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Animaux

Fientes, cris, vols de nourriture... Le goéland, reflet de nos mauvais comportements

Détritus, frites... Habitué à être nourri, le goéland mange tout ce qu'il trouve.

Dérangés par ses cris ou ses fientes, les habitants des villes côtières se plaignent du goéland. Pourtant s’il est devenu citadin, c’est bien par notre faute.

Vous lisez la seconde partie de notre série « Nuisibles des mers : un océan de préjugés ».



Plumes du poitrail d’un blanc immaculé, œil d’or, bec et pattes jaunes... Le gabian — nom occitan du goéland leucophée (Larus michahellis) — se tient droit, silhouette fière et élancée sur les toits. À Marseille, l’oiseau a pris ses quartiers depuis une trentaine d’années et semble veiller sur la ville, à l’image de Notre-Dame de la Garde. Lui aussi est devenu un emblème de la cité méditerranéenne. Et un problème.

Ses cris incessants, ses fientes et ses festins dans les poubelles ont fini par exaspérer les habitants. « On reçoit beaucoup d’appels de gens désemparés, confirme Anaël Marchas, ornithologue et médiateur juridique à la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca). Les oiseaux choisissent leur site de nidification dès février, lorsque les résidences secondaires sont fermées, les terrasses pas utilisées, etc. À l’arrivée des beaux jours, la cohabitation devient difficile. »

Même scénario sur les côtes normandes et bretonnes où sévit le goéland argenté (Larus argentatus), cousin du leucophée et espèce la plus commune en France. Mise à part la couleur des pattes, roses au lieu de jaunes pour le sudiste, rien ne différencie vraiment les deux oiseaux.

Sur les falaises, la vie est devenue un enfer

Ils ne sont pas des citadins à l’origine, mais des espèces qui nichent sur les îles et les falaises. Or la pression des activités humaines se révèle trop forte dans leur milieu naturel. Sports nautiques, parapentes, randonnées, accostages sur les îles, balades avec des chiens sur les plages… La vie du goéland est devenue un enfer. « Il suffit que le goéland argenté soit contraint de quitter son nid quelques minutes parce qu’il est dérangé, et c’est le goéland marin, beaucoup plus gros et moins impressionnable, qui vient manger ses œufs », déplore James Jean-Baptiste, ornithologue au Groupe ornithologique normand (GONm).

Selon lui, dans dix ans, il n’y aura plus de goélands présents dans les milieux naturels. « On a le sentiment d’une explosion de leurs populations. Une fausse impression due à leur surreprésentation en zone urbaine où ils sont concentrés et plus visibles. Pourtant, le goéland ne se porte pas très bien », alerte le spécialiste.

Les chiffres sont en effet sans appel : en trente ans, les effectifs de Larus argentatus en France ont baissé de 43 %, passant de quelque 90 000 couples nicheurs en 1990 à environ 50 000 en 2020. L’espèce est protégée et classée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comme quasi menacée, voire vulnérable dans certaines régions de France. La population de Larus michahellis, qui était estimée à environ 38 000 couples nicheurs en 2001 après une forte phase d’expansion, semble elle aussi amorcer un léger déclin ces dernières années.

Des toits sans prédation

Face aux difficultés croissantes rencontrées pour nicher, les goélands ont adopté de nouvelles stratégies. Ils ont trouvé des zones où on peut les laisser tranquilles : les toits de nos villes, là où il n’y a aucune prédation et avec, cerise sur le gâteau, quantité de nourriture à disposition. La présence de décharges à ciel ouvert en zone périurbaine a été l’un des principaux facteurs de leur migration dans les années 70. « Le goéland semble nous dire : “Vous gérez mal, je m’installe !” », résume James Jean-Baptiste.

La gêne a alors changé de bord. Ce sont désormais les humains qui sont dérangés, surtout d’avril à juillet, la période de nidification et d’élevage des petits. Pendant la couvaison, les adultes juchent les toits quasiment en continu, avec des cris matinaux. Puis, dès que les œufs éclosent, ils commencent une surveillance accrue. Leurs poussins sont nidifuges, autrement dit ils quittent le nid à leur naissance. Ils vont se balader, tomber sur les balcons, dans la rue.

Un goéland leucophée. Flickr/CC BY-SA 2.0/Jörg Hempel

Anaël Marchas raconte les difficultés rencontrées par les employés d’un site marseillais d’Enedis, obligés de mettre leur casque de chantier en sortant des bureaux pour rejoindre leur voiture sur le parking tant les goélands étaient menaçants. « On s’est rendu compte que le parking est situé juste sous de grands immeubles HLM sur les toits desquels nichent les oiseaux. Les jeunes tombent en plané et se retrouvent sur le parking, où ils se cachent sous les voitures. Les adultes les surveillent et n’hésitent alors pas à effectuer des vols et des cris d’intimidation quand ils les sentent en danger. »

Mais le volatile va très rarement au contact, assure l’ornithologue. Ce que confirme aussi James Jean-Baptiste, qui comptabilise une dizaine d’oiseaux réellement belliqueux sur l’ensemble de la zone normande qu’il étudie : « Aucune raison spécifique n’explique ce comportement. C’est un peu comme les êtres humains ! »

Opérations de stérilisation des œufs

Pour réduire les nuisances, les opérations de stérilisation des œufs, généralement par aspersion d’huile végétale sur la coquille, sont la technique la plus fréquemment utilisée par les villes. « C’est une solution qui fonctionne, reconnaît Anaël Marchas. Les goélands vont couver pendant plusieurs mois et quand ils s’aperçoivent que la reproduction n’a pas marché, il est bien souvent déjà trop tard pour qu’ils puissent entamer une seconde ponte. Au bout d’une ou deux années, le couple va partir pour trouver un autre lieu plus propice. »

Mais le problème n’est réglé que ponctuellement. D’une part, le site va être réoccupé par un autre couple. D’autre part, la stérilisation engendre un éclatement des populations, qui vont coloniser de nouvelles zones de la ville ou des communes limitrophes. « Les mairies subissent une pression sociale et se sentent contraintes d’agir sous peine d’être critiquées », estime James Jean-Baptiste.

Pourtant, Lorient, Granville ou encore Douarnenez ont décidé de renoncer à la stérilisation et de miser sur une meilleure anticipation et information des riverains. « On ne demande pas d’aimer ou de détester les goélands, mais d’accepter de partager des zones géographiques avec eux, dit Œstebann Troadec, spécialiste en environnement et animateur au sein de Ystopia, association avec laquelle travaille Douarnenez. Il faut apprendre à cohabiter. » L’association accompagne le public via un numéro vert, des affiches ou encore des ateliers.

À Marseille, il est interdit de nourrir la faune sauvage. Flickr/CC BY-NC 2.0/Isabelle Blanchemain

« Le goéland est vraiment le reflet de nos mauvais comportements ! s’amuse James Jean-Baptiste. Il s’installe toujours à côté des écoles, là où il sait que les enfants laisseront des déchets alimentaires derrière eux, et aussi à côté des maisons de retraite, où les personnes âgées nourrissent souvent les animaux. »

À Marseille, la mairie a décidé de prendre un arrêté d’interdiction de nourrissage de la faune sauvage. En cas d’infraction, le contrevenant encourt 135 euros d’amende. « Cet arrêté cible notamment ce qu’on appelle les mères nourricières, ces mamies qui donnent à manger aux chats, explique Anaël Marchas. Ce type de pratique attire aussi les pigeons et les rats. Quant aux goélands, ils se tiennent à petite distance, à 2 ou 3 mètres. Je le vois sur le parking tout près de chez moi. Il y a toujours les deux mêmes couples qui connaissent l’heure du nourrissage. À 21 heures, ils sont au rendez-vous ! »

Voleurs de glaces et de frites

Le goéland fait preuve d’une extrême adaptabilité, insistent les ornithologues. Une qualité qui en fait un oiseau capable de vivre jusqu’à 25 ans. Par exemple, une fois qu’il est habitué à être nourri, il comprend qu’il peut prendre de la main de l’être humain. « À Fécamp et Dieppe, certains individus se sont spécialisés dans le vol de glaces et de frites. Leurs copains s’y essayent à leur tour et apprennent, puis finissent par y arriver, analyse James Jean-Baptiste. En Angleterre, on a vu des goélands attendre devant les portes automatiques, et dès qu’elles s’ouvrent, aller voler des paquets de chips ! »

Bien qu’oiseau marin, le goéland n’est pas un bon pêcheur. « Il s’occupe de manger les poissons malades, ceux qui restent plus facilement à la surface de l’eau, explique le spécialiste normand. Il a un rôle crucial pour éviter que les maladies, les champignons ne se propagent à tout le banc. Sans lui, on aurait sans nul doute beaucoup plus de problèmes de mortalité de poissons. »

Un goéland cendré mangeant des restes. Wikimedia Commons/Arnstein Rønning

Le goéland argenté devient de plus en plus friand de coquillages, constate également le spécialiste qui étudie les pelotes de réjection de l’oiseau. « En observant le goéland cendré [le Larus canus, un goéland plus petit, qui niche surtout en Normandie et dans le Nord-Pas-de-Calais], il a compris qu’il fallait casser la coquille, mais pas qu’il devait la frapper contre une surface dure pour que ça soit plus efficace. » Sauf à Ouistreham où les oiseaux obtiennent désormais 100 % de réussite, car ils cassent la coquille… sur le bitume d’un parking !

« On a retrouvé plus de 600 fèves de galettes des rois »

Outre des coquilles, dans ses pelotes de régurgitation, on trouve de tout : arêtes de poissons, restes de graines de blé, de maïs, des os de boucherie récupérés dans les poubelles, mais aussi du plastique, beaucoup de plastique.

Une étude publiée en juin dernier dans la revue Marine Pollution Bulletin le démontre. Parmi les pelotes collectées et analysées par des scientifiques du CNRS dans onze colonies de goélands leucophées sur le littoral méditerranéen, 79 % d’entre elles contenaient du plastique, « principalement du polyéthylène, très utilisé dans les emballages alimentaires », constatent les chercheurs. Le goéland avale donc tout ce qu’il trouve sans se poser de question, puisqu’il a ensuite la capacité de faire le tri grâce à la régurgitation.

James Jean-Baptiste raconte sa découverte la plus surprenante : « On a retrouvé plus de 600 fèves de galettes des rois dans des pelotes sur un toit. Elles provenaient de la boulangerie industrielle toute proche, qui devait donc jeter de nombreuses galettes. » Une fois encore, le goéland nous renvoie le triste reflet de notre société de surconsommation et de gaspillage.

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