123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageLuttes

À Boulogne-sur-Mer, mobilisation contre un élevage intensif de saumons

Des dizaines de manifestants d'Extinction Rebellion ont dénoncé le projet de ferme-usine de saumons à Boulogne-sur-Mer, le 6 avril 2024.

À Boulogne-sur-Mer, l’opposition s’organise contre Local Ocean, un projet de ferme-usine à saumons qui devrait voir le jour sous peu.

Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), reportage

« Bonjour madame, est-ce que vous savez pourquoi nous sommes rassemblés ici aujourd’hui ? » Le 6 avril, sur le parvis de l’église Saint-Nicolas, place Dalton à Boulogne-sur-Mer, quelques dizaines de manifestants interpellent les passants et les automobilistes. Sur leurs pancartes, on lit leur opposition à un nouveau projet de ferme-usine de saumons qui devrait voir le jour d’ici peu entre les villes de Boulogne-sur-Mer et Le Portel.

« Nous souhaitons montrer notre opposition à ce projet qui devrait produire dans un premier temps 9 000 tonnes de poissons par an, un chiffre qui pourrait ensuite augmenter », explique Alexis Balembois, membre de la branche locale d’Extinction Rebellion et doctorant en paléoécologie et biogéographie au laboratoire d’océanographie et de géoscience situé dans la ville voisine de Wimereux.

Voulant profiter de la demande grandissante de saumons en France, l’entreprise Local Ocean souhaite en effet implanter une usine dans la zone industrielle Capécure, située sur le port. Ce projet, accepté par la préfecture du Pas-de-Calais à la mi-février, devrait être réalisé avant la fin de l’année.

Nitrates, métaux lourds, souffrance animale

Les saumons seront élevés dans des bacs, alimentés par de l’eau pompée en mer, à raison de 7 500 m3 d’eau par heure. Une eau qui sera ensuite rejetée dans la rade du port. S’appuyant sur trois études réalisées par des cabinets mandatés par ses soins, le dirigeant de la société Local Ocean, Alain Treuer, affirme que l’usine n’aura pas de conséquence néfaste sur l’environnement. Les opposants au projet se montrent sceptiques.

« C’est surtout la question des rejets qui nous inquiète, souligne Alexis Balembois. Dans l’enquête publique réalisée en amont du projet, il y a des éléments très alarmants, liés notamment aux rejets de nitrates et de phosphate, mais aussi de substances médicamenteuses. Nous craignons un impact sur la faune, et l’apparition d’algues microplanctoniques nocives pour la santé. »

Les opposants demandent l’arrêt du projet. © Julia Druelle / Reporterre

Et d’ajouter : « Il y a aussi la question de la remise en suspension des métaux lourds. L’activité des aciéries, installées ici précédemment, a laissé du plomb et du cadmium dans les sédiments de la rade. Tout cela pourrait remonter s’il y avait des rejets d’eau de grande ampleur à cet endroit. »

Outre l’impact environnemental — et en particulier le danger potentiel sur des espèces protégées —, les opposants pointent du doigt la souffrance animale engendrée par la concentration des animaux dans ce type d’élevage.

Continuer à pouvoir se baigner

L’entreprise Local Ocean joue pourtant la carte éthique. Selon ses dires, sa production de saumons serait écoresponsable et vertueuse pour le territoire. Mettant en avant le fait que la quasi-totalité du saumon consommé en France est importée d’Écosse et de Norvège, son dirigeant vante une production en circuit court qui mettrait à profit le savoir-faire boulonnais.

Des arguments qui ne convainquent pas les manifestants, pour qui cela camouflerait juste de façon cynique un intérêt purement économique, au mépris des populations et des territoires. « Sans compter que le saumon, un animal carnivore, doit être nourri au moins en partie avec du poisson sauvage, ajoute Alexis Balembois. Or ce poisson-là est pêché au large du Gabon et du Sénégal. »

Les effets néfastes du projet sont nombreux, selon les opposants. © Julia Druelle / Reporterre

Sur la place Dalton, les chants de quelques militants se font entendre. Parmi eux se trouve Gilles, assistant social à la retraite, qui a accroché sur sa poitrine un poisson en papier, découpé dans un faux billet. « J’aurais préféré ne pas être là aujourd’hui, et profiter de ce beau soleil pour me balader sur la côte, dit-il. C’est justement pour continuer à pouvoir en profiter, et m’y baigner, que je suis ici. »

À ses côtés, son fils Maxence, instituteur, acquiesce. « Local Ocean affirme que l’usine créerait soixante-dix emplois, dit-il. Mais on ne sait même pas de quel type il s’agit. Qui nous dit que ce ne seront pas des emplois précaires ? Ou qu’ils ne seront pas automatisés sous peu ? En vérité, ça s’apparente plutôt à une forme de chantage. Et si on accepte de prendre ce risque-là au nom de l’emploi, jusqu’où cela ira-t-il ? Le risque économique en cas de pollution, que ce soit pour les pêcheurs ou pour ceux vivant du tourisme, ne devrait-il pas lui aussi être pris en compte ? »

En 2022, un précédent projet d’élevage intensif de saumons à Boulogne-sur-Mer avait été enterré, officiellement pour des raisons techniques, après avoir suscité une forte mobilisation. Place Dalton, les manifestants espèrent réussir à mobiliser de nouveau.

legende