À Lyon, la Légumerie fait pousser le lien social

4 mai 2017 / Danièle G. (Silence)



L’association lyonnaise la Légumerie promeut une agriculture urbaine portée par les habitants. Rencontres, échanges et convivialité leur permettent de se réapproprier les connaissances et les savoir-faire liés à l’alimentation.

Mettre au centre de leur vie un projet d’agriculture urbaine et participative : Keren et Marc s’y préparaient depuis quelque temps déjà. En 2010, à Lyon, ils ont réussi à insuffler leur envie à une douzaine de familles du quartier de la Croix-Rousse. L’occasion d’une fête dans le jardin public où se trouve la crèche fréquentée par leurs enfants a constitué le coup d’envoi. Le petit groupe a installé une cuisine en plein air (ce sera leur premier atelier de « cuisine participative »), et compris d’emblée que les liens créés, les rencontres, le faire ensemble, la convivialité, n’étaient pas des à-côtés sympathiques de leur projet, mais son cœur. Un but premier, indissociable de celui d’une agriculture urbaine permettant aux habitant-es de se réapproprier les connaissances et savoir-faire liés à l’alimentation.

Dans la foulée, en 2011, est née la Légumerie. Le groupe s’est constitué en association, bénéficiant de l’usage d’un petit jardin paroissial et commençant ses activités de jardinage avec les habitant-es. Un compost a été installé et a contribué à élargir la fréquentation du lieu, qui est vite devenu très visité. Les personnes isolées, âgées ou en difficulté sociale, y trouvent toujours une écoute bienveillante et une occasion de participer, elles aussi.

Françoise, bénévole très engagée, y veille particulièrement et évoque deux personnes en grande précarité devenues bénévoles, pour le plus grand bien dans leurs vies et en apportant beaucoup aux autres. La Légumerie anime des ateliers autour de l’écojardinage au fil des saisons, du compostage et ne manque aucune occasion (fête de quartier, forum des associations, etc.) de déployer sa cuisine mobile où tout le monde est invité à mettre la main à la pâte, échanger trucs et recettes, se rencontrer et se régaler.

« Nous jugeons sain de travailler avec les collectivités territoriales » 

L’association propose aussi, contre paiement, des animations de cuisine participative à diverses structures : centres sociaux, Ehpad [1], communes, etc. C’est surtout ainsi qu’elle se finance, tout en restant au cœur de sa vocation. Et Françoise d’évoquer une belle rencontre intergénérationnelle entre résident-es d’un Ehpad et enfants d’une crèche et d’une école maternelle, autour du potager.

Peu à peu, la Légumerie a conforté son expérience, attire de nouveaux membres et créant un petit emploi salarié, puis 1,8 poste réparti sur 3 personnes en 2015-2016. Depuis février 2017, elle est passée à 2,6 postes partagés entre 4 personnes et cherche même des locaux plus grands. Une vingtaine de volontaires très actifs (dont les membres du conseil d’administration) contribue aussi grandement aux activités. Au-delà, une quarantaine d’adhérent-es sympathisant-es participent aux actions organisées dans leur quartier, voire paient une adhésion à prix libre.

Le budget actuel (110.000 euros pour 2017) se compose pour moitié d’animations facturées aux structures demandeuses et pour moitié de subventions de la métropole lyonnaise et de la ville. Ruud, l’un des salariés, explique : « Nous voulons limiter les subventions à moins de 50 % de notre budget pour conserver notre indépendance et ne pas devenir trop vulnérables. Nous voyons bien les contraintes liées au fait de recevoir des subventions, plus ou moins fortes selon les administrations. Mais d’un autre côté, nous jugeons cohérent d’utiliser l’argent public. De même que nous jugeons sain de travailler avec les collectivités territoriales qui ne devraient jamais être autre chose que l’émanation de la population. »

Mais surtout, jardinage oblige, l’association recherche « une sorte de croissance organique ». Il ne s’agit pas de se développer sous la pression d’objectifs contraignants. « On dimensionne l’activité en fonction des ressources disponibles. Pas question de forcer les choses, de mettre de l’engrais, d’aller le plus vite possible… Ainsi, pour décider de ce que l’on va cultiver, on discute avec les habitants. Le temps que cela suppose n’est pas perdu, c’est du lien social qui se forge. Si l’on tend vers un plan de culture, c’est bien, mais seulement si cela vient des habitant-es. De toute façon, si ça n’est pas le cas, ça ne marche pas. »

Côté jardin, tout est bio et en permaculture. Les graines proviennent de BiauGerme et de Kokopelli, deux réseaux de semences écologiques et variées. La Légumerie échange aussi ses semences par l’intermédiaire de l’association le Passe jardins [2], qui favorise les échanges entre les jardins partagés d’Auvergne et de Rhône-Alpes.

Des capacités de phytoremédiation impressionnantes 

Et oui, il est possible de cultiver des légumes dans une ville polluée. Ruud explique : « Bien sûr, il ne faut pas installer le jardin à côté d’une voie express (bien que cela existe !) et il faut commencer par une analyse des sols. Mais ensuite, selon leur état, on met en route des cycles adaptés de régénération avec un enrichissement naturel. On peut aussi couvrir les sols abîmés avec une couche saine qui améliorera peu à peu la situation. Sans oublier les plantes elles-mêmes, qui ont des capacités de phytoremédiation [3] impressionnantes. On a tendance à surestimer le facteur pollution pour la culture urbaine, c’est le cas en particulier des politiques qui cherchent des prétextes pour ne pas débloquer les terrains pour le jardinage. Mais toutes les données scientifiques dont nous disposons montrent qu’il n’y a nulle impossibilité à pratiquer la culture écologique en ville. »

L’association a perdu son jardin « historique » mais au profit d’un autre, dans un autre quartier de Lyon, Gerland, et beaucoup plus vaste (1.600 m2 contre 200 m2 le premier). L’occasion de démontrer à plus grande échelle l’intérêt du maraîchage urbain, et de travailler à nouveau avec les gens du quartier, à leur rythme. La Légumerie, causant ainsi un certain étonnement, n’a pas commencé par jardiner. Elle a d’abord pris plusieurs mois pour faire émerger un collectif d’habitant-es, par des rencontres, des visites, des petites actions ponctuelles sur le terrain. Cette mobilisation amorcée, le nouveau potager a pu démarrer au printemps 2017.

Côté cuisine, les recettes sont souvent inspirées des cuisines du monde, mettent les épices à l’honneur, sans oublier d’être savoureuses ! [4] Elles ne comportent pas de produits animaux. Pour autant, soucieuse de n’exclure personne, l’association ne cherche pas à promouvoir le végétarisme. Il s’agit avant tout de faire redécouvrir les légumes aux citadin-es, et notamment à leurs enfants. La Légumerie s’est engagée, en lien avec un centre social, dans un projet initié par l’Agence régionale de santé destiné à sensibiliser les enfants de 0 à 6 ans et leurs entourages aux bonnes pratiques en matière d’alimentation et d’activité physique. La campagne, appelée « Petits pois, mode d’emploi » associera une diététicienne, qui a rejoint l’association en avril 2017, les parents, les services de santé, l’Épicerie sociale et solidaire, etc. Un maillage de compétences et d’énergies bien dans la manière de La Légumerie.

Inclure tous les partenaires de bonne volonté, pourvu qu’ils participent du territoire local, avancer pas à pas dans la cohérence entre la fin et les moyens, ne pas penser qu’une seule manière d’agir sera la bonne, montrer que parmi les agricultures du futur, l’écoagriculture urbaine à visage humain pourra avoir sa place : quelques ingrédients de base dans les recettes écologiques et sociales de la Légumerie.




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[1Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

[2L’association le Passe jardins recense 343 jardins partagés en Auvergne et Rhône-Alpes et se présente comme « catalyseur d’initiatives à la création de jardins partagés » : documentation pratique, prêts d’outils, réseau d’accompagnateurs, formations… tout un panel de ressources pour qui se sent la main verte et partageuse.

[3La phytoremédiation est une technique de dépollution fondée sur les plantes et leurs interactions avec les microorganismes du sol.

[4On trouve certaines d’entre elles sur le site internet : lentilles burger, risotto orge-poireaux et sauce tahini-curcuma… à essayer sans tarder !


Lire aussi : Quand des collégiens découvrent un potager sur un toit de Paris

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

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