Valérie Masson-Delmotte : « Le dépassement des 40°C, autrefois rarissime, est en train de devenir fréquent »
Des travailleurs sur un chantier à Nantes, le 26 mai 2026, alors que la ville bat des records de chaleur. - © Loïc Venance / AFP
Des travailleurs sur un chantier à Nantes, le 26 mai 2026, alors que la ville bat des records de chaleur. - © Loïc Venance / AFP
Face à des canicules toujours plus précoces, la paléoclimatologue critique un « déni de responsabilité » de la part des politiques et s’inquiète d’une « trumpisation » en France, entre coupes budgétaires et licenciement de scientifiques.
Les prochains jours s’annoncent suffocants. Le 17 juin, 24 départements ont été placés en vigilance jaune canicule par Météo-France, à l’approche de ce qui se dessine comme la toute première vague de chaleur de l’année 2026. Et sa précocité, au même titre que le coup de chaud observé en mai, interroge. Jusqu’à présent, l’Hexagone n’avait connu que quatre vagues de chaleur à cette période de l’année. C’était en 2005, 2017, en 2022 et en 2025. Autrement dit, toutes des années récentes.
Faut-il y voir le signe d’un emballement du changement climatique ? À quoi ressembleront les étés d’ici 2100, si la trajectoire actuelle se poursuit ? Et les politiques à la manœuvre en France sont-elles à la hauteur des enjeux que posent ces canicules ? La paléoclimatologue de renommée internationale et membre du Haut Conseil pour le Climat, Valérie Masson-Delmotte répond à Reporterre.
Reporterre — Quinze jours à peine après l’épisode de chaleur de mai, inédit par sa précocité, les températures s’envolent à nouveau. Des pics à 40 °C sont attendus dimanche dans l’Hexagone. Est-ce que c’est historique, ou simplement une « nouvelle normalité » ?
Valérie Masson-Delmotte — Deux épisodes de chaleur si tôt dans la saison, c’est exceptionnel. Exceptionnel, et en même temps attendu. Bien sûr, il y a une part de hasard dans la formation ou non d’un dôme de chaleur en fonction de la circulation atmosphérique. Toutefois, une des conséquences directes d’un climat qui se réchauffe, c’est l’augmentation de la fréquence et de l’intensité de ces phénomènes. Des configurations météorologiques tout à fait banales peuvent donner lieu à des événements exceptionnels.
Ces épisodes peuvent-ils être le signe d’un emballement du réchauffement climatique ?
Non, personnellement, je n’utilise jamais ce terme. Car, pour l’instant, ce que l’on observe au niveau planétaire est cohérent avec les projections climatiques antérieures. Beaucoup de personnes l’utilisent non pas au regard de l’état du climat, mais par rapport à l’expérience vécue des événements extrêmes toujours plus fréquents et intenses. En France, notamment, le réchauffement est beaucoup plus prononcé en été qu’il ne l’est sur la moyenne annuelle. Le fait d’affronter plus souvent des températures dépassant les 30, 35, voire 40 °C donne un sentiment d’emballement alors que c’est juste la fréquence de l’apparition de ces extrêmes qui augmente.
D’autant que des effets amplificateurs se greffent aux vagues de chaleur successives. Les dômes de chaleur conduisent non seulement à un réchauffement de l’air, mais aussi à l’assèchement très rapide des sols. En temps normal, les sols sont remplis d’humidité et peuvent évaporer ou transpirer pour limiter le réchauffement de surface. Là, ce facteur limitant disparaît.
« Les dômes de chaleur conduisent à un réchauffement de l’air, mais aussi à l’assèchement très rapide des sols »
Même chose avec les vagues de chaleur marines, en Méditerranée, dans le Golfe de Gascogne et parfois même dans la Manche. Pour peu qu’elles persistent, elles nous privent de l’effet rafraîchissant de l’eau de mer lié à la circulation de la brise. Résultat : la nuit, les températures baissent beaucoup moins que d’ordinaire. C’est ce que l’on appelle les nuits tropicales. L’été dernier, on en avait observées un nombre impressionnant du côté de Nice.
Si la trajectoire actuelle se maintient, la France pourrait connaître un réchauffement à 4 °C à la fin du siècle. À quoi ressembleront les mois de juin à ce moment-là ?
À l’horizon 2100, le nombre de jours de vagues de chaleur sera multiplié par dix. Et ce, sur une saison qui s’élargira plus tôt au printemps et plus tard en automne. C’est vraiment une augmentation extrêmement forte de l’occurrence de ces événements chauds.
Je ne peux pas vous décrire à quoi ressemblera le mois de juin en 2100, mais globalement, il faut s’imaginer des sols secs deux mois de plus dans l’année, beaucoup moins d’enneigement en montagne, des glaciers en recul massif, des risques de feux de forêt beaucoup plus élevés sur l’ensemble du territoire, une augmentation des précipitations très intenses, et une montée du niveau de la mer dépassant potentiellement les 60 centimètres. En d’autres termes, les extrêmes seront dopés.
« La pire configuration possible pourrait conduire une ville comme Paris à atteindre les 50 °C »
Et on parle-là de 2100, mais dès 2050, si le réchauffement planétaire atteint 2 °C, la pire configuration possible pourrait conduire une ville comme Paris à atteindre les 50 °C. En comparaison, le record de température en France a été enregistré en 2019, près de Montpellier, et s’élève à 46 °C. En région parisienne, il avoisine les 42 °C. Le dépassement des 40 °C, autrefois rarissime, est en train de devenir fréquent.
Que faut-il faire pour éviter que ce scénario ne se produise ?
La réduction des émissions de gaz à effet de serre, notamment liée à la combustion des énergies fossiles, est cruciale. Si l’on atteint un pic et que l’on engage une baisse nette au niveau mondial, on pourra en observer les effets positifs en une vingtaine d’années seulement. En revanche, tant que ce ne sera pas le cas, le climat continuera à accumuler de la chaleur et les extrêmes poursuivront leur intensification sur terre comme en mer.
En septembre, vous disiez dans nos colonnes : « L’été 2025 nous montre à quel point nous ne sommes pas prêts pour faire face au dérèglement climatique. » Vous critiquiez notamment la stratégie du gouvernement, se cantonnant à de la gestion de crise. Neuf mois plus tard, votre opinion a-t-elle changé ?
La planification et la déclinaison du Plan national d’adaptation au changement climatique ont un peu avancé depuis. Seulement, ça ne suffit pas. Il y a des points qui m’inquiètent réellement. Au moment des alertes canicules du mois de mai, le gouvernement a empêché le lancement de la campagne de prévention sur les risques liés à la chaleur. Elle était pourtant prête. C’est très préoccupant.
« L’égalité des chances est sapée par les conditions de repos dont disposent chacun des élèves chez eux »
Dans les écoles, des aménagements — aussi simples que des volets ou des ventilateurs — manquent à l’appel pour limiter les conditions dégradées dans les salles de classe exposées au sud avec des baies vitrées. Ça, c’est vraiment frappant et révélateur d’un manque de préparation.
Encore une fois, le gouvernement a réagi à la dernière minute. En mai, des lycéens ont passé leur bac professionnel sous des températures insupportables. Et les épreuves orales du bac général devraient aussi se dérouler — y compris en après-midi — à partir de lundi. L’égalité des chances est sapée par les conditions de repos dont disposent chacun des élèves chez eux. Sans parler des enseignants et de tout le personnel de ces établissements bien densément peuplés qui, eux aussi, souffrent de ces conditions.
Alors oui, certaines choses ont évolué… mais pas du tout suffisamment. Il n’y a pas de prise de conscience assez claire que les événements records que l’on affronte aujourd’hui seront sûrement dans quelques dizaines d’années des événements jugés frais. Nos infrastructures, notre aménagement du territoire, notre organisation de société… Tout ça a été pensé pour un climat qui n’existe plus.
Prenons par exemple les normes thermiques pour le confort des logements. La référence, encore en vigueur aujourd’hui, est la canicule de 2003. Certes, elle était exceptionnelle en intensité comme en durée, mais elle s’est produite au cœur du mois d’août. On parle-là d’un record datant d’il y a plus de vingt ans.
Cette canicule n’est pas représentative des vagues de chaleur des vingt à trente prochaines années, c’est-à-dire l’échelle de temps associée à la rénovation ou à la construction d’un bâtiment. Intégrer dans notre système de pensée les vagues de chaleur d’une France à + 4 °C, ça pose des questions beaucoup plus vives que de simplement se dire qu’on tire les leçons de 2003.
Vous parlez d’ailleurs parfois de « déni collectif » sur ces questions-là.
Oui. Certaines personnes ont pris conscience des risques liés à la chaleur. Notamment, les personnes âgées, fragiles ou les femmes enceintes, pour qui la canicule rime souvent avec enfermement. En revanche, on a encore tendance à sous-estimer nos vulnérabilités face à la crise climatique. Quand survient un événement auquel on n’est pas prêt, et qu’il révèle notre inadaptation et engendre des pertes en termes de qualité de vie, de production agricole ou que sais-je, une sorte de déni collectif se met en place. Une fois l’épisode terminé, on se dit que l’essentiel de l’activité peut continuer. On promet de se préparer un peu mieux pour le prochain, mais en fin de compte, on repart comme avant.
« Ce déni collectif est notamment à l’œuvre du côté des responsables politiques et des médias »
Ce déni collectif est notamment à l’œuvre du côté des responsables politiques. Le gouvernement est sur le pont le temps de l’épisode, il fait de la gestion de crise, sans qu’aucun changement structurel ne soit mis en place. Il est aussi à l’œuvre dans les médias. En mai, les journaux et les télés ont parlé des décès liés à une activité sportive, au travail d’un homme dans le bâtiment ou aux noyades. Et effectivement, c’est choquant.
Mais presque personne ne parle de la surmortalité des personnes fragiles, âgées. Quelque 5 700 décès liés aux chaleurs extrêmes ont été enregistrés l’été dernier. Trois quarts d’entre eux concernent des personnes de plus de 75 ans, avec une majorité de femmes âgées. Et pourtant, on n’a jamais un visage, jamais un portrait. Comme si on voulait les rendre invisibles.
À quelques mois de l’élection présidentielle, l’influence croissante de l’extrême droite sur le déni de ces événements extrêmes vous inquiète-t-elle ?
Dans les déclarations de campagne qu’on entend foisonner, je n’entends presque pas de propositions abordant l’adaptation au changement climatique. Au contraire, on assiste plutôt à une surenchère pour essayer de déconstruire, détricoter le droit de l’environnement. Et ça m’inquiète profondément. J’ai peur que l’on sombre dans une forme de « trumpisation », avec un déni complet intégrant des censures, des coupes budgétaires, des licenciements de scientifiques, des destructions de systèmes d’observation.
« Plus on tergiverse, moins on se prépare, plus complexe sera la capacité à y faire face »
À ma connaissance, les différentes personnalités politiques françaises s’accordent toutes à dire que, oui, il y a un changement climatique dû aux activités humaines. En revanche, il y a souvent un silence assez profond, notamment de l’extrême droite, sur la manière d’y faire face. Foisonnent plutôt des propositions visant à maintenir le statu quo, à mettre des petits pansements par-ci par-là pour maintenir le système tel qu’il est, le plus longtemps possible. Il ne s’agit plus du déni brutal sur la réalité du réchauffement climatique, que l’on pouvait observer il y a quelques temps encore. En revanche, c’est un déni de responsabilité, de devoir à agir.
Et je pense que ces vagues de chaleur répétées sont la réalité du changement climatique qui se rappelle à nous. Même si l’on construit un déni, même si l’on a des visions idéologiques qui ne l’intègre pas, cette réalité se rappelle à nous. Et plus on tergiverse, moins on se prépare, plus complexe sera la capacité à y faire face.