À Marseille, la bataille de la Plaine repose la question urbaine : pour les riches ou pour tout le monde ?

27 octobre 2018 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

Depuis une dizaine de jours, à Marseille, des habitants de la Plaine bloquent le chantier de réhabilitation de la place voulue par la municipalité. Favorables à une rénovation, ils refusent que change le visage populaire du quartier.

  • Marseille (Bouches-du-Rhône), correspondance

Peu avant 19 h, dans le quartier de La Plaine, à Marseille, les terrasses des cafés s’animent. Sur la grande place, les minots jouent au football sur un terrain aménagé à la place d’un parking, l’aire de jeux est remplie des cris des enfants et quelques adultes jouent à la pétanque. En ce jeudi 25 octobre, le fond de l’air est estival. S’il n’y avait pas d’énormes plots en béton entourant toute la place, on en oublierait le déluge de CRS des jours précédents, protégeant la coupe d’une quarantaine d’arbres.

Des minots jouant au foot sur un terrain aménagé par les opposants sur un ancien parking de la Plaine.

Comme tous les soirs, l’Assemblée de la Plaine vient rappeler qu’ici se mène une lutte contre un projet urbain porté par la majorité municipale. À mesure que la nuit s’installe, ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre l’assemblée, qui débat à bâtons rompus sur la suite à donner au mouvement. Depuis trois ans déjà, elle s’inquiète de l’évolution de la place et du devenir de ce quartier vivant et socialement mélangé. Avec l’Assemblée, une myriade de collectifs, d’associations et de personnalités rejettent un projet de réhabilitation de la place voulu par la mairie (LR) de Marseille et confiée à la Soléam (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine). Avec des travaux prévus pendant deux ans et demi et un budget d’un peu plus de 13 millions d’euros, la Soléam entend donner à la Plaine un nouveau visage. Les promoteurs du projet espèrent une « montée en gamme » du quartier, ce qui fait tiquer les opposants, qui crient à la gentrification. Autrement dit, à l’éviction des pauvres vers des quartiers périphériques, chassés par la hausse des prix de l’immobilier. Exception française, Marseille est une ville où les classes populaires occupent toujours son centre.

« Son histoire et son identité propre sont menacées »

La Plaine porte le nom cadastral de cours Jean-Jaurès, mais comme d’autres lieux de Marseille, elle a été rebaptisée. Et personne ne l’appelle par le nom qui la désigne sur les plaques de rue. « On monte à La Plaine », puisqu’elle trône au sommet d’une colline du centre-ville. Depuis les années 1990, son quartier, avec les petites rues qui mènent jusqu’au cours Julien, est devenu un lieu incontournable de la vie nocturne marseillaise. La scène musicale locale s’y est épanouie, du Massilia Sound System à la rappeuse Keny Arkana. La grande surface plane a eu plusieurs vies : champ de Mars au Moyen Âge, lieu de foire et de loisir aux XIXe et XXe siècle. Elle a même été le « ventre » de Marseille, avec un marché de gros qui a fini par déménager aux Arnavaux dans les années 1970. Pour Bruno Le Dantec, habitant du quartier et auteur de La ville sans nom, Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassine, « c’est un quartier qui a su se réinventer et toujours dépasser ses traumatismes. Mais c’est un quartier à l’alchimie fragile et c’est son histoire et son identité propre qui sont menacées ».

L’Assemblée de la Plaine, le 25 octobre.

Les travaux s’annonçaient pour octobre. Au début du mois, les forains du marché ont bloqué une partie de la ville pour protester contre l’absence de solution pour continuer à dresser leurs étals. La mairie a finalement consenti à leur donner des places dans deux autres marchés. L’opposition des forains calmée, les travaux devaient commencer. Mais c’était sans compter la mobilisation d’habitants qui ont empêché l’installation des barrières de chantier, sont montés dans les arbres et ont contraint les bûcherons à venir accompagnés de CRS. La morne Plaine a alors connu quelques jours de forte présence policière avec jusqu’à plus de cent agents casqués pour monter la garde. Le 16 octobre, les militants perchés dans les arbres ont été ramenés au sol par une unité spéciale qui a dû les déloger grâce à la grande échelle des marins-pompiers.

« Marseillais, ne nous laissez pas seuls avec les bobos »

Après la coupe des arbres, une grande manifestation était appelée le samedi 20 octobre. De 2.000 à 6.000 personnes (selon les sources) ont marché entre le Vieux-Port et la Plaine pour défendre des « villes vivantes et populaires ». « La Plaine, c’est un quartier qui accueille, les gens qui viennent faire la fête comme les gens pauvres qui viennent pour le marché populaire. Le projet de la mairie, c’est d’en faire un quartier résidentiel avec des gens qui ont des moyens », disait une habitante rencontrée derrière une banderole « Marseillais, ne nous laissez pas seuls avec les bobos. » Dans un esprit festif et bon enfant, le cortège a fini sa marche sur la Plaine. « Nous sommes venus de la Zad de Notre-Dame-des-Landes avec un cadeau », déclarait alors un zadiste à la foule. Le cadeau en question était une cabane, « le Gourbi 8 », qui a été montée dans la soirée par des dizaines de mains.

Au départ de la manifestation sur le Vieux-Port, le samedi 20 octobre.

Juste à côté, Samia Ghali, sénatrice (PS) des quartiers nord de Marseille et ancienne maire des 15e et 16e arrondissements (avant que le non-cumul des mandats ne lui impose un choix) est venue manifester son soutien. « La Plaine, je l’ai connu avec ma mère. On y descendait des quartiers au marché. C’est mon histoire et je dis simplement que c’est notre patrimoine immatériel qu’il faut protéger », nous confiait celle qui est pressentie pour être tête de liste aux municipales de 2020 pour le PS. Saïd Ahamada, Cathy Racon-Bouzon et Alexandra Louis, trois députés LREM de Marseille sont en revanche favorables aux travaux : « Mettre en valeur la plus grande place de Marseille n’en dépossédera personne », affirment-ils dans un communiqué, tout en regrettant « un manque de concertation ». La majorité municipale semble vouloir passer en force : Gérard Chenoz, président de la Soléam et adjoint du maire, Jean-Claude Gaudin, envisage que les travaux se tiennent derrière des barricades. Les opposants eux-mêmes voudraient une rénovation de la place, qu’ils jugent abandonnée à dessein depuis une dizaine d’années, mais en respectant la vie qui s’y déploie et les usages actuels.

Des avis contrastés dans le quartier

Dimanche 21 octobre, nettoyage de la place, jardinage et projection en plein air du match de l’Olympique de Marseille étaient au programme. Sur une place censée être en travaux, dans les interstices d’une situation bloquée, des habitants de toutes origines sont venus réinvestir les lieux. Le « Gourbi 8 » n’a pas tenu longtemps : le 23 octobre, vers 3 h 30 du matin, les forces de l’ordre ont délogé brutalement ses quelques occupants et tronçonné la structure, comme ils l’avaient fait des semaines auparavant des grandes tables érigées par des habitants.

Montage du « Gourbi 8 », la cabane offerte par des zadistes de Notre-Dame-des-Landes.

Sur le projet de la mairie et la mobilisation en cours, les avis sont partagés dans le quartier. Assis sur un banc de La Plaine pour se détendre en sirotant une bière, Azzedine, Rinas et « la Glace » souhaiteraient que la place soit « améliorée et pas transformée ». « On aimerait que la police soit plutôt là pour nous protéger et que soient installées des toilettes et des poubelles », nous dit Rinas. Il est 19 h, l’éclairage s’éteint subitement, comme c’est le cas depuis trois ans. « À cette heure-ci, les lumières s’éteignent toujours. On aimerait qu’ils nous remettent de l’éclairage », dit Azzedine. « Cette place est tranquille. J’aime y voir les enfants jouer parce que j’ai laissé des enfants au bled », nous dit « La Glace », originaire de Kabylie. Nous rencontrons ensuite Richard, le primeur installé du côté nord de la place. « Ici, c’est crade, les forains du marché laissent leurs déchets, toutes les nuits il y a des drogués et quand une fanfare qui vient toute la nuit et qu’on appelle les flics, dégun [“personne” en marseillais] ne vient. Il faut que ça change. » Et quand on le questionne sur un manque de concertation de la part de la mairie, il répond sans sourciller, « c’est comme ça à Marseille, on ne nous demande jamais notre avis sur rien ». Beaucoup de ses clients présents ce jeudi soir affichent leur soutien au projet de la mairie. À l’image de Dominique, une habitante d’une cinquantaine d’année, qui « ne [s’était pas rendue] compte que c’est la plus grande place de Marseille, à cause des voitures qui y stationnaient et des grilles autour de l’ilot central », qui ont été enlevées au début des travaux. « Moi, je suis pour le projet s’ils font quelque chose de joli et de plus propre », dit-elle.

« Gardarem La Plana », à la Plaine, le 20 octobre.

Interpellés alors qu’il traversent la place pour rentrer chez eux, Lydia et Alain, un couple de quinquagénaires, se disent « partagés ». Pas franchement sympathisants de l’Assemblée de La Plaine, ils souhaiteraient que la place soit refaite. Mais, « je ne comprends pas trop à qui ce projet s’adresse », dit Lydia. « Les arbres coupés comme ça, c’est inadmissible et dès qu’il y a un mouvement, on envoie des CRS, c’est scandaleux », dit tristement Alain. « Une rénovation, oui, mais pas une transformation », pense un autre Richard, patron de l’institution du bar Le Petit Nice depuis 35 ans. « Il faut proposer des animations simples pour que les gens se sentent bien ici. Vous refaites le sol, vous rénovez les kiosques et vous mettez quelques manèges, comme [au parc] Borély. Ça coûtera beaucoup moins cher, et les travaux ne dureront que six mois », dit-il. Lui craint que les travaux ne fassent mettre la clé sous la porte à beaucoup de commerçants. « Depuis le début du mois, on est déjà à moins 30 % de chiffre d’affaires », dit-il au sujet de son bar.

Plus d’une centaine d’intellectuels s’engagent contre la mairie

Pour réagir au rouleau compresseur de la mairie et de la Soléam, l’association « Un centre-ville pour tous » a lancé un appel intitulé « Remettons l’aménagement de la ville dans les mains de citoyens ». Comme l’Assemblée de la Plaine, elle demande que les travaux soient publiquement suspendus par la Soléam. Un centre-ville pour tous est une grande routière des combats contre les projets urbains source de gentrification à Marseille, que ce soit dans les quartiers de Belsunce, de Noailles ou encore dans la tristement célèbre rue de la République, vidée de ses habitants par les rachats des fonds de pensions. Des musiciens, des urbanistes, des paysagistes, des architectes, des sociologues, des cinéaste, etc., 120 intellectuels connus à Marseille ont signé le texte proposé par l’association. « Avec cette magnifique manifestation [du samedi 20 octobre], joyeuse, pacifique, nous espérions que la mairie aurait compris. Or, les élus disent que les opposants sont une poignée, fichés par la police », dit Patrick Lacoste, membre d’Un centre-ville pour tous, lors d’une conférence de presse tenue ce vendredi 26 octobre. « Bienvenue au club des punks à chiens et des minorités malfaisantes », ironise, à l’adresse des signataires, Bruno Le Dantec, reprenant les termes de Gérard Chenoz distillés dans la presse locale quelques jours plus tôt. Hugo, membre de l’Assemblée de la Plaine, propose de faire émerger un débat contradictoire dans le quartier, une sorte de « conflictualité fertile dans cet îlot de possibles ». « Ce n’est pas possible de faire de la ville contre ses habitants », explique Patrick Lacoste. Et si la lutte de La Plaine à Marseille donnait le coup d’envoi d’une nouvelle façon de concevoir la ville, avec et pour ces habitants ? C’est ce que portent l’association Un centre-ville pour tous et l’Assemblée de la Plaine, qui doivent d’abord sortir d’un très gros bras de fer.



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Lire aussi : À Marseille, La Plaine s’embrase contre la coupe des arbres

Source : Pierre Isnard-Dupuy pour Reporterre

Photos : © Pierre Isnard-Dupuy/Reporterre
. chapô : sur la Plaine, le 20 octobre.

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