À Paris, plongez dans l’histoire fascinante de la nature en ville
Pour cet immeuble végétalisé dit Bosco verticale (2014), l’architecte italien Stefano Boeri a fait appel à des botanistes et des écologues afin d’éviter un surcroît de diptères. - Photographie de Dimitar Harizanov. Crédit : Stefano Boeri Architetti.
Pour cet immeuble végétalisé dit Bosco verticale (2014), l’architecte italien Stefano Boeri a fait appel à des botanistes et des écologues afin d’éviter un surcroît de diptères. - Photographie de Dimitar Harizanov. Crédit : Stefano Boeri Architetti.
Durée de lecture : 7 minutes
Les aménagements de la nature en ville ne sont pas qu’une histoire de place ou de décor, mais de lien social, assure l’exposition « Natures urbaines ». Qui montre comment la nature peut être utilisée pour rassembler... ou discipliner.
Au XVIIe siècle, les villes françaises sont encore petites et la campagne toute proche. Le jour, elles s’animent des bruits et cris d’animaux, des échanges entre gens des villes et gens des champs. Chacun, ou presque, respire des odeurs de foin, de fumier, de fruits mûrs. Quatre siècles plus tard, les villes se sont étendues, raréfiant la nature au point que certains quartiers, trop minéraux, sont devenus invivables lors des fortes chaleurs, et propices aux inondations.
Ne serait-ce que pour cette perception en accéléré de notre modernité, l’exposition « Natures urbaines » organisée au Pavillon de l’Arsenal, à Paris, vaut le coup d’être visitée. Son histoire de la place de la nature en ville du XVIIe siècle à nos jours éclaire un cycle de relation à la nature qui s’achève avec la crise écologique. Toutefois, c’est dans son titre au pluriel que niche son originalité : « Natures urbaines » parce qu’il existe autant de formes d’aménagement de la nature en ville que de visions du lien social. Nature au cordeau qui incite à la discipline, nature foisonnante à la libre disposition de soi, etc.
À cet égard, il est instructif de comparer les différences entre XVIIIe et XIXe siècles : croissance de la nature en ville et éclosion des idées de liberté et d’égalité pour l’un ; promotion d’une nature dominée et répression féroce des contestations populaires (Journées de juin 1848, Commune de Paris…) pour l’autre. Le contraste est schématique — l’exposition et le catalogue apportent de nombreuses nuances — mais il a le mérite d’éclairer les liens entre libertés sociales et richesse des relations humaines à la biosphère.
Lumières et bals champêtres
Dans les années 1750, sur le terreau fertile des Lumières, les squares, parcs et jardins s’ouvrent à tout le monde, favorisant une nouvelle mixité sociale qui réinvente le vivre-ensemble urbain. Les rencontres lors des promenades, débats d’idées, fêtes dans les parcs-spectacles (folies, vauxhalls…), bals champêtres et autres feux d’artifice vont accompagner une émulation civile qui aboutira à la Révolution française et sa définition d’un nouveau contrat social.
Le XIXe siècle est au contraire une époque inquiète, soucieuse d’empêcher une nouvelle vague révolutionnaire. Dans le Paris de Napoléon III, le baron Haussmann vouait les parcs et jardins à assainir et pacifier une capitale perçue comme fracturée, sous l’influence du paysagiste et militaire René-Louis de Girardin, pour lequel les paysages avaient un pouvoir sur nos sens « et par contrecoup sur notre âme » (De la composition des paysages, 1777).
L’ouverture d’un parc comme les Buttes-Chaumont, dans un quartier déshérité du nord-est parisien, en 1867, montre la volonté de « faire du social » en acculturant le public populaire avec de pseudo-architectures gréco-romaines.
Réprimer tout goût « à un certain désordre de l’esprit »
Mis aux commandes de l’aménagement urbain, et encadré par le nouveau service des Promenades et des Plantations, l’ingénieur a aligné les arbres à intervalles fixes sur les boulevards pour réprimer tout goût « à un certain désordre de l’esprit ». Parallèlement, les serres et jardins d’hiver, avec leurs animaux et plantes exotiques arrachés aux terres colonisées, affichaient « une ère de domination de plus en plus poussée sur la planète et ses ressources », souligne Antoine Picon, l’homme-orchestre de l’exposition et auteur inspiré du catalogue.
Prolongeant la réflexion depuis l’histoire des utopies sociales, une partie de l’exposition éclaire le désir tenace à travers le temps de recréer un esprit communautaire autour d’une relation étroite avec le vivant. Il court depuis la ville idéale de Chaux de l’architecte français Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), censée réformer la société au moyen d’une architecture en dialogue avec la nature, les phalanstères fouriéristes des années 1830-1840, la cité-jardin du réformateur social anglais Ebenezer Howard, la ville verte de l’architecte Le Corbusier et l’essor au XXe siècle d’un urbanisme paysager, dont le parc du Sausset, en Seine-Saint-Denis, est un des fleurons.
Inspirés par cette histoire, les écovillages, jardins partagés, fermes urbaines, Oasis et autres zones à défendre d’aujourd’hui recherchent aussi une nouvelle façon de vivre ensemble, plus autonome vis-à-vis de pratiques agricoles et industrielles destructrices, coopérative et solidaire, au contact de la nature. Et ce, partout dans le monde, détaille Antoine Picon, dont le triple regard d’historien, d’architecte et d’ingénieur, patiné par une connaissance de l’écologie politique, est un vrai bonheur.
Pour un nouveau contrat social incluant les non-humains
Des voix s’élèvent même, explore-t-il, pour appeler à un nouveau contrat social, qui renouvellerait les idéaux modernes de citoyenneté en incluant aussi les non-humains — plantes et animaux, mais aussi rivières, forêts et montagnes, dont il conviendrait de protéger l’existence contre une exploitation aveugle.
Parallèlement, avec le réchauffement climatique, une mutation majeure a lieu dans l’urbanisme : le passage d’une nature-ornement et pure ressource à une nature vivante, aux logiques écosystémiques respectées. Emblématiques de cette transformation, l’association de l’ingénieur avec les jardiniers, les spécialistes des écosystèmes et autres hydrologues, l’essor de disciplines comme le génie écologique et l’appréhension urbanistique nouvelle de la nature en ville comme « infrastructure », c’est-à-dire « comme un ensemble de processus biologiques nécessaires à la bonne marche de la cité ».
De la ceinture verte de Madrid au système de corridors écologiques de Medellin, en Colombie, en passant par les murs biodiversitaires et les villes-éponges [1], les innovations techniques n’ont jamais été aussi nombreuses que depuis qu’il devient urgent de parer aux effets du réchauffement (fortes chaleurs, inondations…). Pour autant, la conception de l’aménagement du territoire reste, elle, inchangée.
D’un côté, le néolibéralisme dominant développe le Green View Index, une mesure permettant d’évaluer et de comparer la couverture de canopée des différentes villes du monde ; de l’autre, il impose par la violence des projets industriels gros émetteurs de gaz à effet de serre, tel celui de l’A69. Les alertes sur les méfaits d’un aménagement du territoire croissanciste n’ont pourtant pas manqué depuis Composer avec la nature, de Ian McHarg, en 1969, note Antoine Picon. De fait, la dimension sociale de la crise écologique — le désir d’une partie grandissante de la population de vivre plus en conscience avec la nature et ses rythmes — reste en sourdine.
En rappelant que la ville peut être un lieu d’expérimentation sociale audacieux, cette salutaire exposition éclaire le « potentiel de nouveauté du présent » et laisse espérer qu’en luttant plus largement pour transformer son rapport à la biosphère, la société parvienne à influer sur l’avenir… pour son plus grand profit spirituel.
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Natures urbaines — Une histoire technique et sociale 1600-2030, jusqu’au 20 octobre 2024, sous la direction d’Antoine Picon, au Pavillon de l’Arsenal, à Paris. |