Glaciers, six œuvres autour de ces géants menacés
Le glacier du Ritacuba Blanco, en Colombie, révèle failles et crevasses en fondant. - © Luis Acosta / AFP
Le glacier du Ritacuba Blanco, en Colombie, révèle failles et crevasses en fondant. - © Luis Acosta / AFP
Durée de lecture : 8 minutes
Des glaciers des Pyrénées aux géants colombiens et kényans, cette sélection vous invite à apprendre, découvrir, et vous émouvoir du sort de ces colosses de glace menacés, et des voix de celles et eux qui vivent avec eux.
La première fois que l’on pose le pied sur un glacier, on admire tant cette grande masse blanche et grise, scintillante sous les rayons du soleil, qu’on l’imagine invulnérable. Mais on se trompe.
Depuis la fin des années 1960, les glaciers ont perdu 25 % de leur superficie. Dans les Alpes, ils sont menacés de disparition d’ici à 2050. Le recul de la célèbre mer de glace, à Chamonix, est à cet égard emblématique. Mais d’autres glaciers, moins connus car plus inaccessibles, accrochés à des parois austères ou perdus au bout d’une interminable vallée, sont également en sursis.
Cette disparition progressive n’est pas seulement le problème des alpinistes amoureux des hautes cimes, mais de nous toutes et tous. Il nous faut le comprendre, les glaciers jouent un grand rôle dans nos vies : ils sont les châteaux d’eau des territoires, une source d’eau essentielle pour les habitantes et habitants des vallées. Ils sont également indispensables au cycle de l’eau et à la régulation des températures, et abritent une biodiversité unique. Pour certains peuples autochtones, ils sont même sacrés.
Voici six publications récentes qui nous révèlent à quel point ces colosses aux pieds d’argile sont fragiles et méritent que l’on fasse plus pour les préserver.
Glaces disparues
Ce que vous allez admirer dans Glace, dans le ventre des glaciers, de Jean-François Delhom, n’existe plus. Chaque draperie, cascade, grotte ou alcôve sculptée naturellement dans le glacier a fondu. Mais ce photographe, qui a arpenté les sommets suisses — sans jamais s’y rendre en avion — pendant huit ans, a pu rassembler in extremis, dans cet ouvrage de 228 pages, de magnifiques photos dans un camaïeu de gris, de blanc, de bleu. Un véritable festival de textures, de formes et de couleurs où notre imagination peut déceler la forme d’une méduse, d’un poisson ou d’un oiseau.
Au milieu du livre, une double page rappelle les dramatiques conséquences du chaos climatique sur les glaciers, études scientifiques à l’appui. Le photographe y exprime sans détour notre responsabilité dans l’effondrement de l’écosystème glaciaire, causé par notre modèle de développement « productiviste et consumériste ». Pour ne pas nous laisser démunis face à la disparition de ces géants glacés, il nous appelle à devenir un humain « sensible » et « attentif à protéger la beauté du monde ».
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Glace, dans le ventre des glaciers, Jean-François Delhom, aux éditions Favre, novembre 2025, 228 p., 39 euros. |
Vies et voix des glaciers
Les glaciers ne sont pas uniquement un terrain de jeu pour alpinistes fortunés, ils sont aussi des lieux de vie pour des femmes et des hommes en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique. Cet ouvrage, en anglais et disponible en ligne, rassemble 35 histoires de populations indigènes, de communautés locales, de guides de montagne et d’artistes.
Que ressentent-ils face à la disparition de leurs glaciers ? Quels en sont les conséquences sur leurs traditions et leurs pratiques culturelles ? De la Colombie à l’Équateur en passant par le Pérou, la Bolivie, le Mexique, la Tanzanie, l’Ouganda, le Kenya et l’Indonésie, ces victimes du changement climatique font entendre leurs voix, entre inquiétude, chagrin, résignation et espoir. De quoi nous rendre la fin des glaciers moins abstraite pour celles et ceux qui en vivent éloignés.
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The Voices of Glaciers (La Voix des glaciers), sous la direction d’Ignacio Palomo, Sofia Lana, Antoine Rabatel et Olivier Dangles, aux éditions IRD, mai 2025, 204 p., 30 euros. |
Pleurer pour un glacier
En écoutant ce podcast, les larmes couleront peut-être le long de vos joues, comme elles ont coulé le long des joues d’Heïdi Sevestre, célèbre glaciologue qui nous emmène en Colombie à la découverte du Conejeras, l’un des derniers glaciers du pays.
En chemin, elle rencontre les Kogis, un peuple qui considère ce sommet comme le lieu de vie des divinités. Elle leur demande la permission d’entamer une expédition pour déposer des balises afin de mesurer le retrait glaciaire avec Jorge Louis Ceballos, un glaciologue colombien qui peine à financer ses recherches.
Ensemble, ils vont étudier le Conejeras sous toutes les coutures et lui donner une espérance de vie d’environ quinze ans. Un pronostic trop optimiste car, quelque temps après l’expédition, le glacier a fondu.
Heidi Sevestre, pourtant infatigable optimiste, raconte avoir passé un mois à pleurer avant de reprendre le dessus en s’en remettant à la sagesse du peuple Kogi : « Ils me disent que les choses vont revenir dans l’ordre et que la nature a moyen de tout remettre à sa place. » Une autre perception du temps, un autre rapport à la montagne et à l’éphémère qui lui redonne l’envie de continuer à se battre pour sauver les glaciers.
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Les larmes du glacier de Conejeras, podcast « Les Others avec Heïdi Sevestre », août 2025, 54 mn. |
Au cœur des Pyrénées
Cela fait vingt-cinq ans que le glaciologue Pierre René arpente les sommets des Pyrénées. En 2013, il avait publié un premier ouvrage, aujourd’hui épuisé. Son nouveau livre, Glaciers des Pyrénées. 25 ans d’explorations et de mesures dresse un état des lieux dramatique des glaciers du sud de la France : il n’en reste que 17, contre une centaine au XIXᵉ siècle.
Ce livre est d’abord historique, avec des photos en noir et blanc rappelant ces immenses étendues glacées qui recouvraient les vallées il y a à peine une centaine d’années. Une comparaison avant/après, avec des clichés actuels, qui laisse sans voix.
Mais il a aussi une part scientifique : un mélange de tableaux et de graphiques, pas toujours digestes pour le néophyte, qui permettent toutefois de mieux comprendre la situation. Enfin, ses photos de sublimes paysages pyrénéens ouvrent une perspective originale : on devine les nouveaux écosystèmes qui pourraient se développer avec la disparition des glaciers, des sanctuaires du vivant où s’épanouiraient l’androsace ciliée, le saule à feuilles tronquées ou encore le génépi laineux…
En attendant, Pierre René et son association, Moraine, continuent leurs actions pédagogiques et scientifiques : « La débâcle glaciaire illustre de façon flagrante l’altération de l’environnement. Pour y faire face, il faut se mettre en mouvement. Documenter le vivant pour accroître le lien d’attachement avec la nature. »
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Glaciers des Pyrénées. 25 ans d’explorations et de mesures, de Pierre René aux éditions Le Festin - Le Bord de l’eau, novembre 2025, 160 p., 25 euros. |
Des lacs à surveiller
Christian Vincent veille sur les glaciers comme on le ferait du lait sur le feu. Depuis presque quarante ans, ce chercheur au CNRS étudie les risques de rupture des lacs glaciaires qui pourraient dévaster des vallées, comme à la Bérarde, dans les Alpes, en 2024, et à Blaten, en Suisse, en mai 2025.
Dans cet ouvrage écrit à la première personne, Christian Vincent retrace sa longue carrière professionnelle, détaillant tous les protocoles et programmes de recherches mis en place au fil du temps pour connaître les glaciers et mieux appréhender leurs dangers. Il ne cache pas son malaise face à son devoir d’alerte : trop optimiste, il risquerait de mettre les populations en danger ; trop pessimiste, il ne serait pas écouté par les autorités.
Responsable, Christian Vincent préfère prévenir : il sera impossible de surveiller l’ensemble des lacs glaciaires des Alpes, qui seront de plus en plus nombreux à se former à cause du réchauffement climatique.
Si beaucoup se vidangeront naturellement, certains resteront dangereux, comme celui des Bossons, au-dessus de Chamonix. En dépit des protocoles de surveillance, il estime que « des surprises sont à attendre ». Car la montagne demeure imprévisible, quels que soient les instruments de mesure et programmes de recherches mis en place.
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SOS glaciers. Comprendre et prévoir les menaces glaciaires, de Christian Vincent, aux éditions Paulsen, février 2026, 272 p., 25 euros (14,99 euros en version numérique). |
Des fissures comme traces à suivre
L’anthropologue Nastassja Martin vit au pied de la Meije, dans les Écrins. Elle a connu les glaciers des Andes et du Kamtchatka, en Russie. Ce court texte qu’elle a publié il y a peu est de la poésie brute, à lire d’une traite. « Les fissures dans les roches, les glaces et le ciel sont autant d’issues, de traces qu’il nous faut suivre. Elles sont brisures du temps tel qu’on le connaissait, précipitation de l’effondrement ; elles sont aussi des brèches qui laissent passer la lumière », écrit-elle.
Nastassja Martin nous rappelle une évidence : la montagne n’est plus un refuge préservé des appétits insatiables du système capitaliste. Elle est détruite par les logiques d’aménagement du territoire et par l’extractivisme.
Pour renverser la tendance, il faudrait tout changer : notre rapport à la « nature », concept forgé au XVᵉ siècle qui nous a coupés du vivant, notre vocabulaire utilitariste, qui parle de la fonte des glaces comme on analyserait les lignes d’un document comptable…
Changeons nos imaginaires, propose-t-elle, en nous inspirant des populations autochtones, comme les Aymara de l’altiplano andin, qui n’ont jamais considéré les montagnes comme des objets de la nature mais comme de lointains parents avec lesquels ils s’efforcent de maintenir un dialogue.
Et d’écouter les habitantes et habitants de ces territoires de montagne qui veulent sortir de la dualité aménagement ou conservation, pour œuvrer, enfin, vers un autre futur que celui d’un « waterworld peuplé de riches investisseurs qui se partagent les restes du gâteau jusqu’à épuisement ».
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L’Amont des sources. Un appel à repenser nos liens avec les glaciers, de Nastassja Martin, aux éditions Paulsen, septembre 2025, 64 p., 9 euros. |