À Marseille, la colère des victimes de la rue d’Aubagne ne tarit pas

Durée de lecture : 12 minutes

5 février 2019 / Pierre Isnard-Dupuy et Marion Esnault (Reporterre)

Le 5 novembre 2018, deux immeubles de la rue d’Aubagne, à Marseille, s’effondraient, tuant 8 personnes. Trois mois après, la situation de près de 2.000 habitants évacués reste précaire, alimentant la colère contre « l’incurie » et « le mépris » du maire et de son équipe. Reporterre fait le point, en images.

  • Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

5-11-2018. La date est inscrite à la peinture rouge sang sur les murs et les trottoirs du centre-ville. Elle marque les esprits et les trois mois d’une catastrophe qui n’en finit pas à Marseille. À 9h 5 du matin, lundi 5 novembre 2018, les numéros 63 et 65 de la rue d’Aubagne se sont effondrés, engloutissant sous les décombres la vie de huit habitants. À eux seuls, ils représentaient la mixité du quartier de Noailles, l’un des derniers populaires en plein centre d’une ville européenne.

Ils habitaient ou étaient de passage au numéro 65. Fabien était un artiste peintre de 52 ans, compagnon d’apéro du Massilia Sound System, un groupe phare défendant une identité locale occitane et métissée. Marie-Emmanuelle, 56 ans, était une artiste verrière, originaire de Grenoble. Simona, 30 ans, venait d’Italie pour poursuivre ses études. Elle accueillait son ami Niasse, 26 ans, italo-sénégalais, qui a été emporté avec elle. Chérif, 36 ans, était originaire d’Algérie. En situation irrégulière, il se débrouillait en vendant des cigarettes à la sauvette. Dans le même appartement que lui à ce moment-là, il y avait Taher, un Tunisien de 58 ans. Ouloume, d’origine comorienne, 55 ans, a laissé un orphelin, son fils Elamine, 9 ans, qu’elle venait tout juste de déposer à l’école. Quant à Julien, un Franco-Péruvien de 30 ans, il avait emménagé en juin et travaillait comme réceptionniste dans un hôtel du Vieux-Port.

L’effondrement a levé le voile sur un problème qui touche tragiquement Marseille, comme d’autres communes françaises, celui de l’habitat indigne. 40.000 logements sont ainsi qualifiés dans la cité phocéenne, ce qui concerne 100.000 habitants.

Dans le vent de panique qui a suivi le 5 novembre, des milliers de personnes ont été évacuées précipitamment par les services municipaux vers des hôtels. À ce jour, sur 2.000 personnes ainsi déplacées, seulement 500 ont été relogées ou sont retournées dans leur logement. Les évacuations continuent. Par trois fois, plus de 10.000 Marseillais sont descendus dans la rue, aux cris de « Gaudin, assassin ! » ou « Gaudin, démission ! » à l’encontre du maire (Les Républicains), Jean-Claude Gaudin et de ses 23 ans de gestion municipale, qualifiée d’« incurie ».

« 20 millions pour détruire La Plaine. Pas une thune pour sauver Noailles » 

Pour les associations, collectifs et citoyens qui montent au créneau, cette situation résulte d’une politique de délaissement du centre-ville et des quartiers populaires au profit d’une « politique vitrine » faite de grands projets, à l’image du nouveau stade Vélodrome. « La stratégie, c’est de laisser pourrir pour ensuite racheter peu cher et changer la population par des opérations immobilières », résume Carole Lenoble, architecte et membre de l’association Un centre-ville pour tous.

À 600 mètres de la rue d’Aubagne se dresse un mur en béton de 2,5 mètres de haut autour de La Plaine. La plus grande place de Marseille, qui était le siège de parties de pétanques, d’apéros de rue et de palabres de quartier est ainsi embastillée depuis fin octobre. La Soléam (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) a procédé ainsi pour que les travaux de rénovation de la place ne subissent plus d’opposition. « 20 millions pour détruire La Plaine. Pas une thune pour sauver Noailles », brandit un slogan affiché sur les murs du quartier.

« La ville a mis en place une stratégie de réponse à l’extrême précarité des habitants de Noailles », répond la municipalité. Budget : 1 million d’euros sur les 5 dernières années. Soit 200.000 euros par an. La moitié du coût du mur de La Plaine (390.000 euros), remarque La Marseillaise.

Comment vivent la rue d’Aubagne et les « évacués » trois mois après ce drame ? Reporterre s’est rendu sur les lieux.


En haut de la rue d’Aubagne, près des numéros 63 et 65 effondrés, la circulation est bloquée. Seuls les riverains qui ont pu réinvestir leurs logements peuvent accéder aux trottoirs bordés de grillage. Jusqu’au 5 novembre 2018, cette partie de la rue d’Aubagne était vivante car empruntée pour les cheminements entre le Vieux-Port, La Canebière et le quartier du cours Julien et de La Plaine.


En bas de la rue d’Aubagne, on pourrait croire que le quartier n’a pas connu de drame. Les étalages des primeurs ou des marchands d’épices continuent de déborder. Quelques vendeurs à la sauvette hèlent les passants pour vendre leurs cigarettes. On vient dans ce ventre de Marseille pour faire ses courses à bon marché.


Dans la rue de La Palud, à Noailles (1er arrondissement). Le numéro 41 menace d’emporter dans sa chute le numéro 43 dans un scénario similaire à celui de la rue d’Aubagne. La mairie a décidé de les « déconstruire ». La destruction devrait débuter ce mardi 5 février. D’autres destructions sont programmées, dont des immeubles appartenant à la ville.


À l’angle des rues Pythéas et Beauvau, non loin du Vieux-Port, dans le 1er arrondissement. Cet immeuble sous péril imminent a été évacué le 7 novembre.


« Là, c’est mon village », dit Saïd en retournant à la rue d’Aubagne, où il habitait. « Il y avait une ambiance sulfureuse. Je sortais pour la fête de la musique. Je montais jusqu’à La Plaine pour faire des photos. Ça dansait de partout. Je discutais avec toutes sortes de gens. C’est ça, la chaleur ! » Mais depuis fin novembre, Saïd a été évacué vers un hôtel loin du centre-ville, près de l’hôpital de La Timone. Comme tant d’autres, son immeuble est scellé d’un cadenas.


Saïd raconte son évacuation : « J’étais en train de faire la cuisine quand ils sont venus sans se présenter. C’était des agents municipaux, ils se comportaient comme des loubards. On devait évacuer en 5 minutes. J’ai pris mon PC mais j’ai oublié le cordon d’alimentation, alors je ne peux plus m’en servir. » Voilà dix jours qu’il a signé une promesse de relogement temporaire loin du centre-ville. « Ils m’ont fait visiter un T2 à Malpassé [13e arrondissement], ça m’a plu, j’étais aux anges. » Toujours dans l’attente, il déchante : « Après, on vous met dans la négligence. On n’a pas de réponse. » 


Plus haut dans la rue d’Aubagne, à l’angle de la rue Jean-Roque, Maamar tient une épicerie depuis 25 ans : « Cette partie de la rue d’Aubagne sera fermée jusqu’en juin. Ils ne savent pas, peut-être encore plus. C’est la mort. J’ai perdu 60 % de mon chiffre d’affaires. La chambre de commerce a dit qu’elle allait donner un soutien aux commerçants de la rue d’Aubagne pour trois mois. Et après ? »


Laura habite au 10 rue Jean-Roque, juste avant ce qu’elle qualifie de « nouvelle frontière de Noailles ». Le 5 novembre à 9h5, cette anthropologue de formation travaillait chez elle : « J’ai entendu un énorme vacarme, comme si un camion déversait d’un coup sa benne remplie de volets de bois et de ferraille. Puis, il y a eu un gros nuage de poussière blanche qui a tout recouvert. » Maintenant, à la place des immeubles qu’elle avait l’habitude de voir tous les jours, il y a un trou béant.


Laura a rejoint le Collectif du 5 novembre - Noailles en colère, constitué pour réagir politiquement. Le 14 novembre, il a organisé la « marche de la colère » pour dénoncer les responsabilités des pouvoirs publics. Devant la mairie, sur le Vieux-Port, la tête de cortège a été accueillie par les lacrymogènes. « On a été surpris par la soudaineté et l’ampleur de la violence. C’était avant les Gilets jaunes, on n’était pas préparés », dit Laura. Puis, en remontant vers Noailles et La Plaine, des policiers en civil ont agressé tous types de personnes, parfois des gens qui n’avaient même pas participé à la manifestation. « On a été gazé sur La Plaine jusqu’à une heure du matin. Ils recherchaient la sidération pour dissuader les néo-manifestants de ne plus aller dans la rue », dit Laura. Avec d’autres, elle a monté un groupe de travail sur les violences policières, qui a recueilli 70 témoignages concernant cette soirée du 14 novembre.


Tout comme Laura, Dominique insiste pour ne pas oublier Zineb Redouane, « assassinée avec brutalité ». L’octogénaire, voisine de Dominique, a reçu une grenade lacrymogène alors qu’elle voulait fermer la fenêtre de chez elle pendant qu’une manifestation remontait La Canebière le 1er décembre. Dominique est l’un des fondateurs de l’association Marseille en colère, qui rassemble proches des victimes et des délogés pour défendre leurs droits. Le 24 janvier, il a été lui-même évacué de son logement de la rue des Feuillants.


Maël a rejoint le Collectif du 5 novembre après que son logement du 69 rue d’Aubagne a été « déconstruit » durant les opérations de fouille des décombres. Maël, sa compagne et leur enfant de quelques mois ont dû quitter à la hâte leur appartement dont ils étaient propriétaires. Tous leurs effets sont partis dans les décombres. Ils se battent désormais pour ne pas payer les factures qui leur sont réclamées et pour la suspension de leur emprunt pour un appartement qui n’existe plus.


Une vue sur le trou béant où se trouvaient les 63 et 65 de la rue d’Aubagne, qui se sont effondrés, ainsi que le 67 et les étages du 69, qui ont été « déconstruits » le 7 novembre. « Quand on a compris que, parce qu’on était propriétaire, on risquait de se voir réclamer la facture des nuitées, on est parti de l’hôtel et on s’est débrouillés pour loger chez des proches », raconte Maël. Avec sa famille, ils viennent juste d’obtenir un relogement temporaire dans un appartement. « Le problème est que c’est à la gueule du client. Ça avance pour ceux qui sont visibles, ceux qui parlent au ministre », dit Maël, qui participe aux réunions avec Julien Denormandie, le ministre du Logement, au nom du Collectif du 5 novembre.


Chérif, disparu sous le numéro 65 de la rue d’Aubagne, était le cousin de Saïda (à droite). Avec sa fille Lynda, elles font partie des fondateurs de Marseille en colère. « Notre humanité, la mairie ne nous l’a même pas donnée. Pendant la recherche dans les décombres, elle n’a même pas mis une tente pour les familles qui attendaient sous la pluie », ne décolère pas Lynda. Comme d’autres proches des victimes, Saïda et Lynda attendent que les frais d’obsèques leur soient remboursés par la ville, comme le maire, Jean-Claude Gaudin, s’y était engagé lors d’une conférence de presse le 11 novembre. Elles n’avaient jamais manifesté. Désormais, elles sont très engagées : « Il ne faut pas qu’ils soient morts pour rien ! »

Nous les rencontrons rue de la République (2e arrondissement), où Marseille en colère organise un rassemblement pour demander la réquisition des logements vides. Ironie, cette rue, qui a été rachetée par des fonds de pension en 2004, est devenue un martyr de la gentrification. Les personnes de toutes classes sociales qui y habitaient ont été virées pour refaire des appartements promis à des gens plus aisés. En 2016, l’association un Centre-Ville pour tous estimait que 1.000 appartements y étaient vacants. L’État s’est engagé à en louer 75 pour reloger des personnes évacuées. « Une goutte d’eau », reconnaît le ministre du Logement, Julien Denormandie.


Hakim vit dans un hôtel proche de la gare Saint-Charles depuis mi-novembre. Il ne peut pas cuisiner, alors ses ustensiles trônent comme un bouquet de fleurs. « Je ne savais pas où j’allais, alors j’ai emporté ça et quelques trucs », dit-il. Son immeuble, pourtant mis sous scellés, a été cambriolé. « On m’a volé tous mes outils de maçonnerie. » À cause de problèmes de dos, Hakim est en invalidité. « Je dois me faire opérer mais je n’y vais pas. J’ai peur de louper un épisode avec la mairie et que je ne puisse pas avoir de logement », craint-il.


Amina et son fils Riyad, 6 ans, ont été évacués le 1er novembre, avant l’effondrement de la rue d’Aubagne. La cage d’escalier de leur immeuble de Noailles s’est effondrée. « J’étais dehors. Quand je suis revenue avec mon fils, on a trouvé la porte cadenassée. Je n’ai pas pu récupérer une seule chaussette », raconte Amina. Depuis, ils sont dans un hôtel du 3e arrondissement, avec d’autres familles. « C’est bientôt le moment des inscriptions à l’école. Mon fils, je vais l’inscrire où  », s’interroge Amina. Riyad continue de suivre l’école grâce à un petit bus mis en place pour aller au centre-ville. D’autres enfants sont déscolarisés parce que leur école est difficilement accessible depuis les hôtels.


Mariame et ses 7 enfants vivaient boulevard de Briançon, dans une zone en cours de réaménagement par l’opération EuroMéditerrannée. « Il a beaucoup plu. Il y avait des infiltrations. Le bâtiment a bougé. J’ai contacté le service d’hygiène, mais pendant une semaine, personne n’est venu nous voir », explique Mariame. Sa famille loge dans trois chambres disséminées dans l’hôtel. Elle est obligée de partager le lit avec un de ses enfants. « Et après, que va-t-il se passer ? On va nous renvoyer dans notre logement où dans un autre pourri en attendant qu’il s’écroule ? »


Le 2 février, une nouvelle manifestation est partie du cours Julien vers le Vieux-Port pour protester contre la politique municipale. De 5.000 à 10.000 personnes y ont participé. La mobilisation s’enracine dans la durée. Une coalition inédite d’une quarantaine d’associations, de collectifs et de syndicats de salariés de multiples quartiers ont lancé quelques jours plus tôt un Manifeste pour un Marseille vivant et populaire. « Pour la mairie, une ville populaire est un problème. Pour nous, c’est la solution. C’est l’espace historique où se tissent les solidarités qui tiennent Marseille debout », y est-il proclamé.


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Lire aussi : À Marseille, la bataille de la Plaine repose la question urbaine : pour les riches ou pour tout le monde ?

Source : Pierre Isnard-Dupuy (collectif Presse Papiers) pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre

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