Yannick Jadot : « Oui, je suis anticapitaliste »

14 mai 2019 / Entretien avec Yannick Jadot

Tête de liste d’Europe Écologie-Les Verts, Yannick Jadot a rencontré Reporterre. Capitalisme, défections des écologistes pour En marche, relations avec la France insoumise, programme pour l’Europe… il répond sans détour à nos questions.

  • Yannick Jadot est la tête de la liste d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) pour les élections européennes.

• Cet entretien a été enregistré, vous pouvez aussi l’écouter :



Reporterre — Quel est l’objectif d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) pour ces élections européennes ? 10 %, 15 % des voix ?

Yannick Jadot — Mon objectif est que l’écologie renoue avec ses meilleurs scores. Je veux mettre l’écologie au cœur du paysage politique européen et français. Parce que si on est convaincu du risque de chaos climatique et d’anéantissement de la biodiversité, si on voit la dislocation accélérée de l’Union européenne, les extrêmes droites qui montent partout, la guerre de tous contre tous que le modèle libéral a instaurée, il faut proposer une alternative au modèle libéral qui soit un modèle de coopération, de bienveillance et de solidarité.



Et donc votre objectif ?

J’ai toujours dit 15 %.



C’est un objectif plutôt élevé, vu les sondages…

Il y a dix ans, trois semaines avant qu’on fasse 16 %, on était à 8 % dans les sondages. Là, on voit bien que la campagne électorale démarre seulement. Les électrices et les électeurs, pour beaucoup, n’ont pas encore décidé de leur vote. Cela va se jouer dans les dix derniers jours.



Il y a dix ans, Daniel Cohn-Bendit dirigeait la liste des Verts. Il y a deux semaines, il a signé une tribune appelant à voter Macron et la République en marche (LREM), et avec des mots durs à l’égard d’EELV. Comment avez-vous vécu cette tribune de Daniel Cohn-Bendit ?

Beaucoup d’écologistes se sont perdus depuis quelques années. Certains sont allés avec sincérité chez Emmanuel Macron, à En marche, pour essayer d’écologiser ce parti. Finalement, c’est Nicolas Hulot qui a tiré le meilleur bilan de l’écologie sous Emmanuel Macron en disant que c’était une mystification ! En Marche a aujourd’hui dans sa liste aux élections européennes des pro-glyphosate, des anti-glyphosate ; des prochasse, des antichasse ; des pro-accord de libre-échange, des anti-accord de libre-échange ; des pronucléaire, des antinucléaire. Et, depuis deux ans, systématiquement, le président Macron a arbitré pour le glyphosate, pour le nucléaire, pour les accords de libre-échange, pour la chasse ! Donc, ces écologistes se sont perdus. Ils se sont entichés d’un président incontestablement intelligent mais qui semble totalement prisonnier des lobbies du vieux monde.



Daniel Cohn-Bendit, Jean-Paul Besset, Pascal Canfin, Pascal Durand, François de Rugy, Barbara Pompili… Comment expliquez-vous qu’il y ait tant de personnalités d’EELV qui passent chez LREM ?

Nous avons un système électoral extrêmement préjudiciable aux formations politiques petites et moyennes. Il y a des gens — comme de Rugy — qui ont considéré à un moment donné qu’il fallait aller avec les socialistes quand c’étaient eux qui tenaient le manche. Puis, ils se sont aperçus que les socialistes ne tenaient plus le manche, mais Macron, et ils ont continué leur dérive vers le pouvoir.

Je sais tout ce que ce pays et l’écologie doivent à tous les militants qui, eux, n’ont pas fait ce voyage. Si nous n’avons pas d’OGM dans notre pays, c’est parce qu’il y a des militants écologistes qui sont allés arracher des OGM. Pareil pour les gaz de schiste.

« Ceux qui ont tenté – parfois avec courage – comme Nicolas Hulot ou Matthieu Orphelin de mettre « les mains dans le cambouis » de ce gouvernement l’ont finalement fui. »

Mais Pascal Canfin et Pascal Durand ont été militants écologistes et maintenant ils sont à La République en marche.

Pascal Durand sait combien En marche, en défendant les pires pratiques de chasse, ne correspond pas à ses convictions. Quant à Pascal Canfin, il a dit qu’il avait obtenu des assurances du président. Je ne sais pas lesquelles. Je crois qu’ils font le pari de faire évoluer cette majorité. Ceux qui ont tenté — parfois avec courage — comme Nicolas Hulot ou Matthieu Orphelin de mettre « les mains dans le cambouis » de ce gouvernement l’ont finalement fui.



Quel pont idéologique y a-t-il entre EELV et LREM ?

Il y a chez les écologistes l’idée qu’on ne peut pas attendre des alternances politiques pour transformer la société. L’urgence écologique ne peut pas attendre. Et il y en a toujours qui pensent que seuls — y compris dans un milieu hostile —, ils peuvent transformer les choses. Moi, je n’ai jamais été qu’écologiste toute ma vie. Et j’ai une très belle liste de gens convaincus. Pour eux, il n’y a pas de débat. Il faut transformer le modèle de développement, sortir du capitalisme financier, combattre ce libéralisme prédateur. Il n’y a pas de compromis avec la technocratie et le libéralisme d’En marche.



Lors du congrès d’Europe Écologie-Les Verts, en mars, David Cormand a parlé de « notre écologie qui refuse de se laisser réduire à une définition qui la rangerait à gauche », et de « mobiliser ceux que la gauche et la droite ont trahi ». Ce « ni droite ni gauche » explique-t-il les départs d’EELV vers En marche ?

Avec David Cormand, on n’a jamais dit « ni droite ni gauche ». Nous n’avons jamais fait de compromis avec le productivisme de droite mais, aujourd’hui, l’écologie doit aussi s’affranchir du productivisme de gauche. Quand on fait campagne contre le Lyon-Turin, les retenues d’eau en Poitou-Charentes et dans tout le sud-ouest pour irriguer le maïs, contre tous les grands détournements autoroutiers de Rouen, de Strasbourg, de Beynac, contre EuropaCity, on est obligé de constater que, trop souvent, les socialistes sont alliés avec la droite, avec les libéraux, sur tous ces grands projets qui détruisent l’environnement.

Reconnaissez avec moi que le quinquennat Sarkozy, de droite, le quinquennat Hollande, qui se revendique de gauche, le quinquennat Macron, qui se revendique et de droite et de gauche, c’est la même obsession du nucléaire, les mêmes contraintes sur le renouvelable, les mêmes sous-investissements dans l’isolation des logements, la même augmentation des pesticides et la même inaction contre la pollution de l’air.

Donc, nous devons dépasser un clivage qui a totalement ignoré la question de l’environnement.



Vous voulez que l’écologie devienne l’idée dominante. Pourquoi avoir refusé l’alliance avec d’autres formations à gauche qui la défendent dans leur programme ?

L’élection européenne est une élection proportionnelle à un tour. Prenons deux mouvements politiques qui, je crois sincèrement, abordent la question écologique : les écologistes, évidemment, et la France insoumise. Imaginez qu’on aille aux élections ensemble. Vous pensez vraiment qu’il y a une partie des écologistes qui vont voter s’il y a la France insoumise, et vous pensez vraiment qu’il y a une partie de la France insoumise qui va voter si la France insoumise se met avec les écologistes ? Eh bien, non. La réalité, c’est que, si on se met ensemble, on ne fera pas 1 + 1 = 2,5. On fera 1 + 1 = 1,5. Et, donc, moins de députés au Parlement européen.

Pourquoi est-ce la première élection européenne où on nous parle de l’union de la gauche ? Parce que le Parti socialiste a explosé, du fait de ses contradictions, notamment face au libéralisme. La liste officielle, on ne sait pas si elle va faire 5 %. La liste socialiste dissidente de Hamon, on ne sait pas si elle va faire 3 %. Ils utilisent l’écologie comme un prétexte, parce que, franchement, sur le terrain, on ne les voit pas beaucoup ! Le groupe socialiste au Parlement européen a voté pour que le nucléaire soit reconnu comme une énergie verte. C’est une aberration absolue !

J’ai dit non à des unions de façades. On m’a proposé d’être la tête de liste d’un grand rassemblement avec Hamon, avec le PS, j’ai dit non. Je veux regarder les électeurs droit dans les yeux. Je ne veux pas faire des alliances à Paris puis des choses différentes à Strasbourg.

« L’Europe est un espace de confrontation politique où il y a des majorités qui mettent en place des politiques publiques. Or, ces majorités sont libérales et conservatrices. »

Après les élections européennes, comment envisagez-vous de retendre la main ou de refaire des alliances ?

Les élections municipales et les élections régionales sont des élections proportionnelles à deux tours. Donc, on construit des coalitions de gouvernements municipaux ou régionaux. Cela se fait sur la base d’un contrat. Tant qu’il est respecté, vous êtes dans la coalition.



Vous dénoncez le libéralisme. Êtes-vous anticapitaliste ?

Je combats le capitalisme financier. Je combats ce libéralisme prédateur sur l’environnement, les femmes, les hommes, les animaux et sur l’économie même. On m’a attaqué parce que j’ai dit que j’étais pour la liberté d’entreprendre, que le marché pouvait exister.



Donc, êtes-vous anticapitaliste ?

Je suis contre ce capitalisme-là. Mais, il n’y en a pas d’autre, d’ailleurs.



Donc, êtes-vous anticapitaliste ?

Oui, on peut dire que je suis anticapitaliste, oui. Mais je suis pour une économie régulée. Les écologistes ont toujours été pour une économie plurielle. Mais, quand un paysan bio vend sa production sur le marché, je préfère cela à ce qu’il le vende dans un sovkhoze.



Aujourd’hui, l’Europe protège-t-elle ou détruit-elle l’environnement ?

L’Europe ne devrait pas être cette petite mondialisation libérale, technocratique, autoritaire. Simplement, l’Europe est un espace de confrontation politique où il y a des majorités qui mettent en place des politiques publiques. Or, ces majorités sont libérales et conservatrices. Le Parlement européen aurait pu voter contre le Ceta [le traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne]. Il suffisait d’un vote ! Malheureusement, les socialistes ont rejoint les libéraux et les conservateurs pour voter le Ceta.

Et puis, il y a quelques jours, j’étais dans une des réserves de la LPO [Ligue de protection des oiseaux] à Oléron et parce que c’est une zone Natura 2000, parce que c’est le droit européen, il y a certains oiseaux, certaines populations, qui se redéveloppent.

Donc, ce qui est très frustrant dans la situation d’aujourd’hui, c’est qu’à la fois, on a une dégradation environnementale, mais que, en même temps, on a les solutions.



Durant la dernière mandature, quels sont les trois succès que vous pourriez attribuer aux écologistes européens ?

D’abord, autour de la question de la transparence. Nous avons obtenu des commissions d’enquête sur les paradis fiscaux avec Eva Joly, une commission d’enquête sur le diesel avec Karima Delli, et, avec Michèle Rivasi, devant la Cour européenne de justice, la transparence absolue sur toutes les évaluations sur des pesticides et produits chimiques.

Un deuxième succès a été l’interdiction de la pêche en eau profonde et l’interdiction de la pêche électrique.



Pour cela, vous avez dû faire des alliances.

Les écologistes ne gagnent jamais seuls. Personne ne gagne jamais seul. Il n’y a pas un groupe qui soit majoritaire au Parlement européen. Quand vous gagnez un vote, c’est que vous avez obtenu des votes d’autres parlementaires. Mais c’est parce que vous êtes fort dans votre groupe et que votre groupe vous soutient et que vous arrivez à élargir.

Enfin, troisième succès, les lanceurs d’alerte. Quand on a voté, Antoine Deltour, était à Strasbourg. Il a dit : « C’est le groupe Vert qui, dans le Parlement, et le Parlement dans les institutions, font qu’aujourd’hui on a la réglementation la plus protectrice au monde des lanceurs d’alerte. »

« On veut changer la loi fondamentale de l’Europe, donc obtenir un changement de traité. C’est un processus long qui requiert beaucoup de phases. »

Et quels seront vos trois grands chantiers de la prochaine mandature ?

On veut changer la loi fondamentale de l’Europe, donc obtenir un changement de traité. C’est un processus long qui requiert beaucoup de phases.

À plus court terme, le grand dossier qui arrive est celui de la réforme de la politique agricole commune (PAC). On veut arrêter immédiatement le glyphosate, sortir des pesticides en quinze ans et faire que les 9 milliards d’euros d’argent public qui tombent en France tous les ans servent à soutenir ceux qui ont fait la conversion au bio et surtout à aider tous les autres à se convertir.

On veut aussi un grand plan d’investissement sur la transition énergétique. La Banque centrale européenne a depuis 2008 sorti 4.000 milliards de dollars pour les banques. Nous, on veut que 100 milliards d’euros aillent chaque année vers la transition énergétique, pour les énergies renouvelables et l’isolation des logements.



Le Parlement européen a-t-il les pouvoirs de changer vraiment les choses ?

Le Parlement européen pèse beaucoup moins dans les institutions européennes que ce que lui donnent ses compétences. Par exemple, il pourrait rejeter le budget proposé par la Commission et les États. Mais le Parlement européen, parce que les socialistes se retrouvent dans certains gouvernements, que les conservateurs se retrouvent dans d’autres, à un moment, on perd de vue l’intérêt général européen.



Vous allez être un groupe minoritaire dans un Parlement qui ne s’empare pas de toutes ses compétences. Quel pouvoir avez-vous ?

C’est le combat politique, c’est la démocratie. Les élections ne sont pas volées. Peut-être que nous ne sommes pas assez convaincants. La machine médiatique ne nous sert pas toujours en matière de moyens. En ce moment Macron est en campagne permanente. Son gouvernement est en campagne permanente. Sa liste En marche fait tous les jours des pans entiers d’articles dans les grands médias. Ce n’est pas notre cas ! Mais c’est aussi à nous d’être plus convaincants sur le fait que nos réponses sont des réponses concrètes,efficaces, rationnelles et que, le dogmatisme aujourd’hui, c’est le nucléaire, les pesticides et le libéralisme. Donc, à nous d’être plus convaincants sur le fait que la lucidité, la rationalité, l’efficacité et l’enthousiasme sont de notre côté.

  • Propos recueillis par Marie Astier et Hervé Kempf

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Source : Marie Astier et Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Éric Coquelin/Reporterre

Enregistrement sonore : Martin Bodrero, de Radio Parleur, pour Reporterre


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