu’on inclut toute la population française, qui est aussi dans les quartiers populaires. C’est pour ça qu’une alliance est née avec le mouvement climat, pour qu’il dénonce aussi les violences policières dans les quartiers. Je l’annonce : le 18 juillet 2020, la marche pour Adama se fera aussi avec la marche du climat, qui se déplacera dans les quartiers, pour qu’ils viennent marcher dans les rues de nos banlieues, à Beaumont-sur-Oise » (28’27’’).

Dans son village au Mali, « il n’a pas plu depuis des années, et les récoltes en dépendent. Le climat change d’année en année. Les familles ici en France envoient de l’argent. Quand il y a des répercussions du climat en Asie ou en Afrique, cela a des répercussions financières sur les familles en France, qui ne vont pas laisser leurs proches mourir de faim » (32’00’’).

Valérie : « La jeune génération a un sentiment très fort de solidarité très fort avec les autres jeunes, quels que soient les endroits où ils vivent »

Assa interroge Valérie (38’20’’) : « Les violences policières, qui s’étendent sur plusieurs luttes, comment vous l’abordez, ce sujet ? » Valérie : « Ça ne rentre pas dans mon domaine professionnel, c’est quelque chose sur lequel j’ai un regard personnel. Je suis très inquiète qu’on ait peur de ceux qui sont censés être là pour garantir nos droits. Il est inquiétant que les jeunes, partout, soient inquiets de leurs interactions avec la police ou la gendarmerie, que même mes propres filles sont inquiètes de savoir que si elles vont à une manifestation quelque part, qu’elles soient aussi exposées à un risque de violence » (39’09’’). « Cette génération a un sentiment de solidarité très fort avec les autres jeunes, quels que soient les endroits où ils vivent. Pour moi qui suis attachée à l’État de droit, les violences policières est vraiment quelque chose de très préoccupant. Je me pose la question de savoir comment on arrive à cette situation, où il n’y a pas de résultats d’enquêtes, des victimes de plus en plus fréquentes. »

Assa : « Comment peut-on parler du climat sans parler des vies humaines qui se font tuer dans les quartiers par la police ? »

Assa (40’30’’) : « La question que je me pose, moi, c’est comment on peut parler du climat ou d’autres mouvements, mais que ces mouvements ne parlent pas des vies humaines, quand nos frères se font tuer, l’État n’en parle pas, mais eux aussi n’en parlent pas. Ça m’a choquée. C’est pour ça que c’est important que notre dignité humaine soit remise à hauteur égale avec tout le monde. Pour nous, le combat pour Adama est un combat qui doit être porté par tout le monde. Comment peut-on parler du climat sans parler des vies humaines qui se font tuer dans les quartiers par la police ? Mais aujourd’hui, il y a une évolution. On va aller ensemble main dans la main dénoncer ce système répressif ».

Valérie (43’50’’) : « Quand on parle de climat, il y a du déni, aussi. Tu as parlé de déni de justice ? ». Assa : « Oui, on peut faire le lien sur ce déni. Et aussi sur la vérité : ça ne les arrange pas tout le travail que vous faites. C’est les points communs que nous avons, on peut avoir les mêmes adjectifs et les mêmes mots dans chacun de nos combats. »





Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Vidéo : © Thomas Baspeyras/Reporterre avec Marion Susini.

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