A Notre-Dame-des-Landes, une détermination intacte pour sauver la nature et un monde différent

27 juin 2016 / Nicolas de La Casinière et Vladimir Slonska-Malvaud (Reporterre)



Ce week-end, habitants et sympathisants de Notre-Dame-des-Landes ont travaillé à rénover corps de ferme et cabanes et à édifier centre d’accueil, chalet et bergerie. Un moment fort et convivial qui a dopé les enthousiasmes et affirmé la détermination des opposants à l’aéroport à voir les saisons se succéder dans le bocage.

- Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

Ce week-end de chantiers et de cantine sur la Zad aura eu des airs d’insouciance feinte. Pour beaucoup de zadistes qui ne votent pas parce qu’ils contestent au procédé le caractère démocratique qu’on lui confère, l’important était de continuer à se projeter dans l’avenir, sans tenir compte de l’enjeu de la consultation. La réponse tenait en un jeu de mot : « Refaire un dôme. »

D’autres portaient un petit espoir de voir une participation faible au vote profiter aux partisans du non. Militants associatifs et politiques, ils ont mené campagne sans compter leur temps, diffusé des tracts sur les marchés, tenu des réunions publiques, collé et recollé des affiches, mais aussi donné des coups de mains aux chantiers de débroussaillage et de construction ce week-end. Sans oser se l’avouer trop fort, pour eux, c’est un peu une claque. La fatigue et le désappointement marquent les visages à l’heure des résultats définitifs. 51,08 % de participation, 55,17 % de oui. Les partisans de l’aéroport et le gouvernement ont marqué des points. « Après la déclaration d’utilité publique, les recours rejetés, ça en a rajoute une couche, et va falloir encore plus batailler », dit un paysan. Mais vote ou pas vote, la détermination des opposants est intacte, peut-être même renforcée par l’épreuve.

L’agitation euphorique d’un chantier collectif 

Reste que ces différences de choix tactiques ne formeront pas de dissension entre les composantes du mouvement anti-aéroport. Depuis quatre mois, ils ont déminé le terrain. Personne ne reprochera aux autres leurs options, d’autant que tous s’accordent à reconnaître que ce référendum s’est mis en place comme une embrouille de plus. Qu’ils aient joué le jeu du vote et de la campagne, cru pouvoir infléchir un scénario trop bien ficelé, ou boycotté le scrutin en plaçant leur énergie ailleurs, ils n’auront pas de mal à dépasser les retombées du référendum. L’énergie est placée dans les corps de ferme, les serres, les hangars retapés, prêts à voir pousser des saisons de légumes et des troupeaux de mouton.

La toponymie zadienne mêle les noms anciens des lieux-dits et des dénominations inventées par des occupants. Bellevue, Le Liminbout, Les Fosses-noires, Saint-Jean-du-Tertre sont sur les cartes depuis des lustres. Cent-noms, La Wardine, la Casba, Puiplu (parce qu’en arrivant dans la forêt, on voit la cabane dans les arbres, « puis plus ») sont des créations du mouvement d’occupation. Comme Le Gourbi, maison détruite à l’automne 2012 par l’opération César, rebâtie au printemps suivant en cabane collective de réunion, rénovée l’été 2015, et détruite par un incendie malveillant et inexpliqué fin novembre dernier. Mais le zadiste, têtu, ne se laisse pas abattre par quelques cendres.

Tout ce week-end, ce lieu-dit Le Gourbi a connu l’agitation euphorique d’un chantier collectif alliant les structures métalliques triangulées d’un dôme à une isolation en terre-paille ocre. La confection de ce torchis a mobilisé des dizaines de piétineurs foulant le jus de glaise, barbouillés de barbotine. Jusqu’à un type hilare en costume sautant à pieds joints dans le bassin de préparation de cette soupe d’argile orangée.

L’assise est préparée depuis une semaine. Alimentées en crêpes, dansant toute la nuit sur les rythmes du rap et du punk de Radio Klaxon, la radio pirate de la Zad, les équipes de fouleurs et de patouilleurs de parois se sont relayées pour bourrer le grillage de paille trempée. Cet argile ocre, beige en séchant sur la peau et les T-shirts, aura été la marque de l’investissement dans l’avenir. « Tous ces gens qui normalement refusent le travail, il a fallu les arrêter, les 3x8, ça les grise », dit Amélie. « Le lever du jour, c’était génial », dit Lucille, en se roulant une cigarette tordue. Cette nuit de boue a dopé les enthousiasmes. Le lendemain, nouvelle magie, un arc-en ciel surgit au milieu du ciel, vers 19 h, dans une brèche des nuages bleutés. « C’est sûrement une promo pour le centre LGBT des anges », lance quelqu’un.

Ce dôme géodésique servira de centre de réunion. Et risque d’en recevoir quelques-unes, si la menace d’évacuation, ravivée par la sanction de la vox populi de ce référendum limité à la Loire-Atlantique remet la pression.

« Valls et Hollande vont éviter de se pourrir la campagne présidentielle » 

À Puiplu, à l’orée de la forêt de Rohanne, c’est l’embase d’un chalet de huit mètres sur six qui prend forme sur pilotis sur un terrain de ronces débroussaillé. Un projet mené par les comités de soutien de Lille et de Rouen réunis. La Zad vit de ces jumelages permanents. « En débroussaillant les abords, on a retrouvé des buttes de permaculture laissées en friche par nos prédécesseurs », dit Benjamin, un décamètre à la main. Dans la forêt voisine, une équipe de Rouennais refait le toit de cette grosse cabane coincée entre les troncs de châtaigniers. « La loi travail nous a pas mal mobilisés, mais on revient vivre sur la Zad. Quant à l’évacuation annoncée pour l’automne prochain, on n’y croit pas trop. Valls et Hollande vont plutôt éviter de se pourrir la campagne présidentielle et refileront la responsabilité à leurs successeurs... », dit un occupant en rameutant du monde pour la monter, la fichue poutre, jusqu’au toit effondré par un orage récent.

À La Rolandière, une équipe de sept personnes a rameuté des piqueteurs de murs et des arracheurs de clous. Les uns émiettent les enduits pour faire respirer les murs, les autres désossent des palettes pour garnir les murs de lambris après isolation par des épaisseurs de paille. Dès cet été s’y s’ouvre un lieu d’accueil des nouveaux venus souvent perdus entre les dizaines de lieux occupés, maisons, lieux collectifs, marché hebdomadaire : « Ce sera aussi un lieu convivial de transmission de la lutte contre l’aéroport et d’autres luttes, on pourra boire un thé, trouver une carte de la Zad », dit Isa. S’ouvrir aux autres est un impératif de résistance.

Comme au Larzac, la bergerie, symbole de résistance

Michel et ses grosses bacchantes blanches n’iront même pas voir les résultats du vote. « Je pars en vacances une semaine dans le Morbihan. Je regarderai même pas la télé. Ça ne change rien. Je verrai ça à mon retour... » La péripétie de ce vote pour un oui pour un non n’affecte pas les militants, qui n’en attendaient rien. Avant, après, le rapport de force demeure. Michel s’affaire au chantier d’un joli symbole, le hangar d’un paysan, opposant historique, qui retrouve une nouvelle vie.

C’est celui de Michel Tarin, paysan engagé dès les années 1970 contre l’aéroport et parallèlement contre l’extension du camp militaire du Larzac. Il a été parmi les membres fondateurs de la Confédération paysanne, et est décédé en août 2015. Il avait fait don de son hangar asymétrique, démonté chez lui, remonté aux Rosiers, où il servira de bergerie. La boucle est bouclée : comme au Larzac, la bergerie, symbole de résistance, inscrit l’élevage et l’agriculture dans la durée des saisons. En attendant, ça cogne, ça scie et ça visse à qui mieux mieux. Tronçonneuse, meuleuse, visseuses et perceuses parachèvent le montage, à un jet de motte de terre de la maison détruite par la police en novembre 2012. En ces contrées insoumises, reconstruire, bâtir l’avenir est un projet incessant.




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Lire aussi : Notre-Dame-des-Landes : « Le référendum était pipé »

Source : Nicolas de la Casinière pour Reporterre

Photos : © Vladimir Slonska-Malvaud/Reporterre
. chapô : le dôme géodésique du Gourbi.

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