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À Bure, contre le désert nucléaire, habitants et néo-paysans font revivre la campagne

22 novembre 2017 / Lorène Lavocat et Roxane Gauthier (Reporterre)



Venus à Bure pour s’opposer à la poubelle nucléaire, des activistes ont choisi de s’installer dans la Meuse pour enraciner la lutte. Malgré la constante pression policière, ils cultivent de multiples projets et regardent avec les habitants vers le long terme.

  • Mandres-en-Barrois (Meuse), reportage

À peine arrivée devant l’imposante bâtisse en pierre, voilà qu’une voiture Dacia Duster noire s’avance lentement à mes côtés dans la rue déserte. Deux hommes m’observent tandis que je franchis le portail en fer et me fraye un chemin glissant à travers le jardin humide. Je frissonne, et les -2 °C ne sont pas les seuls en cause : le véhicule appartient au Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie. Bienvenue à Mandres-en-Barrois, petite commune meusienne sous haute surveillance policière. Et pour cause, le village est situé en plein milieu du projet d’enfouissement de déchets nucléaires, baptisé Cigéo et porté par l’Andra (l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs).

À l’intérieur de la maison, une boisinière répand une douce chaleur. Chaussettes et champignons sèchent autour du poêle. L’unique fenêtre est barrée d’un épais tissu bleu marine, pour préserver le salon du regard de la police. Quatre des habitants étiquettent des bouteilles de bières fraîchement brassées en bavardant de la vie collective. Popote, ménage, travaux à faire, calendrier des semis. Cette ancienne ferme vient d’être achetée par un collectif d’opposants au projet Cigéo. Venus de la Loire, de Bretagne ou des Alpes, ils ont décidé de s’installer au cœur du « désert nucléaire », pour lutter bien sûr, mais aussi pour trouver et faire renaître « la vie enfouie sous une épaisse couche de fatalisme », comme le dit Alex [*], qui a posé ses valises ici il y a un an après avoir vécu dans la Drôme.

Ce matin d’octobre, un pâle soleil baigne les rues de Mandres d’une lumière paisible. Des enfants jouent aux gendarmes en Duster poursuivant des villageois. Yeux pétillants et sourire jovial, Michel, opposant de longue date, fait son tour quotidien de porte-à-porte. Notre petite bande se joint à lui alors qu’il sonne chez Claudine. L’octogénaire balaie sa cour d’un coup de poignet énergique. « J’ai encore vu passer la police », soupire-t-elle, avant d’enchaîner sur la récolte des carottes. Malgré une omniprésence policière, la vie suit son cours, chacun s’accommodant tant bien que mal du « bruit des bottes » et des manœuvres de l’Andra.

« Ici, je nourris la lutte et je participe au renouveau d’une économie paysanne dans ces campagnes désertifiées » 

« Si tu ne devais penser qu’à Cigéo, tu crèverais de déprime », lâche Alex, en poussant la lourde porte de la grange jouxtant sa maison. L’immense espace, aujourd’hui encombré de paille, de vélos et de bocaux devrait accueillir une épicerie coopérative à prix libre. « Nous ne faisons pas de différence entre l’offensive et l’alternative, poursuit-il. Construire des modes de vie alternatifs n’a de sens que parce qu’il y a la lutte contre la poubelle nucléaire. Je me suis installé ici parce que c’est au cœur du désert. » Dans leur livre Bure, la nouvelle bataille du nucléaire, publié par Reporterre et les éditions du Seuil, Gaspard d’Allens et Andrea Fuori écrivent : « On vient pour lutter contre, on s’ancre en partageant toujours plus de pour. Habiter à Bure, c’est peupler le “non” de mille “oui”. »

À cause de la pression policière, les antinucléaires qui s’installent dans la Meuse préfèrent ne pas être reconnaissables.

« Ici tout est à faire », lance Cyril [*]. Ce normand d’origine est arrivé en Meuse après une formation de paysan. Son rêve : produire des céréales bio au milieu des champs noyés de pesticides, et fabriquer un pain nourrissant et sain au lieu des baguettes insipides disponibles dans les environs. Pour le moment, il rénove un ancien fournil encastré dans une arrière-cour, à Bonnet. Entre deux pelletées de gravats, il se pose au soleil, balayant du regard les terres avoisinantes, dédiées à la culture céréalière conventionnelle. « Si je m’installais en Normandie, je bosserais dur pour vendre du pain à des bobos dans les magasins bio. Ici, je nourris la lutte et je participe au renouveau d’une économie paysanne dans ces campagnes désertifiées. » Une fois terminé, le fournil sera géré collectivement par les opposants, qui visent une autonomie alimentaire. La farine proviendra en partie des trois tonnes de blé et de seigle récoltées sur les champs squattés appartenant à l’Andra. Difficile en effet de trouver des terres dans les alentours, car l’Agence, avec le soutien des Safer, achète le moindre hectare disponible. Mais Cyril ne se désespère pas : avec des maraîchers allemands, il voudrait monter une ferme collective « à taille humaine ».

Comme les opposants installés à Mandres, Cyril veut créer les infrastructures de l’autonomie — alimentaire, énergétique, politique : « Le nucléaire est le symbole de la dépossession technique et démocratique la plus totale, car nous n’avons aucun pouvoir ou moyen d’agir sur cette industrie. En Meuse, nous luttons en nous réappropriant les savoir-faire et le territoire. »

Pour se faire une idée de ce que pourrait être l’autosuffisance alimentaire, il suffit de se rendre sur les pentes douces de Cirfontaines-en-Ornois. Au détour d’un virage, deux caravanes, une serre et des rangées de blettes touffues campent un décor inhabituel pour la région, où l’agriculture intensive a pris le pas sur les cultures vivrières. Accroupi sur les planches, Pivoine [*] déterre les carottes et coupe les choux. Depuis le printemps, il cultive avec d’autres près de 2.000 mètres carrés de légumes, tubercules et plantes aromatiques. Les cagettes bien fournies se retrouvent ensuite dans les cuisines des opposants, à Bure, Mandres et ailleurs.

À Cirfontaines-en-Ornois, près de 2000 mètres carrés sont cultivés par les opposants.

« Le territoire t’attrape davantage que tu ne le choisis » 

Depuis deux ans que le combat contre Cigéo connait un regain et s’intensifie, les opposants affluent par dizaine. Ils passent d’abord par la Maison de résistance à la poubelle nucléaire, grande bâtisse achetée à Bure par des associations antinucléaires en 2004, point d’accueil et d’entrée dans la lutte. Mais certains décident de passer le cap de la sédentarisation : plusieurs appartements sont ainsi loués dans les alentours, et au moins deux maisons ont été achetées cette année, dont une belle habitation au centre de Biencourt-sur-Orge, à moins de dix kilomètres du laboratoire de l’Andra. Paul [*], Louise [*] et Inès [*] m’accueillent dans leur salon cosy, qui abritait autrefois le café du village. C’est justement leur idée : rouvrir un bar associatif et culturel « alors que la seule activité dans le coin, c’est un supermarché à 20 km ». « Il n’y a plus de lieux de sociabilité à part la messe et la chasse, souligne Louise. Nous voulons reconstruire des vies de village. » Le futur cabaret regorge pour l’instant de courges à peine récoltées, de bois de chauffe et de matériel de construction.

Les cagettes de légumes cultivés à Cirfontaines-en-Ornois viennent garnir les cuisines des opposants, à Bure, Mandres et ailleurs.

Paul est arrivé de la capitale il y a plus d’un an pour quelques jours… et n’est jamais reparti : « En ville, je me battais contre des idées et avec des idées : ici la lutte se concrétise, de “désabstractise”. » Cultiver un jardin, retaper une maison décrépie, ou même mettre en place des relations humaines moins violentes et plus respectueuses.

« Chaque aspect de la vie, on se le réapproprie, chacun reprend son destin en main », murmure Inès. Bonnet de laine enfoncé jusqu’aux sourcils, elle boit une tasse de tisane fumante avant de retourner peindre sa chambre : « J’ai l’impression d’avoir une emprise directe sur les choses, et la présence de chacun compte, est importante et fait la différence. » Est-ce cela qui l’a poussée à rester dans ce territoire pourtant inhospitalier au premier abord ?

Ce blé a été récolté dans un champ de l’Andra squatté et cultivé par les opposants.

« On vient ici parce que la lutte nous touche, mais on ne reste pas que pour ça : on s’installe parce qu’on y trouve quelque chose pour soi », estime-t-elle. À ses côtés, Louise enchérit : « On se fait happer par une vie, par un quotidien. Le territoire t’attrape davantage que tu ne le choisis. » L’épaisseur des relations humaines, l’apprentissage addictif, l’intensité de chaque journée. Autour du poêle sur lequel grillent des graines de courge, les anecdotes affluent : fabriquer du vin de pissenlit entre copains, partir à l’aurore en quête d’herbes sauvages. « J’en suis même venue à aimer les couchers de soleil sur les champs industriels ! » Paul décrit avec sérieux la tactique subtile pour recruter de nouveaux militants : « Quand une personne arrive, quelles que soient l’heure ou la saison, il y aura toujours une bonne bouffe, une bonne gnôle et un dortoir confortable. » Imparable. « L’écologie est souvent vue comme une privation : ici, on est mû par le désir et le plaisir », ajoute Louise.

À Mandres.

Comment se projeter sur le long terme alors que la présence policière et la détermination affichée de l’Andra ne cessent de rapporter la lutte à l’urgence des procès, des mesures répressives (expulsions, perquisitions) et du début des travaux de Cigéo ? « On se retrouve vite dépassé et épuisé, reconnaissent les opposants. C’est un équilibre à trouver, accepter qu’on ne soit pas de toutes les mobilisations. Nous sommes d’ici, nous ne sommes pas de passage. Mais qui veut aller loin ménage sa monture. »

« Le sud de la Meuse n’est pas un territoire mort » 

Prendre du recul donc, et décrocher. Je prends les habitants de Biencourt au mot et décide de zapper une réunion (pourtant passionnante) sur l’autonomie alimentaire à la Maison de résistance, pour aller prendre l’apéritif chez Johann, un ancien habitant de Bure désormais installé à Montiers-sur-Saulx, en contrebas du plateau. Ce Marseillais d’origine a troqué la côte méditerranéenne pour les collines meusiennes fin 2014. Après un an comme permanent — en charge de l’accueil et de la coordination — à la Maison de la résistance, aussi appelée BZL (pour « Bure zone libre »), il décide de chercher un appartement dans le coin et un travail. « C’est autant la lutte que les fêtes de village, les activités culturelles et sportives ou les liens créés avec les habitants qui m’ont fait rester. » Aujourd’hui, Johann travaille comme cantonnier et joue assidûment au foot. Avec ses coéquipiers, il parle peu de la lutte, bien plus du temps qu’il fait ou des histoires de cœur. « On croit arriver dans un désert, mais quand on gratte un peu, on se rend compte qu’il y a des tas d’associations qui se bougent, sur la plan culturel notamment. Le sud de la Meuse n’est pas un territoire mort. »

Peut-être pas mort, me dis-je en regagnant mon véhicule, mais certainement sacrifié et abandonné. Le village de Montiers est passé de 560 habitants à 380 en vingt ans, et son collège rural pourrait bientôt fermer, faute de financements. En mars dernier, à bout de patience, le maire, Daniel Ruhland, s’est fendu d’un entretien vindicatif contre Cigéo dans le journal L’Est républicain : « Dans les années 93-94 (...) l’Andra nous promettait, si l’on acceptait le labo, que l’on ferait des écoles, des routes, qu’il y aurait un développement économique, que tout le monde bosserait. Mais le compte n’y est pas. Les gens partent et personne ne vient. Il ne s’agit pas de filer des ronds pour refaire des trottoirs si demain il n’y a plus personne pour marcher dessus. Je suis convaincu que l’on est en train de désertifier notre territoire. »

Je reprends la route pour rentrer, dix kilomètres à travers les champs. Dans la nuit noire, surgissent soudain d’étranges lucioles bleutées. Pas un chat dans le village de Bure, mais les rues sont bordées de lampadaires flambants neufs, surmontés d’ampoules longiformes bleues et vertes. À travers des groupements d’intérêt public, l’Andra finance « le développement économique local » : ici, un curieux éclairage public. Au loin, un îlot de lumière se détache au milieu de l’obscurité des monocultures : le laboratoire de l’Andra, avec son écothèque, son hôtel-restaurant et son futur supermarché, brille de mille feux dans la nuit meusienne. Un phare guidant les véhicules égarés ?

Les lumières de l’Andra.

Attirée tel un papillon, j’arrive à l’entrée de l’Agence juste à temps pour voir trois camions de gendarmerie s’engouffrer dans l’enceinte grillagée. Des brigades sont stationnées en permanence à l’Andra.


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[*Son prénom a été modifié.

[*Son prénom a été modifié.


Lire aussi : Cigéo : M. Hulot, protégez les hiboux de Bure !

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Roxane Gauthier/Reporterre
. chapô : des opposants au projet Cigéo, à Mandres.

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