Voie verte ou retour du train ? Débat autour d’une ligne abandonnée
La ligne de chemin de fer entre Saint-Brieuc et Loudéac, sur laquelle les derniers trains ont circulé en 2017. - © Caroline Ruffaut / Reporterre
La ligne de chemin de fer entre Saint-Brieuc et Loudéac, sur laquelle les derniers trains ont circulé en 2017. - © Caroline Ruffaut / Reporterre
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En Bretagne, la voie ferrée qui relie Saint-Brieuc à Loudéac est à l’abandon depuis 2017. Deux visions s’opposent pour son avenir, entre projet d’une voie verte et retour du train.
Loudéac (Côtes-d’Armor), reportage
Des herbes hautes ont envahi les rails de la gare de Saint-Julien, commune périphérique de Saint-Brieuc. Des arbres se sont même frayé un chemin dans les traverses, non loin de l’ancien bâtiment qui abritait le comptoir et qui est maintenant une habitation privée. L’horloge est, elle, restée figée à 10 heures. « Pour remettre la voie en état, il faudrait enlever les rails, les ballasts, dépolluer le site… Je vous dis pas le boulot », s’exclame Vincent Jacques dans son caban gris, en ce pluvieux jeudi de juin. « Et puis, il n’y a jamais eu grand-monde sur cette ligne », note à ses côtés Jean-François Le Lann.
L’ingénieur en travaux publics et son acolyte qui a exercé à la SNCF habitent à deux pas de l’ancienne voie ferrée reliant Saint-Brieuc à Loudéac, continuant au sud jusqu’à Pontivy (Morbihan). Depuis l’arrêt complet du trafic en 2017, la nature a repris ses droits sur la ligne, au grand dam des deux riverains « attristés de voir ce domaine public pas du tout entretenu ».
Plus de 800 signatures pour la voie verte
Ils ont ainsi rejoint, comme désormais 150 personnes, l’association Du rail en vert, née en 2023. Son objectif ? Militer auprès des décideurs pour que le cheminement ferré qui relie le nord au sud du département soit transformé en voie verte. « On créerait un corridor écologique. Les gens s’y promèneraient, feraient du vélo, il y aurait un accès PMR et ce serait sécurisé », imagine Vincent Jacques. « Il existe sur ce tracé un service d’autocars qui fonctionne très bien », argumente Jean-François Le Lann.
Le projet qu’ils défendent a attiré quelques centaines de personnes lors de réunions publiques et recueilli plus de 800 signatures en sa faveur, en plus du soutien de certains élus du territoire.
« Le train ne faisait plus concurrence à la voiture »
Non loin de là, à Quintin, se tenait pourtant quelques jours plus tôt une autre réunion, qui a rempli la petite salle municipale. Le collectif Centre Bretagne en train avait donné rendez-vous à celles et ceux qui ne veulent pas de cette voie verte, mais souhaitent voir revenir wagons et locomotives sur la ligne. « Il n’y a pas de raison que les gens du Centre Bretagne n’aient pas accès au train, alors que les lignes à grande vitesse récoltent beaucoup de financements. Les urbains pourraient se déplacer, mais pas les autres ? » tance Simon Brunet, porte-parole de l’association et représentant syndical CGT des cheminots.
Le projet de voie verte de l’association Du rail au vert a ravivé les ardeurs du collectif militant du ferroviaire et mis en lumière deux visions de l’avenir de la ligne, située sur un bassin de vie de 200 000 habitants. Comme beaucoup de ses équivalentes de petite taille, elle a décliné au fil des années. D’abord, en perdant son trafic voyageurs en 2006. « Les horaires avaient été changés, elle n’était pas entretenue, les trains ne roulaient qu’à 60 km/h. Elle ne faisait plus concurrence à la voiture », se souvient Simon Brunet.
2012 a sonné le glas du fret. Seuls quelques trains touristiques de l’association Chemins de fer du Centre Bretagne ont brièvement maintenu l’activité sur la ligne, jusqu’au déraillement d’un chariot de la SNCF en 2017, qui a mis hors service une vingtaine de boîtiers électriques sur un passage à niveau et stoppé net le trafic.
« La seule chose qui nous manque, ce sont les transports en commun »
Sur la voie ferrée en friche devant l’ancienne gare de L’Hermitage-Lorge, Thibaut Guignard s’agace de la situation. Le maire centriste de Plœuc-L’Hermitage, commune costarmoricaine de 4 000 habitants entre Loudéac et Saint-Brieuc, suit de très près les propositions pour la ligne. Il a choisi son camp depuis la fin du trafic : la reprise du transport ferroviaire. Il a même manifesté avec des cheminots à l’époque de la fermeture.
« On est une ruralité qui se porte bien. Nous avons nos services publics, une vie associative riche, détaille-t-il. La seule chose qui nous manque, ce sont les transports en commun. » La voiture reste largement privilégiée sur cet axe aux nombreux déplacements pendulaires. Plus de 10 000 véhicules circulaient quotidiennement entre L’Hermitage-Lorge et Saint-Brieuc en 2022, selon les données du Département.
Alors, le premier édile l’a décidé : un tracé de 12 kilomètres de vélorail verra le jour dans sa commune à Pâques 2026 « pour sauvegarder la voie en attendant sa réouverture » qu’il imagine avec de petits wagons autonomes. « La réversibilité, ça n’existe pas ! » peste-t-il, en réponse à l’association Du rail au vert, qui défend cette proposition.
« Ni volonté politique, ni argent »
Ses membres demandent que les rails soient recouverts par du géotextile — un matériau que l’on plaque sur le sol pour empêcher la végétation de repousser et donner un aspect stabilisant — afin d’y installer la voie verte. Cette solution permettrait de retrouver les infrastructures si le train venait à faire son retour. « On n’est pas antitrain et on serait très heureux de le voir revenir. Mais il y a quinze ans que cet axe de circulation est fermé et qu’il n’y a pas de volonté politique pour le rouvrir, ni d’argent », insiste Benoît Le Mée, le président de Du rail au vert.
Son organisation avance aussi un argument financier : elle estime la réalisation d’une voie verte à 150 000 euros par kilomètre, contre au moins 1,5 million par kilomètre pour le projet ferré.
Si plusieurs maires de l’agglomération de Saint-Brieuc ont adhéré aux idées de l’association et demandé à ce qu’une étude plus poussée sur le coût d’une voie verte soit effectuée, Vincent Alleno, lui, préfère ne pas prendre position trop vite. « Je pense qu’on est tous d’accord sur une chose, c’est que cette voie soit entretenue », dit le maire de Plaintel, commune qui avait aussi sa gare entre Saint-Brieuc et Loudéac, depuis transformée en maison privée.
Le vice-président (divers gauche) chargé des finances de Saint-Brieuc Armor Agglomération et du département des Côtes-d’Armor milite donc pour qu’une étude sur la faisabilité de tous les propositions envisageables — voie verte, vélorail, train touristique, navette autonome — soit réalisée prochainement.
De quoi imaginer des pistes plus précises sur la suite à donner à la ligne, qui a l’avantage de ne pas avoir été déclassée ni fermée par SNCF Réseau. Le gestionnaire d’infrastructures ferroviaires dit être attentif aux différents projets émis sur le territoire. Les habitants le sont aussi. Alain Louce, pharmacien retraité à Plœuc-L’Hermitage, se dit ainsi « très favorable à la voie verte, qui serait plus empruntée et rendrait service à plus de personnes ». Les clefs sont désormais entre les mains des élus locaux, qui se réuniront prochainement pour évoquer le sujet.