À Baltimore, les quartiers pauvres renaissent grâce aux fermes urbaines

Durée de lecture : 6 minutes

11 juillet 2019 / Élie Courboulay (Reporterre)

La ville du Maryland, l’une des plus pauvres et plus violentes des États-Unis, compte une vingtaine de fermes urbaines, qui lui permettent de se débarrasser de ses friches industrielles tout en luttant contre la malnutrition.

  • Baltimore (Maryland, États-Unis d’Amérique), reportage

22 % de la population sous le seuil de pauvreté, pour une moyenne nationale de 13 %. Un taux de 50 homicides pour 100.000 habitants, 10 fois supérieur aux chiffres nationaux. Bienvenue à Baltimore, la métropole au titre peu enviable de ville la plus dangereuse des États-Unis.

Pourtant, après des années d’abandon et de stagnation, l’agglomération la plus peuplée du Maryland, environ 600.000 habitants, se relève petit à petit. Si les investisseurs privilégient encore le port, qui a fait jadis la renommée de « Charm City », pour des projets de rénovation lucratifs, certains ont décidé de s’occuper des quartiers les plus pauvres.

C’est le cas de la Farm Alliance of Baltimore. Créé à l’automne 2011, ce réseau de fermes urbaines compte désormais 17 membres. Des exploitations toutes installées sur d’anciennes friches industrielles, d’un demi-hectare pour la plus petite et jusqu’à quatre hectares pour la plus grande.

« Ici, à Homestead, les gens sont contents de voir qu’on végétalise la ville. C’est toujours mieux que la décharge sauvage qu’il y avait avant » 

Entre un lycée à l’abandon et des entrepôts qui ont connu des jours meilleurs, la Real Food Farm : 3,2 hectares de verdure au milieu de Clifton Park, à cheval sur les quartiers de Homestead et de Berea. La zone, plus connue pour être le décor de la série The Wire [Sur écoute, dans la version française] que pour ses plantations de légumes, a d’ailleurs été classée secteur prioritaire à restaurer en février dernier par la mairie.

La Real Food Farm représente 3,2 hectares de verdure au milieu de Clifton Park, à cheval sur les quartiers de Homestead et de Berea.

Ouverte en 2009, cette ferme à but non lucratif n’a pas attendu les projets de la municipalité pour se mettre au travail. « Le voisinage aime ce qu’on fait ici », se félicite Stuart. Le trentenaire à la barbe hirsute et à la chemise de flanelle est responsable de la ferme depuis quatre mois, mais travaille pour le réseau depuis cinq ans. « Ici, à Homestead, les gens sont contents de voir qu’on végétalise la ville. C’est toujours mieux que la décharge sauvage qu’il y avait avant. » L’initiative permet aussi de changer les mentalités à propos du quartier. Beaucoup de bénévoles occasionnels viennent des universités alentour, situées dans des quartiers plus chics. Une façon de les sortir de leur zone de confort.

Une maison abandonnée du quartier de Homestead.

Une découverte qui se fait souvent plus tôt pour de nombreux petits Baltimoriens. Plusieurs fois par semaine, les exploitations de la Farm Alliance reçoivent des élèves d’écoles primaires et de collèges de la ville. « Un bon moyen pour les reconnecter avec ce qu’ils mangent au quotidien », d’après le manager. Surtout dans un pays où agriculture rime plus avec champ de maïs du Midwest et Monsanto qu’avec permaculture et légumes bios.

« C’est rare de voir des noirs et des blancs ensemble par ici et c’est vraiment bien »

Si l’initiative plait et essaye tant bien que mal d’associer les habitants du quartier, cela n’a pas toujours été le cas, d’après Kaitlyn Harper. La jeune femme de 28 ans est doctorante en santé publique et nutrition à l’université Johns-Hopkins de Baltimore. « Au début, ces lieux fonctionnaient en vases clos, sans tenir compte de l’avis des habitants ni les intégrer au projet », explique la chercheuse. Mais depuis 2011 et la création du réseau Farm Alliance, la logique a changé. « C’est devenu un vrai travail de justice sociale. Désormais, les fermes emploient des jeunes adultes et des adolescents d’ici », se félicite celle qui est aussi bénévole de l’exploitation de Clifton Park.

Charlie est l’un de ces jeunes. À 21 ans, il passait ses journées à errer dans l’attente de jours meilleurs. « Je suis là depuis quatre mois en service civique, confie le jeune homme. Ce qu’ils font ici aide vraiment la communauté. Pour une fois, tout le monde travaille ensemble, c’est rare de voir des noirs et des blancs ensemble par ici et c’est vraiment bien. » Depuis qu’il a commencé, de plus en plus de ses amis se renseignent pour venir le rejoindre au travail.

À la Real Food Farm.

Alors ce réseau, unique organe d’intégration et de rénovation urbaine ? Pas du tout, assure Justin, un autre jeune de Baltimore qui travaille aussi à la ferme. « Une partie de ce qu’on récolte va à des associations caritatives et le reste est vendu à bas prix dans des quartiers où les gens n’ont pas forcément accès à ce type de produits. »

C’est l’autre gros objectif de la Farm Alliance. Rendre accessible des produits bios de qualité au plus grand nombre. 23 % des Baltimoriens et Baltimoriennes souffrent d’insécurité alimentaire et un quart des habitants de la ville habite dans un désert alimentaire. C’est-à-dire, dépourvus d’accès à des supermarchés proposant des produits sains et abordables. Sans autre choix, ils se tournent souvent vers les options bon marché à proximité, les fast food, d’après l’étude de l’association Saint-Vincent de Paul Baltimore.

« C’est le marché le plus près et le seul endroit dans le quartier où on peut acheter des légumes dignes de ce nom » 

Pour distribuer les légumes, tous les mercredis, Taylor et Charlie chargent le camion de la Real Food Farm de laitue, mûres, betteraves et autres produits frais. Direction le Farmer’s Market de Govanstown. Un autre quartier difficile. Malgré la chaleur étouffante qui règne l’été dans le Maryland, l’opération est un succès garanti à chaque fois et le camion revient toujours à vide.

Le camion de la Real Food Farm.

« Je viens ici toutes les semaines. C’est le marché le plus près et le seul endroit dans le quartier où on peut acheter des légumes dignes de ce nom », confie Ashley, la trentaine juste passée, en repartant avec du chou frisé et des mûres sous le bras, cadeau de la maison. « Grâce aux jetons du marché, ce n’est vraiment pas cher », enchérit la cliente.

Ashley.

Les jetons, c’est l’autre initiative de la Farm Alliance, qui a mis en place dès 2012, le programme « double dollars ». Les gens peuvent échanger leurs coupons alimentaires contre les jetons avec un taux de change imbattable. Pour 10 $ de coupons, 20 $ de jetons du marché. D’après l’État du Maryland, presque 26 % des foyers de Baltimore reçoivent des coupons alimentaires.

Les jetons.

En plus des 17 fermes urbaines, la ville compte plus de 75 jardins communautaires, une progression constante depuis dix ans.


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Source : Élie Courboulay pour Reporterre

Photos : © Élie Courboulay/Reporterre
. chapô : à la Real Food Farm de Baltimore.

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