À Notre-Dame-des-Landes, comment sortir de l’impasse ?

17 avril 2018 / Camille Martin (Reporterre)

L’opération militaire lancée le 9 avril a mis à bas les négociations entre les zadistes et l’État. Alors que la situation sur la Zad s’enlise et que M. Macron a fixé un ultimatum au 23 avril, comment sortir du blocage ? Reporterre a recueilli les avis de zadistes et de responsables politiques.

Le projet d’aéroport abandonné, les zadistes ont poursuivi le développement de multiples projets collectifs et ont commencé des négociations avec la préfecture. L’opération militaire lancée le 9 avril a porté un coup rude à ces pourparlers en exacerbant les tensions et l’incompréhension. Ce climat a été entretenu par les propos du président Emmanuel Macron, dimanche soir. L’enjeu repose désormais dans la recherche collective d’une issue à cette impasse. Comment sortir, et « par le haut », de cette situation ? Voici des pistes de réponse avec des habitants, des soutiens de la Zad et des personnalités politiques.

L’AVIS D’HABITANTS ET DE SOUTIENS DE LA ZAD

Désemparés, les habitants et les soutiens de la Zad n’ont pas envie d’une guerre permanente. Mais, jusqu’où faut-il aller dans la voie des concessions ? « Allons-nous y perdre nos âmes ? » se demandent-ils. Aux yeux de beaucoup, l’ultimatum fixé au 23 avril pour le rendu des formulaires individuels est un leurre pour les diviser.

  • Manu, précaire, venu cette semaine d’Aquitaine :

    L’affrontement permanent, on n’en a aucune envie. Nous, ce qu’on veut, c’est vivre, pas faire des martyrs. Et on veut pouvoir être rejoints, par des gens de moins de vingt ans ou de plus de cinquante ans, des paysans, des familles, comme lors du pique-nique paisible qui a malheureusement été attaqué, grenadé, gazé abondamment, ce dimanche 15 avril. Dans notre groupe d’une cinquantaine de personnes, on va repartir avec beaucoup de blessés. Trop, toujours trop. On n’a aucune vocation au sacrifice, qui ne sert à rien, et on ne souhaite ça à personne. Mais on reviendra la semaine prochaine. »

  • Orsu, habitant sur la Zad depuis deux mois :

    Il faudrait qu’on parvienne à créer un rapport de force, en étant nombreux et mobilisés sur la Zad et ailleurs, pour que le gouvernement accepte enfin le projet de coopérative collective porté par les habitants. Ce projet existe, il est crédible, et il est le fruit de longues discussions entre les différentes composantes, de l’énergie collective propre à la Zad. »

Dimanche 15 avril, sur la Zad.
  • Sibylle, étudiante, venue pour la première fois sur la Zad ce week-end :

    Ce lieu est un symbole, la preuve qu’il est possible de vivre autrement. Cet endroit doit rester ce qu’il est : un lieu d’expérimentation collective, une école de la vie. Il faut que la Zad reste ouverte, que les gens viennent, pour découvrir ce que c’est. »

  • Mathieu, habitant de la Zad :

    Je n’ai aucune idée de la manière dont nous pouvons sortir du scénario actuel, qui risque de passer d’une possible guerre de basse intensité cette semaine à une “l’offensive nucléaire” après le 23 avril. La question est : soit on veut que la Zad existe dans dix ans, soit on veut qu’elle reste comme une légende. Et même poser la question ainsi n’apporte pas de réponse facile. »

  • Lori, militant non violent, vient régulièrement sur la Zad :

    Comment ne pas céder à la tristesse, à la haine, à la colère et cesser la folie avant qu’il ne soit trop tard ?
    Comment renouer le dialogue une fois que la confiance est brisée et qu’on envisage la violence comme dénouement ?
    J’aimerais répondre avec la solution parfaite… Mais après ces quelques jours passés dans la Zad, je me pose encore plus de questions.
    L’Histoire nous montre que la violence semble souvent la seule solution pour ne pas perdre ou pour gagner sa liberté, mais ne pouvons-nous pas faire autrement aujourd’hui ?
    Toutes ces belles utopies qui naissent, toutes ces idées neuves, ne serait-il pas temps de les écouter ? De leur donner une chance de se développer et de se multiplier ?
    Ne serait-il pas temps de vivre autrement ? Ou au moins de laisser une chance à ceux qui veulent essayer ?
    “Anything is possible !” »

Dimanche 15 avril, sur la Zad.
  • Des habitant.es discutant devant les Fosses noires :

    Le seul moyen que je vois de casser la spirale de la violence incessante, c’est que de nombreuses personnes signent les conventions précaires individuelles, pour garder du temps, utile pour négocier collectivement, même si on signe les conventions pour avoir la paix. J’en ai marre, je suis fatigué de ce climat de guerre et d’explosions dès le matin. »

    Peut être qu’on pourrait passer par cette phase de déclaration individuelle avant le 23, comme un compromis, une concession, et ensuite nous-mêmes nous fédérer et retrouver le collectif qu’on souhaite. Mais ce n’est sans doute pas une position partagée par toutes et tous. »

    On est fatigués, on a du mal à réfléchir sereinement, et on n’a que cinq jours. Cinq jours… Il nous faut du temps pour nous mettre d’accord. Cette diversité, c’est à la fois notre force et notre fardeau… »,

  • Lou, habitant de la Zad :

    On pourrait, aussi, faire remplir le formulaire individuel pour la façade et se fédérer, revenir au collectif derrière. Mais il va être difficile de se mettre d’accord au sein du mouvement entre faire un compromis et aller jusqu’au bout. Pour le moment, on est plus dans les tergiversations que dans des trucs tranchés. Difficile de revenir à l’idée de discuter avec ces gens qui nous ont bafoués et n’ont jamais tenu leurs promesses. On n’a rien à attendre d’eux. »

Lundi 16 avril, sur la Zad, un chantier de recontruction.

L’AVIS DE PERSONNALITÉS POLITIQUES

  • Loïc Prud’homme, député France insoumise :

    Le préalable, déjà : que le gouvernement veuille sortir de cette situation. Ensuite, clarifier la situation de chaque parcelle, au regard de sa situation juridique, est essentiel. Les formulaires individuels, c’est nier même ce qu’est le projet de la Zad et, pour sortir de l’impasse, il faut bien voir sa réalité : il est collectif, avec tout un écosystème autour de l’exploitation agricole. La bibliothèque, la conserverie, la boulangerie, des circuits courts, des interactions locales… Les conditions à la reprise des négociations : l’arrêt de la violence — le gouvernement doit retirer les 2.500 gendarmes —, et le retour à une libre circulation sur les départementales. »

  • Daniel Cohn-Bendit, soutien d’Emmanuel Macron :

    Il faut sortir de l’impasse. Il faut que le gouvernement comprenne qu’il y a des gens sur la Zad qui veulent expérimenter : comment leur donner le moyen de continuer ? Il y a la possibilité de trouver un compromis, il faut se donner du temps. Il faut que les zadistes comprennent le 23 avril comme un début de négociation. Mais il faut commencer.
    La position de Macron apparaît fermée parce qu’il subit la pression des écologistes et de tous les gens bien qui soutiennent les zadistes, mais il subit aussi la pression de la droite et du PS, qui voulaient faire l’aéroport. En tout cas, il est possible de négocier. Il faut tout miser sur la préfète. »

  • Julien Bayou, porte-parole du parti Europe Écologie-Les Verts :

    On ne peut que constater l’impasse dans laquelle nous a mis l’opération du gouvernement. Maintenant, il faut des gestes des deux côtés pour avancer. D’abord du côté du gouvernement, les gendarmes doivent se retirer pour permettre l’apaisement. Ensuite, du côté des zadistes, il faudra laisser les voies et les routes libres à la circulation. Puis, la préfecture doit accepter de discuter des projets collectifs, qui sont la suite logique et souhaitée de l’ensemble du mouvement. »

Lundi 16 avril, sur la Zad : « Légalisation = gentrification »
  • José Bové, député européen écologiste :

    La seule façon de sortir de l’impasse, c’est de rouvrir le dialogue, la discussion. Il est temps d’aborder l’avenir de ce territoire. Sans confrontation, sans débat, pas de sortie possible. C’est invraisemblable qu’on soit aujourd’hui à avoir tout bloqué alors qu’il n’y a plus de projet d’aéroport. Le premier pas à faire, de la part de la Zad et de leurs soutiens, serait de lever tous les blocages sur les routes. Ce délai du 23 avril peut toujours se rediscuter. Annoncer qu’on s’inscrit individuellement dans un projet collectif, ça me paraît logique. »

  • Ronan Dantec, sénateur écologiste de Loire-Atlantique :

    Il n’est jamais facile de dépasser son ressentiment pour se remettre autour de la table, mais il n’y aura pas de sortie de conflit sans un moment de négociation. La situation est assez paradoxale : d’un côté, l’intervention disproportionnée et mal préparée des gendarmes, les tensions, et de l’autre, les propositions ouvertes du président Macron et de la préfète. Avec ce formulaire et dans son discours de dimanche soir, Emmanuel Macron n’a pas du tout exclu des solutions collectives, à condition qu’elles entrent dans l’ordre républicain, ce qui est très large. Le président a conforté la préfète comme médiatrice, il faut retourner aux discussions. »

Lundi 16 avril, sur la Zad.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Notre-Dame-des-Landes : sur la Zad, une belle détermination collective à reconstruire

Source : Nicolas de la Casinière, Hervé Kempf, Alexandre-Reza Kokabi, Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : sur la Zad, dimanche 15 avril. © Marion Esnault/Reporterre
. Zad 15 avril : © Marion Esnault/Reporterre
. Zad 16 avril : © Nicolas de la Casinière/Reporterre

DOSSIER    Notre-Dame-des-Landes

THEMATIQUE    Luttes
17 octobre 2018
La science confirme le lien entre changement climatique et pluies extrêmes
Tribune
18 octobre 2018
La préfecture confirme des risques liés à l’ammonitrate en Alsace
Enquête
17 octobre 2018
Bure : sans le prévenir, le tribunal juge l’écrivain Gaspard d’Allens
Info


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Notre-Dame-des-Landes



Sur les mêmes thèmes       Luttes





Du même auteur       Camille Martin (Reporterre)