Zone autonome temporaire

30 décembre 2012 / par La source



« Pour lutter contre la société de contrôle, le seul moyen est d’y échapper »


Une lecture par Philippe Petit, dans Marianne du 20 juillet 2011 :

Attention, TAZ en vue !

Quel est le rapport entre poésie et piraterie ? En 1991, les éditions Autonomedia publient : T.A.Z. The Temporary Autonomous Zone. Ontological Anarchy, Poetic Terrorism. Il est difficile de parler des livres cultes, surtout lorsque ces livres cultes sont finalement peu connus et peu compris. Pourquoi en parler aujourd’hui alors que ce livre a désormais vingt ans ? Car son succès ne dément pas, et en 2011, les éditions de l’Eclat en sont à leur 8e édition.

Peter Lamborn Wilson dit Hakim Bey, né à New York en 1945, est un écrivain politique et poète américain se qualifiant d’« anarchiste ontologiste ». Après des études à la Columbia University, il aurait passé plusieurs années en Inde, au Népal, au Pakistan, en Afghanistan, puis en Iran. Dans les années 1980, ses idées évoluent d’une métaphysique orientaliste à une synthèse anarcho-situationniste.

Mais peut-être cette biographie est-elle purement fictive. Peut-être qu’Hakim Bey n’existe pas plus que Luther Blissett, pseudonyme partagé par des centaines d’artistes et d’activistes qui ont publié des textes sous le nom d’Hakim Bey. Mais ces querelles de droit d’auteur ne sont pas importantes, précisément car le livre dont nous parlons fait exploser le concept de « droit d’auteur ». Il est d’ailleurs d’accès libre sur internet.

« Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour ressurgir ailleurs, à nouveau invisible, puisqu’indéfinissable dans les termes du Spectacle ».

Qu’est-ce que la TAZ ou Zone Autonome Temporaire ? La TAZ ne se définit pas, on peut tout au mieux lancer « des sondes exploratoires » s’articulant autour des utopies pirates. Hakim Bey est nourri à l’esprit de révolte de la flibuste et des flibustiers et s’inspire notamment de la folle République de Fiume et de Gabriele D’Annunzio qui rédigea une Constitution qui instaurait la musique comme principe central de l’Etat.

La TAZ est nourrie à l’esprit de la fête et du festival, en tant qu’espace de de face à face et d’auto-organisation chaotique. Le mot de TAZ, qui est d’ailleurs le diminutif verlan pour signifier ecstasy, a pu être associé à la génération techno, celle des raves et autres free parties. Pour le peu que nous en savons, il semble s’agir d’un contresens, non pas tant parce que l’usage de drogue en masse n’a pas grand-chose à voir avec l’autonomie, mais parce que ce mouvement aime à se donner en spectacle, or, s’il y a une chose certaine, c’est que la TAZ n’a rien à voir avec le spectacle. On ne peut pas lutter contre le spectacle avec les moyens du spectacle, cela on le sait depuis Debord.

Ni révolution, ni manifestation, il n’y a de vérités et d’autonomies que temporaires, c’est-à-dire non destinées à durer. Pour lutter contre la société de contrôle, le seul moyen est d’y échapper. C’est pourquoi Hakim Bey développe des tactique de la disparition : « à mesure que le pouvoir ‘‘disparaît’’, notre volonté de pouvoir doit être la disparition ». Si le pouvoir est devenu invisible, s’il s’immisce partout, alors il faut à son tour devenir invisible. Telle est une des composantes essentielles de la culture hacker.

Que signifie la production à l’Âge de la Simulation ? Quelle est donc aujourd’hui la « classe productive », se demande Hakim Bey ? « ‘‘La Culture est notre Nature’’, et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom ». Le contexte est donné, c’est celui qui mène, dans la seconde moitié du XXe siècle, aux Etats-Unis, de la contre-culture à la cyber-culture.

Hakim Bey se présente comme le pirate du Web. Aujourd’hui où il n’existe plus de terra ingognita, aujourd’hui où la carte du monde n’a plus de dehors, les dernières îles au trésor, les dernières utopies – ou hétérotopies pour parler comme Foucault – se trouvent sur la toile. Là, il reste des espaces à conquérir, à détourner, à habiter. Mais le mot « web » ne signifie pas pour Bey le World Wide Web, tel que nous le connaissons. Le web est ici un contre-pouvoir, il est « la toile » qui s’immisce dans toutes les failles du « réseau », du « Net ».

Rappelons que le livre est écrit en 1991 et que le web.2.0 ne date que de 1992. Or comme le laissent entendre ses récentes interviews, vingt ans après, les espoirs d’Hakim Bey ne semblent pas avoir été accomplis. Les rêves des pionniers du web semblent s’être transformés en leur contraire. Le Web n’a pas parasité le Net, nous sommes au contraire passés de l’autonomie temporaire, à l’hétéronomie permanente.

Nous ne nous risquerons pas à juger ce livre, mais nous en conseillons tout de même la lecture, papier ou écran. Pour vous donner une idée du style de l’auteur, voici une citation :

« La TAZ est en accord avec les hackers puisqu’elle veut devenir – en partie – par le Net, et même par la médiation du Net. Mais elle est également proche des Verts puisqu’elle entend préserver une intense conscience de soi comme corps et n’éprouve que révulsion pour la Cybergnose, cette tentative de transcendance du corps par l’instantanéité et la simulation. La TAZ tend à voir cette dichotomie Techno/antiTechno comme trompeuse ».

Tout vert ou tout métal, cette dichotomie est fausse et dangereuse. La TAZ de ce point de vue peut-être lu comme la réunion effective de l’écologie et de la technologie.

Mais aujourd’hui Hakim Bey s’est retiré hors de la ville, hors de ses techniques, et parle de Zone d’Autonomie Pastorale. Quoiqu’on pense de ce personnage, il a donc le mérite d’être contradictoire, et ses contradictions méritent d’être étudiées.

Il est toujours étrange de constater à quel point moins une chose n’est définie, plus elle fait parler d’elle. Si, en définitive, on ne sait pas trop où sont ces Zones d’autonomies temporaires, on sait par contre mieux où elles ne sont pas. Or, en ce mois de juillet, il convient de rappeler que la TAZ n’a rien à voir avec les vacances. Sauf si… Sauf si, en nageant loin des plages identitaires, en vous laissant emporter par les mots d’ordres du flux et du chaos, vous rencontrez, au milieu de l’océan sans rivages, un espace-temps où la piraterie règne, loin de tout spectacle. Amis pirates, bon vent !





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Source : Marianne

Le livre en accès libre : TAZ, zone autonome temporaire

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