123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Santé

« Une volonté trumpienne de mettre au pas les scientifiques » : une campagne sur la canicule censurée par le gouvernement

À la manifestation des salariés de Santé publique France, le 7 avril 2026 à Paris.

Les salariés de Santé publique France dénoncent les blocages du gouvernement, qui a empêché la diffusion de plusieurs campagnes de prévention, sur la canicule, le tabac et les paris sportifs.

Santé publique France (SPF) avait anticipé. La campagne de prévention liée aux fortes chaleurs était prête pour nous livrer ses conseils dès la mi-mai. Mais le gouvernement a empêché son lancement à temps en ne donnant son feu vert qu’après le début de la canicule.

Résultat : la campagne ne pourra, au mieux, être diffusée qu’à partir de la mi-juin, le temps de procéder aux achats d’espaces publicitaires sur les réseaux sociaux notamment, selon l’intersyndicale de l’établissement et le collectif Santé publique en danger. Soit « trop tard pour permettre une diffusion massive et bien orchestrée pendant cet épisode […] que connaît la France en cette fin du mois de mai » alors qu’elle aurait été « extrêmement utile en amont », selon un document interne à Santé publique France obtenu par Reporterre.

« Notre rôle est de prévenir les risques de santé publique et nous en sommes empêchés par le gouvernement »

« C’est pour le moins frustrant. Notre rôle est de prévenir les risques de santé publique et nous en sommes empêchés par le gouvernement, au détriment de la santé de la population française », déplore un membre du collectif et de l’intersyndicale. L’exécutif menace l’avenir de cette agence scientifique qui a montré son efficacité au cours de la crise sanitaire du Covid-19, comptabilisant les hospitalisations, le nombre de morts et diffusant les actions de sensibilisation.

Son rôle est de surveiller l’évolution des facteurs de tous les risques sanitaires pour alerter le ministère de la Santé, dont SPF dépend, en cas d’apparition d’un nouveau virus comme l’hantavirus ; de pic de grippe et de bronchiolite ; à propos de la dengue et du chikungunya ; ou encore de vagues de chaleur. Or le gouvernement entend verrouiller la communication scientifique et cela passe par un démantèlement de SPF : l’exécutif a annoncé en janvier 2026 souhaiter reprendre la main sur les campagnes de communication à partir de « début 2027 ».

Toujours selon le document interne à SPF, le but affiché par l’exécutif est de « renforcer l’efficacité de la communication de l’État » mais cela se traduit en réalité par une diminution des dépenses de communication « de l’ordre de 40 % pour les opérateurs comme Santé publique France, par rapport à 2024 ». Les salariés de SPF s’étaient mobilisés contre ce virage.

Verrouillage

En réalité, la censure avait déjà commencé en avril 2026. Tous les supports dans les tuyaux ont été verrouillés, notamment ceux liés aux fortes chaleurs, alors que SPF, en contact quotidien avec Météo-France, avait préparé notamment « une campagne sur les réseaux sociaux, avec par exemple des vidéos d’influenceurs pour mettre en avant les conseils pour adapter ses activités quotidiennes », précise le communiqué du 28 mai de l’intersyndicale et du collectif SPF en danger.

La campagne promeut les gestes pour se préserver en période de canicule, mais aussi pour adapter ses habitudes de vie, liées à l’activité physique par exemple alors que la santé de sportifs a été altérée par les températures extrêmes de ces derniers jours. Elle livre aussi des conseils et astuces pour maintenir son logement au frais.

« L’an dernier, la campagne de prévention a débuté en mai, l’idée c’est d’anticiper. Là, nous allons arriver après la première vague de chaleur, dénonce une agente. Il y a une volonté d’invisibilisation de Santé publique France avec un gouvernement qui entend accaparer la communication. » Ni le ministère de la Santé ni les services du Premier ministre n’ont répondu aux questions de Reporterre à l’heure de la publication.

« Un très mauvais signal envoyé en matière de santé publique »

Ce 31 mai, aucune campagne de sensibilisation menée par SPF n’aura non plus lieu à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac. « Des messages seront postés sur les réseaux sociaux de l’Agence et sur Tabac info service, mais ils ne seront pas médiatisés : leur impact sera donc sans comparaison avec celui qu’aurait pu avoir une campagne médiatique en bonne et due forme, comme celles que diffuse Santé publique France chaque année depuis dix ans », souligne la note interne de SPF. Cela « constitue un très mauvais signal envoyé en matière de santé publique », réagit auprès de Reporterre le Comité national contre le tabagisme.

Le Comité rappelle que « les progrès observés ces dernières années en France ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent d’une volonté politique forte et de politiques publiques ambitieuses menées depuis plus de dix ans : hausse des prix du tabac, paquet neutre, interdiction de la publicité, campagnes de prévention et accompagnement au sevrage. Ce n’est donc clairement pas le moment de relâcher les efforts ».

Autre association de lutte contre les produits contenant du tabac ou de la nicotine, Contre-feu déclare elle que « la prévention constitue un levier majeur d’amélioration de l’état de santé des populations, fondé sur des données scientifiques robustes et des stratégies éprouvées. Les compétences de Santé publique France sont essentielles et complémentaires de nos actions. Elles doivent absolument être préservées et continuer à exister ».

Le « poids des lobbies »

Enfin, selon les informations de Reporterre, une campagne de sensibilisation aux paris sportifs destinée à être diffusée en amont de la Coupe de monde de football a aussi été annulée.

« Cette diffusion devait intervenir à partir du 18 mai, en amont de la Coupe du monde de football qui démarre le 11 juin. Un tel calendrier de diffusion aurait permis d’émerger auprès des parieurs avant que les opérateurs de jeux n’aient déployé toute la puissance de leur stratégie marketing et publicitaire, avec des moyens bien plus importants que ceux de Santé publique France. À ce stade, même si l’agence obtenait un “go” pour commencer à préparer cette campagne elle ne pourrait pas démarrer avant au moins mi-juin : elle se retrouverait donc en concurrence directe avec les campagnes puissantes des opérateurs, qui visent des objectifs inverses à ceux de la santé publique », est-il regretté dans la note de SPF.

Tout premier directeur général de Santé publique France à sa création en 2014 et jusqu’en 2019, François Bourdillon y voit « le poids des lobbies ». « Les industries du tabac, des jeux et de l’alcool sont très puissantes et savent se faire entendre des politiques. Je suis parti en juin 2019 de SPF, la campagne sur le Dry January 2020 était prête mais elle a été censurée », rappelle-t-il.

« Une volonté trumpienne de mettre au pas les scientifiques »

« Le gouvernement a une volonté trumpienne de mettre au pas les scientifiques de Santé publique France, mais aussi l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail et l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie », dénonce Hendrik Davi, député Les Écologistes et administrateur de SPF, qui a sonné l’alerte via un communiqué le 27 mai.

Même analyse du côté de François Bourdillon, pour qui « derrière, c’est une attaque à la science, c’est systémique, et ce, uniquement car le gouvernement veut se valoriser le plus possible. Les salariés des agences dévouées à la santé publique sont mortifiés ».

Et la note interne de SPF de déplorer « des retards massifs d’ores et déjà pris sur la préparation et la diffusion de toutes les autres campagnes prévues en 2026, compromettant leur bonne mise en œuvre et donc leur efficacité ». Un énorme coup de frein, donc, à la sensibilisation à l’avenir de l’ensemble des risques sanitaires.

legende