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Pollutions

25 ans plus tard, l’épave de l’« Erika » polluerait encore

Le pétrolier « Erika », ici l'arrière du bateau, a coulé le 12 décembre 1999. Plus de 20 000 tonnes de fioul lourd se sont échappées.

Des oiseaux avec des traces de mazout sur le plumage ont été retrouvés sur des plages bretonnes. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, des analyses ont révélé que ce fioul viendrait du pétrolier qui a coulé en 1999.

Ils ont été retrouvés échoués sur des plages du Finistère et du Morbihan avec un plumage tacheté de noir. Ce triste phénomène, les équipes du centre de soins de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) de l’Île-Grande, dans les Côtes-d’Armor, le connaissent bien. Chaque hiver, elles prennent en charge les oiseaux marins mazoutés, avec l’espoir de pouvoir, après des soins, les relâcher dans la nature. Depuis le début de l’année, dix-neuf individus ont ainsi été recueillis. Ce qui est en revanche inédit, c’est l’origine du fioul retrouvé sur les plumes de cinq d’entre eux : il proviendrait de l’épave du pétrolier Erika, qui a sombré en 1999.

Les cinq oiseaux — 2 pingouins tordas et 3 guillemots de Troïl, retrouvés entre le 16 et le 22 janvier — ont été analysés par le Centre de documentation, de recherche et d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux (Cedre). On ignore encore la source de la pollution concernant les autres oiseaux, des examens sont en cours.

Une première depuis 25 ans

L’Erika, affrété par TotalEnergies, a fait naufrage le 12 décembre 1999 à 50 km au sud de la pointe de Penmarc’h (Finistère), provoquant l’une des pires marées noires en France. Plus de 20 000 tonnes de fioul lourd se sont échappées, souillant plus de 400 km de côtes et tuant entre 100 000 et 300 000 oiseaux, selon les estimations. Les deux parties du pétrolier reposent à 10 km l’une de l’autre, à 120 mètres de profondeur.

À l’heure où le Sénat vient de voter une loi pour relancer la recherche et l’exploitation des hydrocarbures dans les territoires d’outre-mer, cet événement rappelle à quel point cela comporte des risques considérables pour la faune et la flore marine, y compris des décennies après.

« C’est très surprenant, estime Nicolas Tamic, directeur adjoint du Cedre, c’est la première fois que l’on entend parler de l’“Erika” depuis vingt-cinq ans. D’habitude, le mazout retrouvé sur des oiseaux est issu d’un autre pétrolier, le “Tanio”. » Celui-ci s’est cassé en deux en 1980 au large de la côte nord du Finistère, avec 26 000 tonnes de fioul à son bord. Depuis, malgré plusieurs opérations de colmatage, dont la dernière en juillet 2024, il continue de rejeter régulièrement des hydrocarbures.

« Chaque fioul possède une sorte d’ADN »

Pour identifier l’origine du mazout, les scientifiques du Cedre ont plongé les plumes dans un solvant afin d’en extraire le polluant. Celui-ci a ensuite été chauffé dans une machine, une chromatographie gazeuse à spectrométrie de masse. « Elle génère un graphique en interprétant les hopanes, des marqueurs chimiques des hydrocarbures qui permettent de déterminer l’identité des polluants, explique Nicolas Tamic. Car chaque fioul possède une signature chimique unique, comme une sorte d’ADN. »

Nettoyage des plages de la Bernerie-en-Retz (Loire-Atlantique) après le naufrage de l’«  Erika  », le 12 décembre 1999. Ifremer/CC BY 4.0/Stephane Lesbats

Ils ont ensuite comparé ces profils dans leur bibliothèque qui rassemble 150 échantillons de pétrole différents, issus de marées noires passées — depuis celle du Böhlen en 1976 —, mais aussi d’analyses réalisées pour l’industrie pétrolière. « Lorsque les groupes pétroliers exploitent un puits, ils nous demandent d’analyser le produit en amont afin de mieux anticiper les stratégies de lutte en cas d’accident, qui varient selon que le fioul est très léger ou, au contraire, très lourd », précise Nicolas Tamic. Résultat : « Le fioul analysé présente de fortes similitudes avec celui de l’“Erika”. »

Des poches résiduelles et la corrosion

Comment cela est-il possible plus de vingt-cinq ans après le naufrage ? « Même si plusieurs opérations de nettoyage et de pompage avaient permis d’enrayer la marée noire à l’époque, il reste des poches de mazout résiduelles dans les recoins du bateau, inaccessibles aux équipements de pompage », répond le directeur adjoint du Cedre.

Ces résidus piégés pourraient s’échapper et remonter à la surface en raison de la corrosion accélérée de la coque liée au mélange de plusieurs métaux, à la salinité ou à la température de l’eau. Le lien avec les récentes tempêtes dans la région est, lui, plus compliqué à démontrer : « On ignore si cela peut avoir des effets sur la masse d’eau au-delà de 50 mètres de profondeur et les épaves ne se trouvent pas dans une zone de courants forts. »

Un guillemot mazouté traité par le centre de la LPO. © Romain Morinière / LPO

Même en quantité réduite, ces résidus peuvent avoir un impact majeur sur la faune marine. En particulier sur les alcidés comme le guillemot de Troïl, le pingouin torda et dans une moindre mesure le macareux moine, le fou de Bassan et le cormoran.

« Leurs plumes perdent leur étanchéité, l’eau pénètre et les oiseaux tombent en hypothermie »

« Les alcidés sont particulièrement vulnérables en raison de leur mode de vie, dit Romain Morinière, directeur de la station LPO de l’Île-Grande. Contrairement à d’autres oiseaux qui repèrent leurs proies depuis le ciel, ils passent la plupart de leur temps à la surface de l’eau et plongent directement pour chasser en battant des ailes sous l’eau. »

Et lorsqu’ils touchent une nappe de fioul, ils ne sont pas totalement englués, ils ont alors des taches sur le plumage. « Leurs plumes perdent alors leur étanchéité, l’eau pénètre et les oiseaux tombent en hypothermie. Incapables de se nourrir, ils finissent souvent échoués sur la plage », poursuit Romain Morinière.

Dans ces cas-là, les particuliers ne doivent pas tenter de les soigner eux-mêmes, insiste-t-il, mais alerter la LPO et, en attendant, placer les oiseaux dans un carton avec une source de chaleur comme une bouteille d’eau chaude.

Plus de 400 oiseaux recueillis depuis 2019

Dans le centre de soins, le seul dans le nord de la Bretagne à avoir l’équipement nécessaire pour traiter les oiseaux mazoutés, chaque animal est examiné minutieusement. S’il a des chances de survie, il reprend du poids pour être en mesure de supporter l’épreuve du lavage, « c’est très stressant pour eux, on fait environ 15 à 20 lavages et rinçages et ils doivent après réétanchéifier leur plumage », explique Romain Morinière.

Mais le taux de survie reste limité : seulement 30 % chez les guillemots de Troïl et les pingouins tordas. « Le premier retrouvé mi-janvier est mort tandis que le pingouin torda se bat pour rester en vie. »

Guillemots démazoutés par la LPO et mis en piscine. © Romain Morinière / LPO

Systématiquement, des prélèvements de plumes sont réalisés pour que le Cedre les analyse. « La situation est assez inquiétante, estime Romain Morinière, on en est déjà à 19 oiseaux en un mois et les autres associations en Bretagne, Piafs et Sea Shepherd, constatent également une hausse par rapport à l’an dernier. »

Depuis 2019, la station a accueilli plus de 400 oiseaux mazoutés, majoritairement victimes du Tanio. « On ignore si cette tendance va se poursuivre dans les prochaines semaines, les nouvelles analyses sur les autres oiseaux devraient apporter des réponses bientôt. »

Si la préfecture maritime de l’Atlantique n’avait pas encore localisé la nappe d’hydrocarbure le 29 janvier, un survol autour de l’épave s’est tenu le lendemain.

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