À Belleville, dans le métro, à Tolbiac… à Paris, la « Zad est lumière »

10 avril 2018 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

De Belleville à Tolbiac, des centaines de personnes se sont mobilisées, dans la soirée du lundi 9 avril, en soutien aux Zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Sonnées, certes, mais pas abattues.

  • Paris, reportage

Aux alentours de 18 heures, hier lundi 9 avril, des centaines de parapluies ont commencé à affluer sur le boulevard de Belleville, disséminés aux embouchures de la station de métro du même nom. Sous une pluie discontinue, les imperméables sont de sortie mais, si les corps trempés sont bien à Paris, les pensées voguent surtout en direction de Notre-Dame-des-Landes. En Loire-Atlantique, la Zad termine tout juste de subir le choc d’une première journée d’évacuation quasi-militaire.

Couvre-chef posé sur le crâne, arrivé parmi les premiers sur le lieu de rassemblement parisien, Philippe affiche un sourire désabusé : « La violence exercée par l’État est d’une démesure extrême, estime le sexagénaire. Ces gens tentaient de développer un modèle de vie alternatif, hautement estimable et plein d’espoir pour nous tous. Je ne sais pas ce que l’état craignait des Cent Noms… qu’ils fassent un coup d’état avec leurs brebis ? »

Dans son dos, des dizaines de camions de CRS s’engouffrent vers les hauteurs de la rue de Belleville. « Ils n’ont même pas de place pour se garer », s’amuse une participante. Les chants se font entendre de manière croissante à mesure que la foule — qui n’a pas vraiment d’âge — se garnit, et que les voix se chauffent. Morceaux choisis : « Et la Zad, elle est à qui ? Elle est à nous ! » ou encore « Zad partout, expulsions nulle part ». Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, appelé — entre autres— à « dégager », en prend pour son grade.

Rassemblement encerclé par les CRS

Accompagnée d’une amie — elles sont toutes deux blotties sous un parapluie — Amélie tient à montrer aux Zadistes et « leurs essais pour bâtir un mode de vie plus en accord avec la nature et des valeurs humanistes », qu’« ils ne sont pas seuls ». Elle appelle, par-dessus tout, à ne pas se laisser faire par « un modèle de vieux monde qui ne fonctionne pas, mais ne veut pas mourir, s’accroche coûte que coûte à ses valeurs libérales, capitalistes ».

Le rassemblement tente alors de se muer en cortège. Direction la rue du Faubourg du Temple et, in fine, Tolbiac. Un faux-départ : les forces de l’ordre ont anticipé un éventuel mouvement et quatre fois plutôt qu’une. Les manifestants restent bloqués et contenus, de chaque côté de leur point de rassemblement, par des barrages de CRS. Au milieu des gouttes, l’ambiance s’électrise le temps de quelques minutes de confusion. Certains participants pensent entrevoir une brèche place Jean-Rostand, s’y engouffrent, mais la tentative s’avère infructueuse. « J’aurais aimé qu’on puisse marcher un peu, symboliquement, en direction de Tolbiac, regrette Arsinée, 22 ans et quelques passages à Notre-Dame-des-Landes à son actif. On s’est vraiment senti impuissants sur notre terre-plein de Belleville. » Elle ne cache pas « un mélange de tristesse et de colère face aux coups de bulldozer qui frappent les tentatives de construire autre chose ». Le rassemblement, condamné à l’immobilisme dans le 20e, s’exporte finalement vers Tolbiac par la voie ferrée.

« Zad Express »

Le temps du trajet vers l’université Paris 1, le métro parisien est rebaptisé le « Zad Express ». Des « le métro, il est à qui ? Il est à nous ! » résonnent dans les couloirs sous-terrains de Paris. Une septuagénaire, éberluée, interroge : « Mais qui sont tous ces gens ? » tandis qu’au marqueur, dans les wagons, les noms traditionnels des arrêts sont barrés et remplacés par le mot « Zad ». Enfin, une étudiante grimpe sur un strapontin et inscrit « Zad est lumière » sur l’un des éclairages du plafond.

Une fois la joyeuse troupe arrivée à hauteur de la fac de Tolbiac, reste à entrer dans le bâtiment… et à jouer les acrobates. Trois mètres de grille à escalader, une petit échelle en guise de soutien, et une chaise pour se réceptionner. L’université, décidément… « c’est sélectif », souffle un étudiant, portant son regard inquiet vers le haut de la barrière. « Je suis pas dans la forme de ma vie », concède-t-il avec dérision.

À l’intérieur de l’enceinte, proclamée ironiquement « start-up de zad urbaine », interdiction de prendre des photos. La décoration est refaite et les murs sont porteurs de messages révolutionnaires, évolutionnaires, antifascistes, antiracistes, féministes… et même des punchlines du rappeur Booba (« Plus violent que du MMA, qu’une double frappe de Benzema »). Sous cette citation, un guitariste s’essaye à Hit The Road Jack devant ses camarades enjoués. Non loin de là, un groupe cuisine et l’une de ses membres tranche des oignons. Deux chiens sont à proximité : le désormais célèbre Guevara n’est donc pas le seul représentant de son espèce dans les locaux.

« Une attaque contre la Zad, c’est une attaque contre le mouvement social d’une manière générale »

À partir de 21 heures, les sièges de l’amphithéâtre L, aux murs rouges et verts, commencent à grincer. Des kebabs par-ci, des bières par-là, des paninis et des sandwichs-triangle endorment les petites faims. La salle se remplit au compte-gouttes et l’Assemblée générale, consacrée à Notre-Dame-des-Landes, peut débuter. Mais l’amphi finit vite par déborder et tout ce petit monde prend la direction du N, plus près de l’entrée, transformé en dortoir ces deux dernières semaines.

La totalité des prises de parole sur le sujet viennent manifester un soutien absolu à la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Et chacun y va de sa suggestion, de sa proposition sur les modes d’action à adopter : « S’y rendre ce week-end ? » proposent les uns. « C’est demain [aujourd’hui] que ça se passe », répondent les autres. En bus ? « Non, les contrôleurs sont en grève, prenons le train ! » « La Zad est une façon de voir les choses, elle est partout, il ne faut pas dépeupler les lieux parisiens », peut-on aussi entendre.

Des discussions alimentent l’idée de profiter des forces vives en présence pour effectuer, dès la fin de l’assemblée, une manifestation sauvage. Celle-ci emporte les ardeurs de quelques deux cent participants vers la gare d’Austerlitz et ce jusqu’à près de minuit. « Une attaque contre la Zad, c’est une attaque contre le mouvement social d’une manière générale, pense Marcus, étudiant en histoire à Paris 1. L’État tente de nous couper l’herbe sous le pied chaque fois qu’on essaye quelque chose de nouveau. Et bien moi je pense qu’un mouvement social est comme hydre : tu lui coupes une tête ? Elle repousse. » Éclairée par ses soutiens, à la lueur des lampadaires parisiens, le lundi 9 au soir, la Zad était lumière.



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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre

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