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ReportageAnimaux

Ils veulent libérer les quinze manchots papous enfermés dans un sous-sol de l’aquarium de Londres

Une manifestation de l'association Freedom for Animals, avec pour mot d'ordre « Free the 15 ! ».

Confinés sur une banquise artificielle, les quinze manchots papous d’un aquarium londonien vivent enfermés en sous-sol. La rencontre d’une journaliste, d’une association et d’un député a attiré l’attention sur leur sort.

Londres (Royaume-uni), reportage

Dans le souterrain labyrinthique de Sea Life, l’aquarium de Londres, « l’expérience polaire » rencontre un franc succès. Les cris retentissent en plusieurs langues dès l’instant où les visiteurs aperçoivent le décor subantarctique, et les animaux derrière la vitre : « Des pingouins ! Des vrais pingouins ! », « Regarde celui-là, il va plonger », « Allez saute ! Saute ! » À l’étage -1, entre l’exposition sur le corail et la collection de méduses, quinze manchots papous regardent dans le vide sur leur bout de banquise artificielle, face aux touristes qui les encouragent à bouger.

Chacun a autour de l’aile un bracelet coloré. Jaune pour Polly, la doyenne de la colonie, née en 1995 et arrivée à Londres en 2011. Rose pour Marama, sa cadette de deux ans, ou encore vert pour Ripley, qui traverse la piscine en deux coups de pattes palmées, se hisse sur un promontoire et s’emploie à béqueter le poster de rocs enneigés qui tapisse les murs de l’enclos. Dans la lumière rosée que projettent les spots accrochés au plafond, le reste du groupe patiente ou flotte mollement, bec dans l’eau, pendant qu’un tuyau crache par intermittence des morceaux de glace pilée.

Une première pétition en 2015

Enfermés dans cette pièce souterraine, les quinze manchots papous sont privés d’accès à l’air libre et à la lumière. En 2015, après avoir visité l’aquarium, l’autrice Lex Croucher avait déjà lancé une première pétition, accusant Sea Life et Merlin Entertainments (groupe propriétaire de l’aquarium et de multiples autres parcs de loisirs au Royaume-Uni tels que Legoland ou les musées Madame Tussauds) de « cruauté ». Si plus de 100 000 personnes l’ont signée et que la presse locale y consacre un article, « l’intérêt s’est ensuite étiolé », explique Lex Croucher par mail à Reporterre.

Enfermés dans cette pièce souterraine, les quinze manchots papous sont privés d’accès à l’air libre et à la lumière. © Freedom for Animals

Les manchots papous, présents en Antarctique, ne sont pas une espèce protégée. En se basant sur des photos et vidéos prises dans l’aquarium, la biologiste marine Ally Kristan note dans leur comportement « une absence totale de stimulation » : « Fixer un mur ou flotter sans énergie ne sont pas des comportements que j’ai pu observer chez les manchots sauvages, ni chez aucun autre animal marin. »

« Comment pourraient-ils être heureux ou en bonne santé dans un sous-sol ? »

Elle remarque aussi « le silence » de la colonie, quand les manchots papous sont « généralement très bruyants ». « À l’état sauvage, ils peuvent passer des journées entières à chasser en mer, plongeant des centaines de fois par jour jusqu’à 200 mètres de profondeur et nageant très rapidement, jusqu’à 36 km/h. Comment pourraient-ils être heureux ou en bonne santé dans un sous-sol, et alors que leur cycle naturel leur est refusé ? »

La taille réduite de l’enclos (environ 2 mètres de profondeur pour bassin), s’explique en partie par le coût lié au fait d’y garder une température froide et stable, explique Isabella Clegg, consultante en bien-être animal et directrice d’Animal Welfare Expertise. « Et, si le manque d’espace est le plus notable pour les visiteurs, le manque de bien-être est aussi le résultat d’une combinaison d’éléments : peut-être que la composition de la colonie ne fonctionne pas, que le positionnement de la piscine est trop proche du public, qu’il leur est malaisé d’en sortir… Il faut aussi que les manchots aient le choix entre plusieurs endroits pour nidifier, et s’éloigner les uns des autres. »

« Prisonniers dans tous les sens du terme »

C’est en 2025 que les Britanniques se sont emparés du sujet. Au printemps, devant les commentaires Google et Tripadvisor qui décrivaient les conditions de vie des quinze manchots papous, Laura Walton, codirectrice de Freedom for Animals, a rédigé un communiqué. Celui-ci est arrivé sur le bureau de Steph Spyro, journaliste qui couvre la politique et l’environnement pour le Daily Express. Elle publie un article reprenant les termes de la campagne. Le lendemain, un message arrive de la part des avocats de l’attraction. « Si je n’enlevais pas le mot “captif” de mon papier dans la journée, [l’aquarium] me poursuivrait en justice, se rappelle-t-elle. C’était complètement inattendu : ces manchots sont prisonniers dans tous les sens du terme. »

Elle décide alors de riposter. « J’ai continué à écrire sur le sujet, j’ai contacté des célébrités pour attirer l’attention, mobilisé des associations… » Un des députés nouvellement élus est justement vétérinaire : Danny Chambers, du Parti libéral-démocrate, qui accepte de joindre ses efforts aux siens. Il soumet le 9 septembre une « early day motion » au Parlement, un texte visant à mesurer l’intérêt des autres élus. Ving-huit députés signent, des Verts jusqu’au parti ultraconservateur nord-irlandais DUP.

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Pour Steph Spyro, ce n’est que le début. Elle dépose une demande auprès de l’aquarium pour obtenir toutes les communications internes mentionnant son nom, et mesurer les effets de sa campagne. « J’ai ainsi appris qu’ils n’étaient pas véritablement inquiets, dans la mesure où ça ne dépassait pas le Daily Express. C’est là que je me suis rendue compte que si on voulait avoir plus d’impact, il nous faudrait davantage de couverture médiatique. » L’association Born Free les rejoint, ainsi qu’une poignée d’artistes, d’activistes, de présentateurs de programmes animaliers, et surtout, 75 députés. Une manifestation devant l’aquarium est organisée avec quelque 200 supporters. La machine est lancée.

Une campagne d’une ampleur « rare »

« On milite pour tous les animaux, mais avec les manchots, il se passe vraiment quelque chose. Les gens entrent en connexion avec eux », observe Laura Walton, de Freedom for Animals. L’ampleur qu’a pris la campagne, observe-t-elle, est « rare », facilitée par « les réseaux sociaux, qui permettent au public de prendre position sans avoir à se déplacer ».

Il faut y voir la nostalgie de Britanniques qui ont parfois visité l’aquarium il y a des années, et sont surpris de voir que peu de choses ont depuis changé. La popularité de l’espèce est un autre facteur, dans un pays qui s’amuse du maléfique Feathers McGraw de Wallace et Gromit et raffole des barres chocolatées Penguin de McVities. Enfin, il faut noter la centralité géographique du sujet : l’aquarium est en bordure de Tamise, quasiment en face du Parlement.

Face au malaise, Sea Life a invité les associations à discuter « d’une variété de points de vue et d’options », en décembre. Contactés par Reporterre, ils ont affirmé dans un communiqué qu’après avoir consulté « un groupe divers d’experts indépendants », « des avancées significatives ont été réalisées dans l’identification de plusieurs axes d’action et de réflexion supplémentaire, allant de nouvelles améliorations de l’habitat des manchots […] jusqu’à la possibilité de les reloger dans un autre site ».

« C’est une responsabilité que [l’industrie] s’est créée et à laquelle elle doit remédier »

Pour Laura Walton, cette dernière option est la plus souhaitable. « Nous estimons qu’aucun zoo n’est actuellement en mesure d’accueillir les manchots dans de bonnes conditions, car ces établissements sont guidés par le profit et cherchent à attirer le plus grand nombre de visiteurs — leur bien-être n’y serait pas priorisé par rapport à la demande d’interaction de la part du public. »

Les sanctuaires n’existent pas encore, mais elle y voit une opportunité pour l’avenir. « Les zoos et aquariums perpétuent ce genre de problèmes en faisant se reproduire les animaux, puis affirment qu’on ne peut pas les relâcher dans la nature parce qu’ils n’ont pas les instincts naturels nécessaires à leur survie. C’est une responsabilité que [l’industrie] s’est créée et à laquelle elle doit remédier. » Malgré les discussions avec l’aquarium, elle ne compte pas attendre que les choses changent : « Nos objectifs n’ont pas été remplis — pour l’instant, les manchots sont toujours dans le même scénario. » Celui d’un long et ennuyeux hiver polaire.

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