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ReportagePollutions

Vagues, soleil… et bactéries : les surfeurs sénégalais s’engagent contre la pollution des eaux

Déguène Thioune, championne de surf du Sénégal, en mer pour une session de surf.

« C’était un paradis », dit Djibril, un surfeur de la 1ᵉʳ génération. Sur l’île de Ngor au Sénégal, certaines plages sont désormais désertées. Trop polluées, la faute à une urbanisation mal gérée. Des locaux s’organisent pour lutter.

Dakar (Sénégal), reportage

Du haut de la petite île de Ngor, au cœur de Dakar, les silhouettes des surfeurs voltigent en contrebas. Un peu plus loin, le village de Ngor se dévoile, avec ses maisons multicolores et ses criques escarpées. Le soleil couchant se fond dans l’horizon. On comprend aisément pourquoi le site attire des surfeurs du monde entier. Ici, on peut encore se baigner. Pour combien de temps ?

Un peu plus loin, à la baie des Carpes, un canal d’eaux usées à l’odeur pestilentielle se déverse directement dans la mer. L’eau serpente entre des rochers devenus blanchâtres, comme brûlés par la pollution.

« On donnait des cours ici. Aujourd’hui, c’est impossible », dit Djibril Gueye. À 46 ans, Djibril appartient à la première génération de surfeurs au Sénégal. Il a commencé sur des planches de bois. Maintenant, il donne des cours avec sa structure, Sunu Mbar, « notre vague » en wolof. Lui-même s’est éloigné de la baie, qui offrait pourtant l’une des plus belles vagues du pays.

Djibril Gueye, surfeur professionnel, pêcheur et plongeur. © Marie Ruwet / Reporterre

« La dernière fois, je suis tombé malade le lendemain. » Irritations, maux de gorge, infections : les témoignages se multiplient le long de la côte dakaroise. Des analyses de la qualité de l’eau lancées par des associations permettent enfin de quantifier les pollutions qui pourraient être à l’origine de ces problèmes sanitaires.

« Avant, c’était tapissé de poissons »

« Si ça continue, on ne pourra plus se baigner [nulle part], redoute Djibril. Et là, ce sera fini pour nous. » Car le village de Ngor, peuplé de la communauté lébou, est tout entier tourné vers la mer. Pêche, tourisme, petits commerces : ici, tout dépend de l’océan. Pour les plus jeunes, la planche est devenue un espoir.

Né dans une maison rouge suspendue au-dessus de l’océan, Djibril Gueye a grandi au rythme de la mer. Quand il surfe, il lui arrive de plonger la tête sous l’eau, d’écouter le bruissement du vivant et le chant des oursins. Lorsque les vagues s’apaisent, il saisit son harpon et explore les fonds marins à la recherche de poissons et de coquillages.

Le village de Ngor. Sur l’île, les voitures sont interdites. © Marie Ruwet / Reporterre

Cette mer qu’il chérit est malade. « Ici, c’était tapissé de poissons. Maintenant, regarde… », dit-il, désabusé. Des montagnes de déchets s’accumulent sur la plage avant d’être charriées vers l’océan. Autrefois, raconte l’homme, les carpes formaient des bancs serrés que l’on voyait à l’œil nu, les langoustes se cachaient dans les rochers, et les plongeurs ramassaient des coquillages pour les revendre. « C’était un paradis », insiste-t-il. C’est dans cette baie qu’il a appris à plonger, pêcher et lire la mer. Elle était une zone de reproduction. « Selon les saisons, tu trouvais du mérou, de la badèche, du barracuda. Tu n’avais même pas besoin de partir au large », dit-il.

Des seuils explosifs pour la bactérie fécale E. coli

« Beaucoup de jeunes ne mesurent pas ce qui se passe. Si la mer ne parvient plus à nous nourrir, ce sera terrible, ajoute-t-il. Il faut sensibiliser : les surfeurs doivent montrer l’exemple, et l’État doit faire son travail. » Il rappelle aussi l’épisode de la baie des Carpes. « La population n’en voulait pas, mais le canal a été installé quand même. Regardez les dégâts. »

Ces dégâts sont désormais étayés par les données scientifiques. Depuis trois ans, la Surfrider Foundation Sénégal assure un suivi de la qualité des eaux sur le littoral dakarois. Entre octobre 2023 et mars 2026, 80 campagnes de prélèvements ont été menées sur six sites, pour 467 échantillons analysés.

Résultat : près d’un sur deux (42,8 %) présente une contamination bactériologique élevée, rendant la baignade risquée. À la baie des Carpes, la concentration moyenne de la bactérie fécale E. coli atteint 6 100 unités pour 100 millilitres d’eau, soit 61 fois le seuil recommandé.

À la baie des Carpes, un canal d’eaux usées se déverse dans la mer. Les surfeurs ont déserté les lieux. © Marie Ruwet / Reporterre

Sur la plage de Ngor comme à Yoff, un peu plus au nord, où les rivages sont très fréquentés, les analyses témoignent aussi d’une qualité de l’eau insuffisante pour la baignade. Un constat préoccupant, aux causes multiples et bien identifiées.

Urbanisation rapide et peu maîtrisée

D’abord, les rejets d’eaux usées non traitées. Faute de réseaux d’assainissement efficaces, de nombreuses habitations déversent leurs effluents directement dans la mer ou dans des canaux pluviaux. À cela s’ajoutent les branchements clandestins, les déjections animales et l’accumulation de déchets solides. L’urbanisation est rapide et mal maîtrisée. Les constructions se multiplient sans dispositifs d’évacuation adaptés, imperméabilisant les sols et favorisant le ruissellement des polluants vers l’océan.

Fallou Bousso, surfeur professionnel et moniteur de surf à Dakar, prélève des échantillons d’eau de mer pour analyser sa qualité dans l’eau de la plage de Virage. © Marie Ruwet / Reporterre
Vue du village de Ngor à Dakar. © Marie Ruwet / Reporterre

Enfin, le déficit d’infrastructures et de contrôle aggrave la situation. « Les lois existent, mais elles ne sont pas appliquées », déplore Babacar Thiaw, président de la Surfrider Foundation au Sénégal, dans son bar du Copacabana. Devant des tables bricolées en matériaux de récupération, des surfeurs discutent en buvant du bissap ou une bière fraîche.

Un bar laboratoire du zéro déchet

Grand, regard attentif, Babacar observe les allées et venues entre la plage, son bar et les vagues. Encore lycéen à l’époque, jeune surfeur déjà confronté à la pollution qui envahit le littoral, il s’interrogeait : « Est-ce que je suis condamné à vivre comme ça toute ma vie ? » Il a alors décidé d’agir à son échelle, depuis ce qui deviendra son propre lieu d’engagement.

Le Copacabana s’est transformé peu à peu en laboratoire du zéro déchet. Babacar a commencé par analyser ses consommations : bouteilles d’eau, pailles en plastique, capsules de café. « On vendait plus de 6 000 bouteilles d’eau par an. Je me demandais où tout ça finissait », se souvient-il.

«  Les lois existent, mais elles ne sont pas appliquées  », déplore Babacar Thiaw, président de la Surfrider Foundation au Sénégal, dans son bar du Copacabana. © Marie Ruwet / Reporterre
Des enfants jouent dans l’eau sur la plage de Ngor à Dakar. © Marie Ruwet / Reporterre

Alors, il a tout changé. Les bouteilles ont été remplacées par des bonbonnes et des carafes, le café a été acheté en vrac et moulu sur place. Les pailles sont devenues réutilisables, en aluminium, en bambou, puis en typha, une plante locale. Les jus sont désormais préparés à partir de fruits de saison, sans emballage, et les déchets organiques servent à nourrir les animaux du quartier. L’initiative a fait des émules. Avec des partenaires, Babacar a contribué à la création d’un label « zéro déchet ». Aujourd’hui, plusieurs dizaines de restaurants s’en réclament.

Des compétitions de surf internationales annulées

Cela n’a pas suffi. Très vite, Babacar a compris que le problème dépassait largement les seules pratiques individuelles. En 2020, il a cofondé la Surfrider Foundation Sénégal, une structure indépendante dédiée à la protection du littoral. L’association organise des opérations de nettoyage, mène des campagnes de sensibilisation et produit de la donnée : cartographier les rejets, identifier les sources de pollution, rendre l’information accessible. « Il faut que les gens sachent. Sans ça, on ne peut pas agir », résume-t-il.

Son prochain projet : l’ouverture de l’« Ocean House », un lieu d’éducation et de sensibilisation aux écosystèmes marins, destiné aux scolaires et aux habitants. « On n’a qu’une seule mer. Si on n’en prend pas soin, personne ne le fera à notre place », insiste-t-il.

«  Si ça continue, il n’y aura plus de compétition ici  », dit Déguène Thioune, championne de surf. © Marie Ruwet / Reporterre

Le défi reste immense. Au-delà des initiatives locales, c’est toute une organisation urbaine qu’il faut repenser : renforcer les réseaux d’assainissement, mieux encadrer les constructions, faire appliquer les lois, et changer les comportements.

Pour les surfeurs, l’enjeu est désormais existentiel. Les épreuves de surf des Jeux olympiques de la jeunesse 2026, prévues à Dakar, n’auront pas lieu en raison de la pollution. À 20 ans, la championne Déguène Thioune en fait déjà l’amère expérience. « Si ça continue, il n’y aura plus de compétition ici », redoute-t-elle.

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