Le procès d’un trafic de glyphosate à des « jardiniers du dimanche »
Entre cinq mois et un an de prison avec sursis, assortis de 6 000 à 10 000 euros d’amende, ont été requis contre les prévenus. - © AFP / Denis Charlet
Entre cinq mois et un an de prison avec sursis, assortis de 6 000 à 10 000 euros d’amende, ont été requis contre les prévenus. - © AFP / Denis Charlet
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Trois hommes comparaissaient le 21 novembre devant le tribunal d’Avignon pour un trafic de glyphosate, qu’ils ont vendu en ligne à plus de 600 « jardiniers du dimanche », accros au désherbant cancérigène.
Alors que la Commission européenne vient de renouveler pour dix ans l’autorisation du glyphosate dans l’agriculture, l’herbicide ne cesse d’être sous les projecteurs. En cause : le trafic de désherbants à base de la fameuse molécule à destination des particuliers est en pleine expansion sur internet. Mardi 21 novembre, une audience au palais de justice d’Avignon a offert un aperçu de ce commerce illégal, mais néanmoins très lucratif, qui se développe depuis l’interdiction à la vente pour les particuliers, en 2019, du Roundup et autres herbicides cancérigènes.
Trois hommes, vivant dans le Vaucluse et âgés pour l’un de 40 ans et pour les deux autres de 23 ans, y étaient jugés pour avoir vendu en ligne 2 340 litres de produits phytosanitaires interdits, contenant pour la plupart du glyphosate, entre avril 2021 et le début 2022.
Les trois trafiquants utilisaient la technique du drop shipping, consistant à mettre en relation vendeurs et acheteurs sur internet : ils publiaient des annonces sur eBay, Leboncoin ou Cdiscount, puis mettaient les clients en relation avec des fournisseurs espagnols ou italiens. Les entreprises de ces pays où le glyphosate n’est pas interdit pour les particuliers se chargeaient ensuite de faire parvenir la marchandise aux acheteurs.
« Ils avaient compris qu’il y avait de l’argent à se faire »
« Il est difficile de croire que les prévenus ne savaient pas qu’ils vendaient un produit interdit, comme ils l’affirment, estime Olivia Gervais, représentante de France Nature Environnement (FNE) pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca). L’un d’eux a été convoqué par la Direction départementale de la protection des populations pour un rappel à la loi, mais il a continué son trafic. »
Ce jeune homme ainsi qu’un autre prévenu ont aussi travaillé un temps dans un magasin de jardinage, ce qui rend peu plausible l’hypothèse de leur méconnaissance du produit et de son interdiction. « Ils avaient surtout compris qu’il y avait de l’argent à se faire. »
12 000 à 25 000 euros de chiffre d’affaires
De fait : le marché noir des pesticides interdits explose, en particulier via les sites de vente de e-commerce. Les trois revendeurs provençaux, au départ dans des situations financières difficiles, ont ainsi engrangé en quelques mois entre 12 000 à 25 000 euros de chiffre d’affaires chacun. « C’est en regardant sur eBay quels étaient les produits les plus demandés que j’ai décidé de vendre des désherbants », a expliqué l’un d’eux à la présidente du tribunal.
« On voit apparaître un nouveau profil de trafiquants, sans lien avec le monde agricole », note Olivia Gervais, comparant le dossier d’Avignon avec celui d’un homme condamné en juin dernier à Tours pour avoir vendu illégalement plus de 9 000 litres du désherbant à des particuliers.
Si ces nouveaux « dealers » de pesticides se multiplient, c’est qu’il existe un vivier de jardiniers toujours adeptes du « produit miracle ». Dans cette affaire, ce sont 667 personnes, habitant aux quatre coins de la France, qui ont acheté un bidon de 5 litres pour 70 ou 80 euros.
« Alors qu’il existe plein d’alternatives : les pesticides d’origine naturelle, le désherbage manuel, rappelle Jean-Paul Bonneau, de FNE Vaucluse. Nous avons fait un gros travail avec la chambre d’agriculture du Vaucluse pour éviter l’épandage près des habitations, notamment sur les vignes. Mais ce commerce illégal vient saper tous nos efforts : des litres de glyphosate ont été répandus dans des jardins, juste à côté des maisons. »
Selon le militant, le fait que les acheteurs ne soient pas professionnels aggrave les risques de surdosage et ainsi de contamination de l’environnement et des personnes.
Nouveau trafic écocidaire
Parmi les nombreux clients des 3 trafiquants, 8 habitent le Vaucluse. « En alternative aux poursuites, ils ont participé à une journée de sensibilisation sur les impacts de ces produits », relate Jean-Paul Bonneau. Eux aussi assurent qu’ils ignoraient que le glyphosate était interdit, et ne comprenaient pas, dès lors, qu’on puisse en acheter en quelques clics. Il suffit en effet de faire un tour sur eBay pour trouver des annonces proposant des pesticides cancérigènes.
« C’est pour cela qu’il faut de vraies sanctions dans ce dossier, pour dissuader les autres revendeurs », plaide Olivia Gervais.
Les avocats des prévenus estiment au contraire qu’on « se trompe de cible ». « C’est à la Commission européenne, le 16 novembre, qu’il fallait interdire le glyphosate ! » a affirmé l’un d’eux à la barre. Même si la représentante de FNE Paca déplore l’incohérence des pouvoirs publics en la matière, elle espère que la justice enverra un signal fort pour mettre un terme à ce nouveau trafic écocidaire.
Entre cinq mois et un an de prison avec sursis, assortis de 6 000 à 10 000 euros d’amende, ont été requis contre les prévenus. Le tribunal rendra sa décision le 19 décembre.