A San Francisco, le tambour pour la Terre se fait toujours entendre

10 janvier 2014 / Julie Celnik (Reporterre)



Ville emblématique de la contre-culture étatsunienne des années 1960, San Francisco est aussi le lieu d’émergence de différents mouvements alternatifs. Parmi eux, le biorégionalisme, qui vise une harmonie entre les sociétés humaines et leur environnement. Créée en 1973 pour diffuser la pensée biorégionale, l’association Planet Drum Foundation fait encore aujourd’hui figure de référence dans ce milieu écologiste radical.

- Reportage, San Francisco

En arrivant à l’angle de la 30th et de Harper street, au sud du quartier paisible de Noe Valley, à San Francisco, n’importe quel citadin serait surpris par le caractère inhabituellement champêtre du trottoir. Ici, sur une cinquantaine de mètres, le béton a été retiré pour laisser place à un trottoir « naturel » , où poussent diverses espèces de plantes et d’arbres, toutes natives de la région – plus exactement de la Shasta bioregion.

Si ce trottoir est l’un des premiers de San Francisco à proposer à la vue des passants un bout de wilderness (nature sauvage), ce n’est pas exactement le fruit du hasard. On comprendra pourquoi en levant les yeux vers l’une des maisons victoriennes de la rue.

Collé contre l’une des vitres de la partie surplombante, typique de l’architecture de ces maisons construites au XIXe siècle, figure un imposant sticker sur lequel on peut lire l’inscription : Planet Drum Foundation.

Sous ce nom un peu mystérieux se cache une petite association écologiste comme il en existe des centaines dans la baie de San Francisco.

Le biorégionalisme, pour une société écologiquement soutenable

Cependant, l’influence de Planet Drum est inversement proportionnelle à sa taille : si seulement quatre personnes y travaillent quelques matinées par semaine, sa notoriété est internationale. Pour Giuseppe Moretti, écologiste italien, « le rôle de Planet Drum a été essentiel à la diffusion du biorégionalisme » [1].

De l’Italie jusqu’au Japon, en passant par l’Australie, Planet Drum a insufflé dans les consciences une nouvelle façon de penser les relations homme-nature, par le biorégionalisme. Si ce terme est toujours absent des dictionnaires français, il désigne pourtant l’un des mouvements les plus fédérateurs des écologistes du monde entier, notamment anglo-saxons.

« Le biorégionalisme est sans doute le plus fécond, pour ce qui concerne le travail théorique comme pour ce qui concerne l’activisme […] aux Etats-Unis » [2], confirme le philosophe Frédéric Dufoing. Ce courant de pensée écologiste repose sur la notion de biorégion – issue du grec bios (vie) et du latin regia (territoire). Etymologiquement, une biorégion est un lieu de vie.

Pour le penseur Peter Berg, père incontesté du biorégionalisme, et cofondateur de Planet Drum, « une biorégion est un terrain géographique et un terrain de conscience » [3]. En promouvant une forte adaptation (reinhabitation) des sociétés humaines pour coïncider avec les caractéristiques de la biorégion qu’elles occupent (living-in-place), le biorégionalisme se présente comme un modèle de société alternatif, qui inclut les êtres humains comme partie intégrante de la nature.

Pour Berg, il est nécessaire de réapprendre à vivre en harmonie avec l’environnement qui nous entoure. La civilisation occidentale, dont les Etats-Unis sont sans doute l’exemple le plus abouti, apparaît aujourd’hui totalement déconnectée de son milieu naturel. Si on demande à un citadin d’où vient son eau, on peut parier que celui-ci répondra : « du robinet ». Mais pour les biorégionalistes, « le robinet est le dernier endroit par lequel l’eau passe, mais non celui d’où elle provient ».

Si l’on remonte des tuyaux de plomberies jusqu’aux rivières, en passant par les retenues d’eau, on constate l’existence d’un système hydraulique complexe, et pourtant nécessaire au développement de toute forme de vie : c’est le bassin versant, qui correspond au noyau de toute biorégion. Le relief, la faune et la flore locale sont les corollaires de ce bassin de vie, pourtant souvent mal connu et surtout malmené.

« 1,36 million de galons d’ordures s’écoulent dans la baie de San Francisco chaque année », rapporte le quotidien The Huffington Post en 2012. Si l’association Save the Bay milite pour la protection de la baie, Planet Drum Foundation voit plus large, et prêche la bonne parole biorégionaliste de par le monde depuis bientôt quarante ans.

Libérés de l’argent et du capitalisme

Il faut remonter aux années 1960 pour comprendre le contexte d’émergence du biorégionalisme et de Planet Drum Foundation. Dans le tourbillon contre-culturel de l’époque, tous les chemins mènent à San Francisco, notamment dans le quartier de Haight-Ashbury.

C’est là que se retrouvent les jeunes hippies affluant de tous les Etats-Unis, en quête de liberté et d’expériences psychédéliques, sur les traces des Beatniks, ces poètes anticonformistes dont Jack Kerouac devint la figure de proue, avec son ouvrage Sur la route. C’est aussi dans ce quartier que se constitue les Diggers, petit groupe d’anarchistes rêvant d’une société libérée de l’argent et du capitalisme.

Organisant des scènes de théâtre improvisées dans les parcs publics, des magasins gratuits et des distributions de nourriture, les Diggers espèrent ainsi révolutionner les mentalités, et rendre les individus acteurs de leur vie. Leurs revendications, fortement politiques et contestataires à l’origine, se teintent progressivement aux couleurs de l’écologisme, jusqu’à devenir pour certain d’entre eux une préoccupation centrale dans les années 1970.

Parmi eux, Peter Berg et Judy Goldhaft, sa partenaire de vie, fondateurs de Planet Drum. Après avoir partagé la vie agitée de San Francisco pendant quelques années, Berg et Goldhaft sillonnent l’Amérique profonde à la fin des années 1960 pour rencontrer les back-to-the-landers, les militants du mouvement « retour-à-terre ». De leurs séjours avec ces petites communautés rurales indépendantes, s’inscrivant dans la tradition de l’agrarianisme jeffersonien du XVIIIe siècle, Berg et Goldhaft en concluent une chose essentielle. L’expérience directe de la nature, la prise de conscience de la vitalité des écosystèmes est selon eux la clé pour construire les bases d’une société écologiquement soutenable.

« Les gens font partie de la nature et la nature est le sujet » [4] répètera inlassablement Berg à chaque conférence ou interview qu’il aura l’occasion de donner aux quatre coins du monde.

Planet Drum Foundation

Presque un demi-siècle plus tard, Goldhaft, devenue présidente de Planet Drum à la mort de Berg (en 2011), continue de porter le flambeau biorégionaliste. Lorsqu’on la rencontre pour la première fois sur le perron des locaux de Planet Drum, situés au rez-de-chaussée de sa maison, Judy Goldhaft offre un large sourire en signe de bienvenue. Ses cheveux blancs bouclés encadrent un visage gracieux, aux yeux bleus pétillants de malice, et sa silhouette laisse deviner une carrière de danseuse.

C’est d’ailleurs pour suivre des cours de danse à Berkeley qu’elle arriva dans la région de San Francisco au début des années soixante, quittant une région rurale de la côte Est. Elle n’est jamais repartie, car « San Francisco est un endroit magique », et elle s’y sent chez elle. L’accueil à l’association est chaleureux, même si il est difficile de trouver une place où s’asseoir, tant les bureaux sont occupés de cartons et documents divers.

Des étagères remplies de livres sur les sciences écologiques, la crise environnementale, le mode de vie amérindien, le fait-maison, côtoient des piles immenses et jaunies de la revue bi-annuelle autrefois publiée par Planet Drum et envoyée aux sympathisants du monde entier. Au mur, plusieurs cartes sont accrochées, dont cette carte intrigante.

Au lieu des classiques frontières administratives, la carte représente la shasta bioregion, ce territoire géographique bordé par l’océan pacifique à l’Ouest et la Sierra Nevada à l’est, qui s’étend de la baie de San Francisco jusqu’au Mont Shasta, au nord de la Californie. Sur les bureaux, quelques ordinateurs « de récupération » sont occupés par les trois autres salariés de l’association.

Jean, secrétaire retraitée, s’occupe de trouver des financements auprès d’entreprises, de fondations, et d’organismes divers. Venue « donner un coup de main » à Berg et Godlhaft après avoir trouvé leur coordonnées dans un livre sur l’écologie profonde, dans les années 1990, cela fait presque dix ans qu’elle travaille pour Planet Drum, deux après-midis par semaine.

Pour elle, « le biorégionalisme est un concept qui peut s’appliquer à travers le monde, et qui serait un important bénéfice » [5] pour résoudre les problèmes écologiques contemporains. Assis à coté de Jean, occupé sur un ordinateur, Ben vérifie le programme des semaines à venir. Celui-ci s’annonce chargé : le mois d’avril est un peu le « mois de la Terre », à San Francisco, avec la célébration de Earth Day, le 22 avril, et l’organisation de nombreux autres évènements et activités durant cette période.

Ben, diplômé en biologie marine, est le responsable du « programme d’éducation biorégionale » de l’association. Il intervient dans les écoles, les collèges, pour faire découvrir aux petits San franciscains leur biorégion. En les emmenant en balade au cœur de la ville, et pourtant au milieu de la nature, comme dans le canyon de Glen Park, ou en les invitant à retrousser leurs manches pour planter des légumes dans une petite ferme urbaine, Ben espère ainsi faire germer dans leur esprit « l’importance et la beauté de leur lieu de vie ».

Ouvrir les yeux

Il n’est pas nécessaire de vivre en pleine wilderness pour commencer à vivre de façon écologique. Même au milieu d’une métropole comme San Francisco, on peut être biorégionaliste. Il suffit d’ouvrir les yeux, de prendre le temps d’observer tous les recoins de nature si vite oubliés entre deux buildings, mais pourtant présents. Cette première étape est cruciale aux yeux des membres de Planet Drum.

Pour Matt, dernier arrivé à l’association, en 2011, « le simple fait de se promener à l’extérieur, dans des endroits qui sont tous différents et où il y a tellement de choses à voir, ça nous aide vraiment à développer un sentiment de fierté, de loyauté et de compassion pour ce qui se passe autour de nous » [6].

Ce vendredi matin d’avril, Matt, s’occupe d’ailleurs d’organiser le prochain événement biorégionaliste, par le biais du site Meetup, un réseau social sur internet. Quelques jours plus tard, une poignée de volontaires se retrouvent sur le toit du Glide Building dans le Tenderloin, ce quartier que les guides touristiques décrivent comme le ghetto de San Francisco.

Ce lieu improbable abrite un immense potager, géré par l’association Graze the Roof, dont le responsable accueille avec enthousiasme les bénévoles en ce matin brumeux. Les émanations de poulet frit venant des cuisines de l’immeuble et sortant des immenses aérations sur le toit ne semblent pas déranger les jardiniers d’un jour, afférés à replanter ou à trier des déchets végétaux avant de les verser dans l’un des lombricomposteurs.

Matt et Ben, qui participent à l’évènement, profitent de chaque occasion pour discuter avec les volontaires, et présenter le biorégionalisme dans ses grandes lignes.

Quelques jours plus tôt, ils tenaient un stand sur les pelouses du Civic Center dans le centre-ville de San Francisco, à l’occasion de Earth Day. La journée s’est avérée décevante : quelques nouvelles rencontres, mais peu de nouvelles adhésions, et surtout le sentiment de ne plus avoir sa place dans cet évènement aux allures de greenwashing.

Si Occupy San Francisco et le Sierra Club étaient là eux aussi, l’espace central est occupé par des stands de téléphonie mobile, de concessionnaires automobiles, venus redorer leur image auprès d’un public attiré par une musique techno et des boissons gratuites. L’an prochain, pas sûr que Planet Drum soit de la partie : pour Goldhaft, il serait plus judicieux de se recentrer sur des évènements qui ont un peu plus de sens, quitte à les organiser de façon autonome, ou à faire appel à d’autres associations locales, qui proposent randonnées, jardinage et autres activités respectueuses de l’environnement.

L’un des programmes de Planet Drum consiste d’ailleurs en un recensement précis des associations écologistes de la baie de San Francisco, pour créer un réseau biorégionaliste à l’échelle de la métropole. Pour l’association, le principe moteur est avant tout de « rechercher, promouvoir et diffuser des informations autour de l’idée de soutenabilité biorégionale » [7], comme on peut le lire sur leur site internet.

Le voile se lève alors sur la signification du nom de l’association, évocateur de cette volonté de rayonnement : Planet Drum suggère un roulement de tambour pour la Terre, comme une levée de rideau annonciatrice d’une profonde prise de conscience écologiste.


Notes

[1] Entretien réalisé auprès de Giuseppe Moretti le 19 juin 2013 (traduction personnelle de : « The role of Planet Drum has been pivotal in the diffusion of bioregionalism »).

[2] DUFOING Frédéric (2012), « L’écologie profonde et le biorégionalisme », chapitre 2 de L’écologie radicale, Infolio, CH-Gollion, pp. 53-74.

[3] EVANOFF Richard (1998), « Bioregionalism Comes to Japan. An Interview with Peter Berg », in Japan Environment Monitor, n°97 (traduction personnelle de : « A bioregion is a geographic terrain and a terrain of consciousness »).

[4] Peter Berg, cité in DERANSART Céline et GAILLARD Alice (1998), Les Diggers de San Francisco, [1’23’’], http://www.diggers.org/les-diggers-de-SF.htm (Traduction personnelle de : « People are part of nature, and nature is the subject. »).

[5] Entretien réalisé auprès de Jean Lindgren, 15/05/13 (Traduction personnelle de : « It’s a concept that is applicable worldwide and it could be a huge benefit »).

[6] Entretien réalisé auprès de Matt Switzer, le 03/06/13 (Traduction personnelle de : « Just going outside, in different areas, it’s all different and there’s so many different things to see. It really helps you develop a sense of pride, and loyalty, and compassion for what goes on around you. »).

[7] PLANET DRUM FOUNDATION (2013), « Planet Drum’s vision », http://www.planetdrum.org/overview_2011.htm (Traduction personnelle de : « to research, promote and disseminate information about bioregional sustainability »).




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Source et photos : Julie Celnik pour Reporterre.

Julie Celnik prépare une thèse sur le thème : « Biorégionalisme, identité san franciscaine ou alter-modèle universel ? ».

Lire aussi : Le mouvement de Pierre Rabhi veut transformer les territoires « en un immense potager ».

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