La Guyane va récupérer les ossements d’autochtones détenus par des musées parisiens
Cérémonie chamanique organisée le 17 septembre au musée de l'Homme à Paris, en présence des six dépouilles qui seront restituées à la Guyane. - © Jean-Christophe Domenech / Muséum d'histoire naturelle
Cérémonie chamanique organisée le 17 septembre au musée de l'Homme à Paris, en présence des six dépouilles qui seront restituées à la Guyane. - © Jean-Christophe Domenech / Muséum d'histoire naturelle
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Les restes des autochtones exhibés dans les zoos humains de la fin du XIXe siècle vont pouvoir retrouver leur terre natale, la Guyane, 134 ans après leur mort. L’aboutissement d’une lutte qui révèle la difficile reconnaissance par l’État français de son histoire coloniale.
Cayenne (Guyane), reportage
Un vote empli d’émotions pour mettre fin à une blessure aussi intime que politique. Le 18 mai, le Sénat a adopté à l’unanimité la proposition de loi visant à déclasser et à remettre à la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) les dépouilles de six Kali’nas et Arawaks enfermées depuis 134 ans dans les collections publiques parisiennes, notamment celles du musée de l’Homme.
Ces restes humains appartiennent à des autochtones originaires de l’embouchure du Maroni, à la frontière entre la Guyane et le Suriname, ayant été exhibés dans le zoo humain du Jardin d’acclimatation de Paris en 1892. Pour cette exposition, 33 femmes, hommes et enfants ont été recrutés sur les promesses fallacieuses d’une nouvelle vie en France.
Arrivés en Europe, ils ont été contraints d’effectuer sans relâche des activités perçues comme exotiques, en tenue traditionnelle y compris au beau milieu de l’hiver, sous le regard des badauds parisiens. Huit d’entre eux ne reverront jamais leur terre natale et une partie de leurs ossements nourrira les travaux anthropologiques racistes, en vogue dans le milieu scientifique.
« Une reconnaissance historique »
Pour Corinne Toka-Devilliers, arrière-petite-fille d’une survivante et fondatrice de l’association Moliko Alet+Po qui se bat depuis plus de cinq ans pour cette restitution, ce vote acte une « très belle victoire » et une « reconnaissance historique » du peuple kali’na.
« Nous sommes tous soulagés et nous préparons déjà la cérémonie du deuil pour leur retour mais il reste à faire connaître cette histoire coloniale et à l’enseigner dans toutes les écoles de France », réagit de son côté Bénédicte Fjeké, présidente du conseil des Yopotos — autorités coutumières — kali’na.
Une fois que ce texte sera adopté par l’Assemblée nationale — ce qui devrait relever de la formalité — ces restes humains jusque-là très protégés juridiquement en vertu de leur statut de « biens inaliénables » seront déclassés dans un délai de six mois avant d’être rapatriés en Guyane. Là, ils seront exposés dans une maison funéraire à Iracoubo, où un mémorial a été inauguré il y a deux ans, comme le racontait Reporterre.
Lire aussi : En Guyane, un mémorial rend hommage aux autochtones exhibés dans des « zoos humains »
Une lutte difficile
Si son épilogue s’avère heureux, la bataille qu’a dû mener l’association Moliko Alet+Po et ses soutiens parlementaires pour dépasser cette page traumatique de l’histoire coloniale a été très longue.
Le texte de la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly, adopté ce 18 mai, errait dans les tiroirs du Sénat depuis octobre 2024. Il aura fallu le départ de Rachida Dati — hostile à toute restitution – du ministère de la Culture et un sixième courrier de Corinne Toka-Devilliers au président de la République pour voir enfin un infléchissement de l’exécutif, le 13 avril.
Surtout, cette loi spécifique au cas guyanais a été rendue nécessaire par un vide juridique ayant longtemps déçu les représentants autochtones. En effet, la loi-cadre du 26 décembre 2023, censée faciliter la restitution des ossements humains appartenant aux collections publiques exclut les Outre-mer de son périmètre d’action, alors que le cas guyanais était déjà connu des parlementaires.
La même problématique se pose au-delà des restes humains puisque la loi sur la restitution des biens culturels issus d’une appropriation illicite, promulguée le 9 mai, ignore elle aussi les demandes ultramarines potentielles pour se concentrer sur celles des États-tiers, au grand dam des élus ultramarins ayant souligné cette absence lors des débats.
Une boîte de Pandore
« La France a fait un premier pas dans la reconnaissance de son passé colonial, mais elle n’est pas prête à regarder l’ensemble de ce passé en face, ni à recevoir toutes les demandes des collectivités ultramarines », analyse Corinne Toka-Devilliers, qui se dit sollicitée par des citoyens et des associations de la Kanaky-Nouvelle Calédonie à la Polynésie en passant par les Antilles et la Réunion. En avril 2025, l’association réunionnaise Rasine Kaf lançait par exemple un appel exigeant la restitution de crânes d’esclaves stockés eux aussi dans les galeries du musée de l’Homme.
Présente au Sénat ce 18 mai, la ministre de la Culture Catherine Pégard a justement pris position en faveur de l’élaboration d’une loi cadre pour les demandes ultramarines, travail déjà engagé par le député Christophe Marion (Renaissance), auteur d’un rapport et d’une proposition de loi en ce sens, en janvier 2025. Une première déclaration mettant la France sur le chemin de la réparation dont l’application sera scrutée de près dans les Outre-mer, bien au-delà des mondes kali’na et Arawak.