Virée avec les Oiselles, l’orchestre féministe à vélo
Les Oiselles répètent sous les arbres, fin mars 2024. - © David Richard / Reporterre
Les Oiselles répètent sous les arbres, fin mars 2024. - © David Richard / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Ces musiciennes se déplacent de village en village... en vélo. Jusqu’au 7 avril, Les Oiselles, un orchestre cyclo-itinérant, joue dans l’Hérault pour une première tournée 100 % féminine.
Villeneuvette (Hérault), reportage
« On est des meufs et on envoie du bois ! » avertissait Sarah avec défi, quelques heures avant leur première entre femmes jeudi 28 mars, à Villeneuvette. Cette Ariégeoise aux longs cheveux blonds a fini par troquer son vélo pour une guitare et un micro. Ses partenaires, venues de Bretagne, de Haute-Savoie ou de région parisienne se sont saisies de leurs accordéon, trompette, flûte, clarinette, percussion, et même soubassophone. Après une répétition en jogging et en cycliste, les musiciennes ont revêtu leurs vêtements de scène. Des froufrous par-ci, une fleur par-là, un bandeau, un chapeau, du bleu, du rose, du doré, du vert…
La toute jeune formation, constituée en début d’année, est issue du collectif (mixte) du même nom : les Oiseaux de trottoir, qui se définit comme « orchestre chansonnier à géométrie variable et vocation voyageuse ». Les Oiseaux, c’est un groupe mouvant qui se retrouve lors de résidences ou de tournées, plusieurs fois par an, et toujours en privilégiant la mobilité douce. Créé par quatre musiciens pendant le Covid, le projet a fait des petits partout où il est passé, au point de regrouper aujourd’hui plus de 150 membres dans toute la France.
Ces professionnels et amateurs sont âgés de 25 à 40 ans — pour la plupart. L’un des membres a plus de 70 ans, sans compter les enfants des uns et des autres qui rejoignent l’orchestre dès qu’ils sont en âge de tenir un instrument. « On est ouvert à tous les niveaux, musicaux, mais aussi de vélo », résume Héloïse. En tournée, les groupes sont ensuite constitués en trouvant un équilibre entre les différents instruments et l’expérience des musiciens.
« Pour moi les Oiseaux, c’est la concrétisation d’un engagement politique, social et environnemental », témoigne Sarah, en réajustant son casque, prête à avaler les 10 km qui la séparent de la prochaine étape. Avec cet orchestre, elle a trouvé un espace d’émancipation unique. « C’est aussi un lieu d’expérimentation : comment faire fonctionner un groupe en sortant du leadership d’une personne et de la hiérarchie ? Comment donner sa place à chaque individu dans le collectif ? Comment transmettre les morceaux aux nouveaux venus ? »
« Quand les gars sont là, je suis plus dure avec moi-même »
Pour ces Oiselles, cette première tournée en non-mixité est une manière de questionner la place des femmes au sein du collectif. Il a suffi d’un courriel pour se rendre compte que nombre d’entre elles attendaient cette proposition.
Sans les hommes, les Oiselles osent davantage. « Interpréter I am, dans un autre contexte, je ne suis pas sûre que je l’aurais fait », témoigne Héloïse. Pour l’occasion, la jeune femme a fait près de 400 km depuis l’Ardèche. Comme beaucoup de membres des Oiselles, elle travaille à son compte (comme psychologue), ce qui lui permet de se joindre à cet orchestre voyageur plusieurs semaines dans l’année.
Héloïse a aussi profité de cette formation féminine pour s’essayer à la caisse claire. « Au pôle basses, aux percussions et au soubassophone, en général, on voit plutôt des hommes », explique-t-elle. C’est aussi le cas pour l’arrangement des morceaux, l’ingénierie du son ou la direction de l’orchestre… Car même dans ce collectif où personne n’est affecté à un rôle ou à un instrument, les schémas du patriarcat se reproduisent.
Sans « les piliers » historiques de l’orchestre, les Oiselles semblaient en tout cas à l’aise. La nervosité a vite laissé place à une fierté collective. « On a montré qu’on arrivait à faire danser et à se faire plaisir ! » exulte Marie, la clarinettiste brestoise, après le premier concert qui a réuni 300 personnes.
Chaque jour, après plusieurs dizaines de kilomètres de vélo et un repas sur le pouce, les répétitions reprennent. En ce jeudi ensoleillé, face à l’orchestre installé sous un grand frêne, Anaïs bat la mesure avec une certaine gravité. Son sérieux tranche avec l’hilarité générale, mais très vite les dix-sept musiciennes se mettent au diapason. Méthodiquement, elles reprennent chaque mesure jusqu’à en être satisfaite. « Les trompettes et trombones, c’était trop cool ! Il faut juste y croire dès le début », encourage Anaïs, tout en préparant son violon pour le prochain morceau.
Le vélo, secret de la longévité
Cette jeune femme d’à peine 30 ans est la cheville ouvrière de cette tournée dans l’Hérault, le département de son enfance. L’idée d’une tournée entre musiciennes, lancée par une autre Oiselle, l’a tout de suite interpellée. « Je n’ai pas l’habitude de la mixité choisie, mais j’avais envie de tenter l’expérience, raconte-t-elle. Même si j’adore les gars, quand ils sont là, je me juge, je suis plus dure avec moi-même et j’ai la sensation qu’il y a plus de rivalité entre les meufs », analyse Anaïs, musicienne depuis plus de vingt ans et en passe de devenir professionnelle.
Une pression que d’autres ressentent également, y compris sur la route. « On pédale et on fait la fête, comme d’habitude, mais pas au même rythme, explique Solène. Pour une fois, je commence la tournée sans être fatiguée ! » Cette fois, pas d’étape de plus de 50 km avec un col à franchir avant un concert. Anaïs a concocté une tournée de douze jours et quelque 250 kilomètres. Avec chaque soir un concert dans une nouvelle commune.
Et pour ce qui est de l’itinérance, tout se passe « en mode oiseaux ». Des matelas installés dans des salles ou des bivouacs dans les jardins, une douche quand l’occasion se présente et des repas préparés au réchaud par une cuisinière différente chaque jour. « On sait déjà où on va dormir, on nous propose un repas chaque soir sur nos lieux de concerts… Par rapport à d’autres tournées, c’est plutôt confortable », assure Anaïs. L’objectif étant simplement de ne pas perdre d’argent.
Outre la musique, l’autre point commun des Oiseaux et des Oiselles est, sans aucun doute, le goût du voyage. C’est même le cœur du collectif. Depuis quatre ans, les tournées ont été organisées, en vélo surtout, mais aussi en voilier, en ski, en kayak ou en randonnée. Le tout accompagné de voiture-balai pour les affaires, les repas et les instruments.
« J’ai mis trois tournées à me mettre au vélo… Je me disais que je n’en étais pas capable physiquement. Aujourd’hui je n’ai plus du tout envie de prendre la voiture ! », dit Solène. Compagne de l’un des fondateurs du projet et membre des Oiseaux depuis leur début, cette flûtiste considère même que c’est là le secret de la longévité : « Le fait d’avoir des pauses vélo, un effort physique… Ce n’est pas la même fatigue et ça crée une cohésion différente. »
Une manière également de ralentir pour apprécier ce temps passé sur la route. « J’ai l’impression de découvrir une France que je ne connaissais pas », témoigne Anaïs, émerveillée. Des causses méditerranéens aux montagnes jurassiennes en passant par la côte bretonne et les vallées corréziennes, plusieurs fois par an, les musiciens voyagent au gré de leurs envies et surtout de l’énergie des volontaires pour organiser des dates.
Sur les marchés et dans les fêtes de village, dans des fermes, des bars, des campings, ou simplement dans la rue, les Oiseaux de trottoir et leur bouillon de création sont partout chez eux ! « C’est une musique vivante », insiste Anaïs quelques minutes avant le début du concert. Que le public vienne en nombre ou non, pour l’orchestre, l’enjeu est le même : transmettre une énergie musicale joyeuse dans des lieux parfois éloignés de la culture.
En l’occurrence, jeudi 28 mars, à Villeneuvette, une cinquantaine de spectateurs avaient fait le déplacement. Une majorité de retraités venus oublier « ces temps moroses », ainsi que quelques familles. De Calypso Rose, en passant par Anne Sylvestre, Lynda Lemay ou la rappeuse Kenny Arkana, le répertoire se veut éclectique.
Quand résonne la chanson des Penn Sardin interprétée a cappella, la salle est parcourue d’un frisson. Le poing levé, Corinne, doyenne des Oiselles, conclut avec force : « Reprendre la musique partout et pour tous, c’est notre manière de nous battre ! » Le 7 avril, les Oiselles de trottoir donneront leur dernier concert à Sauclières dans l’Aveyron. Certaines rejoindront l’orchestre mixte dans les Alpes dès le mois de mai.