« On est tous victimes de cette volonté de balayer la science » : le gouvernement s’en prend à Santé publique France
Le 7 avril 2026, des salariés de Santé publique France et d'autres agences ont manifesté contre le désir du gouvernement d'affaiblir leur mission. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Le 7 avril 2026, des salariés de Santé publique France et d'autres agences ont manifesté contre le désir du gouvernement d'affaiblir leur mission. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Encore une agence menacée. Des salariés de Santé publique France ont manifesté contre la volonté de l’État de transférer certaines missions vers le ministère. Viande, alcool… Cela donnerait plus de poids aux lobbies.
Paris, reportage
Pour défendre Santé publique France, les salariés ont choisi symboliquement la journée mondiale de la santé. Mardi 7 avril, environ 200 d’entre eux, rejoints par des agents de l’Anses, l’Institut Paris Région, l’OFB, Météo France et l’Institut géographique national, ont manifesté sur l’esplanade des Invalides à deux pas de l’Assemblée nationale pour dénoncer une « destruction programmée ». Sur les pancartes, on peut lire « la santé publique vendue aux lobbies », « Santé publique France réduite au silence », « Pour une expertise scientifique indépendante ».
Ces agents s’inquiètent pour l’avenir de l’organisme, chargé à la fois de la prévention, de la surveillance et de l’alerte, ainsi que de la préparation aux crises sanitaires. Du suivi de l’épidémie de Covid-19 à la surveillance des expositions aux polluants chimiques en passant par l’évaluation des effets de la pollution de l’air, l’agence sous la tutelle du ministère de la Santé propose une expertise scientifique indépendante. Une indépendance que le collectif des agents de Santé publique France et l’intersyndicale (CGT, CFDT, Unsa, Snapa) entendent préserver.
« Une décision sans fondement scientifique »
Ils dénoncent la volonté du gouvernement de reprendre deux de ses missions clés. D’abord, comme l’a expliqué le cabinet de la ministre de la Santé à l’AFP, la « gestion des stocks stratégiques et de la réserve sanitaire » — c’est-à-dire les médicaments, les masques et les renforts de soignants en cas de crise. Elle serait placée « sous l’autorité directe » du ministère de la Santé. De même, les campagnes nationales de communication sur l’alcool, l’alimentation ou les addictions seraient « transférées » au ministère et à la Caisse nationale d’assurance maladie à partir de « début 2027 ».
Cette décision, présentée comme un « recentrage stratégique » fin janvier, a été validée « de manière unilatérale et sans fondement scientifique », dénoncent plusieurs manifestants rencontrés sur place. Bien que venus en nombre de chez Santé publique France, elles et ils préfèrent garder l’anonymat.
« Ce transfert vers le ministère de la Santé n’est pas lié à des défaillances. Encore une fois le gouvernement affaiblit les agences sanitaires et environnementales qui n’iraient pas dans son sens », dit une manifestante.
Des campagnes de prévention passées sous silence
Un peu plus loin, alors que la foule commence à entonner « Lecornu, t’es foutu les agents sont dans la rue », une autre salariée alerte : « Mettre Santé publique France sous la coupe du ministère contrevient totalement au principe de séparation entre l’évaluation scientifique des risques et la décision politique. Pour protéger la population, il faut une expertise indépendante, capable d’évaluer les risques sans être influencée, ni par des agendas politiques, ni par les lobbies. »
Si la ministre de la Santé Stéphanie Rist a expliqué que la reprise en main de la réserve sanitaire vise à « raccourcir la chaîne de commandement » et à « renforcer la capacité de décision » en cas de crise, plusieurs agents estiment au contraire que cela va fragiliser l’ensemble du dispositif.
Concernant les campagnes de prévention, la ministre affirme que ce changement permettrait « des messages plus clairs ». La « multiplication des porteurs de campagnes » a pu « brouiller la lisibilité de la parole publique en santé », assure-t-elle. Mais les manifestants interrogés craignent que les sujets sensibles comme la santé sexuelle et les addictions soient passés sous silence.
C’est déjà le cas pour l’alcool : en 2023, le ministère de la Santé a annulé deux campagnes réalisées par Santé publique France pour sensibiliser aux risques liés à la consommation d’alcool juste avant la Coupe du monde de rugby qui se déroulait en France. « Tout ça, c’est lié à la pression des lobbies du vin, souffle une agente. Désormais, on ne peut que faire des campagnes de prévention ciblées pour les jeunes ou les femmes enceintes, on ne peut plus viser la population générale comme pendant le Dry January. »
Même chose concernant la viande. « Les messages sont très encadrés, on ne peut pas encourager à réduire la consommation de viande, on recommande seulement de limiter les viandes hors volailles à 500 grammes par semaine, là ça risque d’être pire », ajoute-t-elle.
Anses, OFB, Ademe... Des agences solidaires
Face à ces attaques, les salariés de Santé publique France ne sont pas seuls. Sur la place des Invalides, d’autres personnels d’agences sanitaires et environnementales ont fait le déplacement. C’est la première manifestation depuis la mise en place du pacte de solidarité noué en novembre 2025 entre une quinzaine de syndicats d’opérateurs et d’agences de la transition écologique, sociale et sanitaire.
Volonté de supprimer l’Office pour la biodiversité (OFB) et l’Ademe, coupes budgétaires dans la loi de finances 2026, silence du gouvernement face aux attaques de certains syndicats agricoles… Avec le backlash écologique et social particulièrement violent depuis des mois, ils ont décidé de s’organiser collectivement.
« Dès que le gouvernement s’en prend à une structure, toutes les autres se mobilisent », résume Léo Mariasine, délégué syndical CGT de l’Institut Paris Région. Comme lui, une vingtaine de personnes de l’établissement francilien, aussi fragilisé par des baisses de financements, des pressions sur la production scientifique et des réorganisations subies, ont répondu présent.
« On est tous victimes de cette volonté de balayer la science »
Parmi les soutiens figurait également une quinzaine de personnes de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, l’Anses, elle aussi régulièrement prise pour cible. « On est tous victimes de cette volonté de balayer la science, constate Vincent Sanchez, délégué CGT. L’an dernier, la loi Duplomb puis le gouvernement ont voulu réduire l’indépendance de l’Anses en tentant de nous imposer un calendrier pour l’évaluation des pesticides. »
Même constat pour Olivier Ledouble, secrétaire CGT au sein de l’OFB à Rennes. Après que plusieurs élus de droite et d’extrême droite ont réclamé la suppression de l’agence, des syndicats agricoles, soutenus par ces mêmes courants, s’en sont pris à sa nouvelle directrice, Anne Le Strat et ont obtenu le lancement d’une enquête administrative sur son recrutement. « On est tous dans le même bateau, c’est une bataille idéologique qui est engagée. On échange régulièrement entre les agences, on doit être solidaire si on ne veut pas être bouffés. »