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Reportage — Écologie et quartiers populaires

Vivre dans les bois en période de pandémie

À Paris, le bois de Vincennes abrite chaque année une centaine de personnes sans abri. La crise sanitaire et économique a contraint de nouvelles personnes à y trouver refuge. Avec le déconfinement, certaines peuvent quitter le bois, quand d’autres continuent de subir les conséquences de la pandémie.

  • Bois de Vincennes (Paris), reportage

L’hiver a fait tomber tous les feuillages. Dans le bois de Vincennes, les arbres maigrichons et leurs branches dénudées laissent apparaître des campements improvisés : des tentes bleu vif, cabanes de fortune et chaises de jardin, autrefois dissimulées par l’épaisseur du bois.

« À ce jour, nous recensons 125 personnes vivant dans le bois, réparties sur 87 campements, dit Bruno Morel, directeur général d’Emmaüs Solidarité. Parmi cette population, nous comptons 108 hommes isolés, cinq femmes isolées et six couples. » C’est une nette diminution par rapport au mois de septembre 2020, quand l’association dénombrait 183 personnes sans abri dans le bois. Bruno Morel explique cette récente baisse par l’ouverture de nouvelles places d’hébergement.

Dans le bois, certaines tentes semblent donc désormais abandonnées par leurs propriétaires, tandis que d’autres continuent d’être entretenues avec soin. Tout près de l’avenue du Polygone, entre rue et forêt, l’une d’elles appartient à un homme de 49 ans, surnommé Yajo.

L’air bourru au premier abord, Yajo s’avère rapidement être un personnage joyeux et bavard. Il raconte avoir perdu son emploi au mois de mars 2020, à cause du premier confinement dû à la pandémie de Covid-19, puis son appartement, qu’il ne pouvait plus payer, durant l’été. Yajo a donc été contraint de venir vivre dans le bois à partir du mois d’août.

Les arbres dévêtus laissent apercevoir le campement de Yajo et de son ami Rimo. Il est composé de quatre tentes, un garde-manger, une grande table et quelques chaises.

À son arrivée, il a sympathisé avec Rimo, 52 ans. Les deux hommes se sont installés sur le même campement, désormais constitué de quatre tentes, un garde-manger, une longue table, quelques chaises, et même un circuit de billes. « C’est nous qui l’avons fait », dit fièrement Yajo. D’une main, il désigne le parcours de plus de trente mètres, soigneusement creusé dans la terre, semé de virages, tunnels et descentes. Une activité qui leur a apporté beaucoup de joie durant ces derniers mois.

« Je n’oublierai pas mon passage dans le bois »

Ce circuit et ce campement, Yajo ne les reverra bientôt plus. Pour lui, le déconfinement du 15 décembre a sonné l’heure du retour à son ancienne vie : son ami Rimo et lui ont retrouvé un appartement grâce à Emmaüs, qui effectue des maraudes régulières dans le bois de Vincennes. « Je suis quand même assez content de ce passage dans le bois, je ne l’oublierai pas, confie-t-il. Ça m’a permis de me ressourcer, de m’en sortir par moi-même. » L’homme raconte n’avoir rencontré aucun problème de sécurité dans cette zone, parfois réputée dangereuse. « Avec Rimo, on nous appelle “les anciens”, on nous respecte ».

Durant ces quelques mois, Yajo a particulièrement apprécié la proximité avec les animaux — à l’image de ce rouge-gorge, baptisé affectueusement « Poupouille » par les deux amis, qui venait leur rendre visite quotidiennement. « Un vrai retour à la nature », dit Yajo.

Yajo a retrouvé un appartement pendant le mois de décembre 2020. L’homme considère son passage de quatre mois dans le bois comme une « parenthèse » dans sa vie, qu’il n’oubliera jamais.

À la tombée de la nuit, Yajo arrache les pages d’un livre, y ajoute des branches, du bois scié et un filet d’huile : il lance son feu de camp pour la dernière fois. Au loin, une chouette hulule distinctement. « Avec le déconfinement, les investissements dans la construction devraient repartir, tout comme les besoins dans les entreprises du bâtiment, prévoit-il, l’espoir et la confiance dans la voix. Peut-être que ça me permettra de retrouver du taf. »

« Le déconfinement ? Ça ne va rien changer pour nous »

De l’autre côté de l’avenue du Polygone, déconfinement rime aussi avec déménagement. Baptiste, 27 ans — que Reporterre avait déjà rencontré au mois d’avril — vit dans la rue depuis l’âge de 13 ans. Mais, au début du mois de décembre 2020, il a vendu sa caravane à deux amis [1].

Il a choisi de quitter les bords du bois de Vincennes pour habiter chez sa mère, en Bretagne, en emmenant son fils et son chien. La limite de déplacement à vingt kilomètres ayant enfin été levée le 15 décembre, il passe ses derniers moments autour du bois, en partageant un thé avec ses voisins, Benjamin et Océane.

Baptiste (à gauche) va quitter le bois de Vincennes. Son ami Benjamin aimerait aussi pouvoir s’en aller, mais à cause de la pandémie, il ne peut ni travailler ni passer son permis de conduire.

Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir s’en aller. Durant le premier confinement, Reporterre avait ainsi rencontré Benjamin et Océane, couple vivant avec leurs chiens dans une camionnette, à l’orée du bois. À l’époque, Benjamin venait d’être placé en chômage partiel (il travaille dans le domaine de la restauration) et attendait la réouverture des auto-écoles pour passer son permis et quitter Paris. Huit mois plus tard, quasiment rien n’a changé. Le jeune homme n’a pas pu reprendre le travail et ni pu passer l’examen de conduite.

Les perspectives du couple sont donc limitées. « Le déconfinement ? Ça ne va rien changer pour nous, on ne peut pas bouger d’ici », dit Benjamin. « On fête notre troisième année à vivre ensemble au bois de Vincennes, soupire Océane. Ça commence à être long… »

Un difficile accès à l’hygiène et aux services

À l’extrémité du bois, tout près des immeubles vincennois, Chris et sa chienne, Dora, dorment dans une tente. Ils ont choisi ce lieu il y a un an et demi, et ne l’ont pas quitté depuis — malgré les demandes répétées de la police, raconte Chris : « On ne partira pas d’ici. Ils voudraient que j’aille de l’autre côté du bois, mais là-bas c’est la “jungle”, il y a une perpétuelle insécurité. Ici, c’est moins isolé, plus près des maisons, et les riverains me laissent tranquille. »

Chris et sa chienne Dora vivent à l’extrémité du bois de Vincennes depuis un an et demi. Ils refusent de déplacer leur tente au cœur du bois, là où Chris déplore une « insécurité perpétuelle ».

Pour cet homme de 54 ans habitué à vivre dans la rue depuis plusieurs années, la pandémie a surtout eu des conséquences sur son accès à l’hygiène. « Avant, j’allais tous les jours dans une association pour me laver, raconte-t-il. Aujourd’hui, tout est fermé, aucune association n’est équipée pour faire face aux règles sanitaires que la loi demande. »

Malgré le déconfinement, la situation ne s’arrange pas. « La possibilité de se laver, c’est pourtant ultra-important, s’énerve Chris. Déjà que, quand on devient SDF, on perd tous ses repères… L’hygiène, c’est celui qu’on perd en premier, avant tous les autres. » Ayant de bonnes relations avec les habitants des immeubles voisins, Chris peut heureusement emprunter leur salle de bain pour prendre une douche de temps en temps. Mais cela ne remplace pas un accès quotidien à l’hygiène.

« Ça a été très vrai pendant le premier confinement, beaucoup d’accueils de jour étaient fermés parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement, dit Bruno Morel, d’Emmaüs Solidarité. Aujourd’hui, il y a moins de structures fermées, et surtout, on n’a plus le combat qu’on a pu avoir en mars, de trouver des masques et produits d’hygiène à distribuer. On en a maintenant suffisamment. »

Depuis l’apparition de la pandémie Covid-19, Chris regrette que l’accès à l’hygiène soit si compliqué.

Autre difficulté soulignée par Chris, loin d’être anecdotique : l’impossibilité de recharger son téléphone. Avant l’apparition du Covid-19, Chris se rendait dans les locaux d’associations qui mettaient à disposition des prises électriques, et il restait surveiller son portable durant son chargement. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, alors même que son téléphone est à la fois un moyen de contact et un loisir — il passe des journées entières à y lire l’actualité et regarder des vidéos.

« Les structures sont certes plus ouvertes mais dans beaucoup d’accueils de jour, on est obligés de mettre en place une jauge d’accès réduite et un temps d’accès plus limité », explique Bruno Morel. « Dans certaines haltes de nuit, on a donc fait un système de casiers fermés, avec une prise intégrée, où chacun peut laisser son portable. »

Déconfinement ou pas, Chris ne voit aucune différence. Il ne perd pas une occasion de critiquer la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement ou la transformation de la société, qu’il juge désormais « totalitaire », mais il assure garder le moral : « Je déteste profondément les dirigeants mais je ne suis pas en colère, parce que je ne peux rien changer. Il m’est arrivé des coups durs, maintenant je me suffis de ce que j’ai, et je n’attends plus rien des autres. »

Une centaine de personnes vivent dans le bois de Vincennes.

De leur côté, les associations œuvrent à créer de plus en plus de places d’hébergement, dans des hôtels vides et dans de nouveaux sites. Dans le bois de Vincennes, au mois de novembre 2020, un ancien pavillon a notamment été transformé par Emmaüs en centre d’hébergement d’urgence. Il possède dix-sept places d’hébergement et quatre places pour une halte de nuit.

Une question demeure : la crise sanitaire va-t-elle jeter d’autres personnes dans les rues et dans les bois ? « On travaille beaucoup avec des bailleurs sociaux et ils n’enregistrent pas une hausse importante des impayés locatifs », analyse Bruno Morel. «  Cela prendra peut-être plus de temps. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que de nombreuses personnes continuent de payer leur loyer mais rognent sur leur alimentation. Là où on l’on voit vraiment un nouveau public, c’est lors des distributions alimentaires. »


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