À Mayotte dévastée par le cyclone, « les agriculteurs ont tout perdu »
Soihir Babae Ali au milieu de son jardin mahorais dévasté, le 8 janvier 2025, par le cyclone Chido en décembre 2024. - © Marine Gachet / Reporterre
Soihir Babae Ali au milieu de son jardin mahorais dévasté, le 8 janvier 2025, par le cyclone Chido en décembre 2024. - © Marine Gachet / Reporterre
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Aucune des exploitations agricoles de Mayotte n’a été épargnée par le cyclone Chido, qui a ravagé les parcelles fin 2024. Un mois plus tard, les agriculteurs attendent toujours l’aide de l’État.
Mayotte, reportage
Cinq ans. C’est le nombre d’années de travail qui ont été réduites à néant par le passage du cyclone Chido sur la parcelle de Soihir Babae Ali. Le 14 décembre dernier, les 2 hectares qu’il avait repris de son père dans le village de Miréréni, au sud de Mayotte, ont été presque entièrement détruits. Et un mois après le cyclone, Mayotte a de surcroît encaissé la tempête Dikeledi, ayant entraîné d’importantes inondations. La double peine pour les agriculteurs comme lui. « Ils ont tout perdu », déplore Combo, un pépiniériste installé à Soulou, dans le nord de l’île.
Façonné sur le modèle traditionnel du jardin mahorais, faisant cohabiter une grande variété de cultures allant de la plante médicinale à l’arbre fruitier, le terrain de Soihir Babae Ali, encore luxuriant début décembre, n’est plus qu’un champ de ruines végétales. « Sur les 1 000 cocotiers que j’avais, il n’en reste que 500. J’avais plus de 3 000 pieds de bananes. La majeure partie est morte », dit-il en montrant les troncs et les branches jonchant ses terres.
Soihir Babae Ali exploite son terrain pour sa propre consommation, comme beaucoup de Mahorais, mais aussi pour vendre le fruit de son labeur. « Juste avec les bananes, je pouvais gagner 2 000 à 3 000 euros par mois ». Alors qu’il comptait sur le ramadan, en mars, pour vendre ses récoltes, il a déjà prévenu ses clients que les commandes ne pourraient pas être livrées. « J’ai replanté du manioc, mais ça va mettre six mois à pousser. Les bananes, deux ou trois ans. »
« S’il faut recommencer à zéro, je le ferai »
Depuis Chido, Soihir Babae Ali doit lutter contre les mauvaises herbes, pour qui ce cimetière est un terrain de jeu inespéré. « Avec la saison des pluies et le soleil qui tape maintenant qu’il n’y a plus d’arbres, ça pousse très vite », constate celui qui défriche tout à la main et à la machette, le reste de son matériel s’étant envolé pendant la tempête. Un travail d’autant plus fatigant sans couvert végétal pour s’abriter de la chaleur. Mais ce n’est pas ce qui l’inquiète le plus. « Les plantes vont souffrir, il n’y a plus d’ombre, ça chauffe. À la saison sèche, ce sera encore pire. »
Face à la tâche herculéenne de tout déblayer et replanter, le Mahorais ne se décourage pas. « S’il faut recommencer à zéro, je le ferai », affirme-t-il. Alors que les fumées des brûlis se font sentir plus souvent qu’à l’accoutumée depuis le cyclone, Soihir Babae Ali n’est pas tenté par cette technique pour relancer rapidement ses plantes. « Je coupe les mauvaises herbes et les laisse au sol. Ça fait un engrais naturel sans abîmer ma terre ».
À Soulou, Combo savait ce qui l’attendait en allant voir sa parcelle, trois jours après le cyclone. Aujourd’hui, sa serre reste éventrée. « J’avais assez de semences pour produire 3 500 plants. Tout s’est envolé », décrit le pépiniériste. Le vent lui a heureusement laissé quelques plants de bananes, de quoi honorer une partie de ses commandes. Pour le reste, il va devoir puiser dans ses stocks prévus pour l’an prochain, dont il attend toujours la livraison depuis la Corse. « Les agriculteurs ont encore plus besoin de mon travail », insiste celui qui œuvre chaque jour pour sauver son exploitation d’un peu moins de 1 hectare.
« Tout ça a brûlé »
Les dégâts ne lui facilitent pas la tâche. Privé de courant électrique depuis la tempête, son système d’arrosage est hors service. Le tuyau qui lui permettait de puiser l’eau de la rivière en amont a été cassé. Il en est réduit à récupérer la pluie qui stagne sur les restes de ses bâches. À côté de sa serre, son ombrière détruite ne protège plus ses fleurs du soleil. « Regardez, tout ça, ça a brûlé depuis », dit-il en montrant ses monsteras, pétunias, pourpiers et œillets d’Inde qui ont commencé à faner au milieu des mauvaises herbes. Celles-ci ont, comme dans le champ de Soihir Babae Ali, envahi la surface.
Si le pépiniériste souhaite réparer ses infrastructures, il en a pour plusieurs milliers d’euros. « De toute façon, pour l’instant, tout le matériel est en rupture de stock ». Avant d’investir pour importer bâches, tôles et filets, il préfère attendre que la saison cyclonique se termine. « On le voit avec Dikeledi qui a fait d’autres dégâts, dit-il en montrant des plants noyés par le passage de la tempête tropicale le 12 janvier. J’ai toujours été sûr de pouvoir faire mon métier. Mais aujourd’hui, je doute. »
Une débrouille nécessaire
La Chambre d’agriculture de la pêche et de l’aquaculture de Mayotte (Capam), dont les élections ont été repoussées dans un an pour garantir une gestion de crise continue, ne peut pas encore accéder à l’ensemble des exploitations pour dresser un bilan, certaines voies restant entravées.
De son côté, Ange Dusom, président Outre-mer du syndicat Jeunes agriculteurs (JA), a commencé à rédiger des rapports dès le lendemain de la calamité. Sur les vingt-deux exploitations qu’il a visitées en un mois, il a constaté 90 % des serres détruites, 80 % des volailles décimées et l’ensemble des bâtiments pour ruminants endommagés. Un constat corroboré par la Confédération paysanne, à la tête de la Capam. « Les animaux sont soit morts, soit en divagation », regrette Christophe Van Hoorne, référent Outre-mer du syndicat.
Face à l’urgence, la réponse de l’État est lente. « Pour l’instant, ce ne sont que des réunions », dit Ange Dusom, dont le syndicat a négocié avec le JA-FNSEA pour faire venir cent tronçonneuses afin de désenclaver les exploitations avec l’aide du conseil départemental. La débrouille est en effet nécessaire. Dans la semaine qui a suivi Chido, le lycée agricole de Coconi, qui a perdu cinq de ses sept serres, a mis à profit une formation financée par des fonds européens pour en construire une d’urgence en bambou et replanter rapidement.
L’association locale Lilo Bambou, qui animait en partie cette formation et a lancé une cagnotte pour le projet, compte également récupérer le bambou non traité tombé pendant la tempête pour multiplier l’expérience sur le territoire, même si la première serre reste à parfaire. « Cela permettra de tenir deux ans, le temps de construire quelque chose de plus solide », explique Louis Dossal, cogérant de l’association.
Des mesures insuffisantes
Le projet de loi d’urgence pour Mayotte ne rassure pas Ange Dusom. « Sur les vingt-deux articles, il n’y a pas grand-chose pour le monde agricole, pour ne pas dire rien », déplore-t-il. Seul l’article 18 mentionne le secteur en prévoyant une suspension des cotisations sociales jusqu’au 31 mars. Parmi les mesures du plan Mayotte debout, la Sécurité sociale agricole (MSA) devait aussi verser 1 000 euros aux 1 350 exploitations affiliées, au plus tard le 15 janvier.
Une aide insuffisante, selon Christophe Van Hoorne. « Il y a beaucoup plus de paysans à Mayotte, même si une partie ne cotise pas à la MSA et qu’une autre n’est pas déclarée, dit le militant de la Confédération paysanne, précisant que 4 500 paysans ont un numéro de Siret dans le département. Cette partie-là est indispensable pour nourrir Mayotte. »
Le 13 janvier, il rencontrait le Premier ministre pour demander que 1 000 euros soient versés à chaque ferme mahoraise pendant un an, puisqu’il faudra huit mois pour que les premières productions sortent des exploitations. Il demande aussi à ce que la remise en état des serres ou encore l’acheminement des animaux de remplacement soient pris en charge à 100 %. Du côté des JA, Ange Dusom réclame que l’ensemble des aides qui étaient dues aux agriculteurs, comme celle prévue pour la sécheresse de 2023, soient enfin soldées. « Certaines devaient être payées l’année dernière ».
Une lenteur qui ne fait pas planer beaucoup d’espoir dans les exploitations. Pourtant, pour Combo, les délais de réception de ces aides vont déterminer l’avenir de sa production : « Dans l’urgence, il n’y a pas le temps. »