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Reportage — Luttes

À Paris, un haut lieu du mouvement climat ferme ses portes

Soirée électorale organisée par Reporterre à la Base, le 11 avril 2022.

La Base, c’est fini. Dans ce lieu parisien, « catalyseur du mouvement climat », les militants préparaient manifs, fêtes et tables rondes. Il ferme ses portes fin juin.

Paris, reportage

Un sentiment de nostalgie flotte dans l’air. Une grosse pile de cartons de déménagement posés dans un coin attend son heure. Beaucoup de bureaux sont vides, certaines étagères aussi. Les six lettres jaunes du slogan Look Up restent accrochées au grand mur blanc. Les immenses banderoles de la Marche du siècle et de la grande mobilisation de désobéissance civile de 2019 République des pollueurs pendent des balustrades. Ces reliques des actions du mouvement climat décoraient La Base ; elles vont bientôt être remballées. Ce lieu de retrouvailles et de travail militant ferme définitivement ses portes dimanche 26 juin. Une page se tourne.

Retour en arrière. En février 2019, une dizaine d’organisations environnementales s’unissaient pour ouvrir ce lieu et accueillir les activistes qui organisent les marches climat. « À l’époque, Alternatiba avait beaucoup grossi. On se retrouvait dans des appartements ou des cafés. On passait un temps fou à s’organiser. Et surtout, impossible de peindre des grandes banderoles dans nos appartements de 15 m2 », se rappelle Élodie Nace, porte-parole de l’organisation.

« C’est intimidant de s’engager. Ici, les gens pouvaient venir pour une réunion ou boire un verre, c’est plus facile », pense Mathilde. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

L’équipe trouva alors un bâtiment un peu délabré, rue Bichat dans le 10e arrondissement, à quelques encablures de la place de la République. Près de 600 mètres carrés dans lesquels des dizaines d’associations et des centaines de personnes sont venues travailler, réfléchir et s’amuser. À l’étage, un espace de coworking proposait 510 places pour quarante-deux organisations accueillies. Au rez-de-chaussée, on trouvait un bar ainsi qu’un espace de rencontres, pour les tables rondes et évènements culturels. « Cet endroit a été un catalyseur de l’expansion du mouvement climat », estime Mathilde Lavelle, militante pour Alternatiba depuis 2019. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil au dossier de presse.

La Base, c’est 17 737 adhérents et 2 177 bénévoles pour 287 évènements durant lesquels ont été servies 25 000 litres de bière et de cidre bio. Le tout pour un budget total de 400 000 euros dont 200 000 euros de loyer versé à un propriétaire privé. Une somme importante, certes en dessous du prix du marché, mais qui n’aura pas aidé à atteindre l’équilibre financier. Car le modèle économique demeurait fragile : un tiers des recettes était fourni par le bar, qui a été longuement fermé pendant le confinement. Le reste provenait des loyers payés par les organisations, quelques privatisations pour des évènements ainsi que les dons à hauteur de 120 000 euros en 2020.

Babeth : « Je suis tellement triste qu’on doive se débarrasser de tout ce mobilier que nous avons patiemment récupéré. » © Laury-Anne Cholez/Reporterre

Malgré cet équilibre budgétaire précaire, malgré les fuites d’eau, malgré l’effondrement de la chaussée qui les a privés d’entrée pendant plusieurs semaines, et surtout malgré le Covid, la Base a survécu grâce au dévouement de ses membres. Babeth Lainé est l’une d’entre elles. Il n’y a pas un mur du bâtiment que la jeune femme, chargée de la logistique, n’ait pas recouvert de peinture ou de clous : « Je suis tellement triste qu’on doive se débarrasser de tout ce mobilier que nous avons patiemment récupéré. On était quand même plusieurs à rêver d’obtenir un bail de dix ans ».

Ce rêve n’a pas été exaucé. Depuis plusieurs mois, les occupants étaient sur la sellette. La première échéance, en février dernier, a enrayé l’élan de mobilisation durant la séquence électorale, notamment la marche Look up. Ils avaient réussi à négocier un délai jusqu’à fin avril puis jusqu’à fin juin. Pas davantage. Pourtant, le propriétaire ne semble toujours pas vraiment savoir quoi faire de son bâtiment. « Au tout début, il avait pour projet de tout détruire et de construire un hôtel cinq étoiles », raconte Élodie Nace. « De ce que je sais aujourd’hui, il aimerait plutôt en faire un lieu de coworking. » La même chose que ce que proposait la Base, mais sans doute pas avec les mêmes tarifs.

La Base, ce sont près de 600 mètres carrés dans lesquels des dizaines d’associations et des centaines de personnes sont venues travailler, réfléchir et s’amuser. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

« La force du lieu, c’était sa centralité »

En attendant, les organisations ne savent pas où stocker leurs cartons. Toutes leurs tentatives pour dénicher un nouveau lieu se sont soldées par un échec. L’immobilier privé est bien trop cher, et même la mairie de Paris, pourtant favorable à leur projet, ne pourra rien leur trouver avant 2023-2024. Certaines personnes leur ont suggéré de s’éloigner du centre de la capitale. « Bien sûr qu’il faudrait ouvrir des lieux comme La Base ailleurs qu’à Paris. Mais repousser ceux qui souhaitent interpeller les pouvoirs publics, c’est nous repousser aux marges. Notre visibilité aurait été bien moins importante si nous n’avions pas été ici », estime Élodie Nace.

Cette Base était effectivement bien pratique. « La force du lieu, c’était sa centralité. On pouvait passer à l’improviste, s’attabler et travailler sans forcément consommer. Il n’y a pas beaucoup d’endroits dans Paris où il était possible de faire cela », souligne Élodie Nace. C’était également une porte d’entrée pour les primomilitants. « C’est souvent assez intimidant de s’engager. Alors qu’ici, les gens pouvaient venir faire une réunion ou boire un verre, c’est plus facile, ça dédramatise », renchérit Mathilde Lavelle.

Lors de la soirée électorale organisée par Reporterre à la Base, le 11 avril 2022. © Tiphaine Blot/Reporterre

Pour finir en beauté, l’équipe a préparé une journée évènement samedi 18 juin, clôturée par une fête. L’après-midi sera consacré au forum de l’engagement avec un quiz pour gagner des dizaines de lots : anciennes pancartes de manif, écocup estampillées La Base, t-shirts. « Il nous reste encore tellement de choses que je ne sais pas comment on va réussir à tout écouler », soupire Mathilde Lavelle. « J’ai encore beaucoup de mal à réaliser que c’est la fin », confie Élodie Nace. « J’ai beaucoup de reconnaissance envers les organisations et les personnes qui ont fait vivre ce lieu. Il a rempli son rôle. Sans lui, nous n’aurions pas fait la moitié des actions réalisées. Et surtout, il y a aujourd’hui plein de choses qui émergent en Île-de-France et ailleurs et qui vont continuer. Ce n’est pas parce que La Base ferme que les mobilisations vont s’arrêter. »


Lyon, Marseille, Grenoble...

Si la Base parisienne ferme, d’autres restent ouvertes ailleurs en France, comme l’AlternatiBar de Lyon, le pionnier, ou encore La Base de Marseille et de Grenoble. Des ouvertures sont prévues à Montpellier, dans la vallée d’Arve ainsi qu’à Nantes. Un groupe lillois souhaite organiser cet été un camp climat en vue de construire une base là-bas.

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