À cause des humains, les animaux marins ont réduit de 60 % leurs déplacements
Chalutiers pêchant des sardines dans la baie de Somme, le 8 septembre 2025. - © François Nascimbeni / AFP
Chalutiers pêchant des sardines dans la baie de Somme, le 8 septembre 2025. - © François Nascimbeni / AFP
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Pêche, chasse... Les animaux se déplacent beaucoup moins qu’en 1850, selon une étude. Nos mouvements sont aujourd’hui près de 40 fois supérieurs à ceux de tous les oiseaux, arthropodes et mammifères terrestres.
Des chiffres valent parfois 1 000 mots. Ceux-ci donnent une image saisissante de l’explosion de la mobilité humaine depuis 1850, et de la ruine concomitante du monde sauvage. Dans une étude publiée le 27 octobre dans la revue Nature Ecology & Evolution, une dizaine de chercheurs internationaux compare les déplacements des humains à ceux du reste du monde vivant. Ceux-ci croissent de manière spectaculaire depuis la révolution industrielle : ils sont aujourd’hui près de 40 fois supérieurs à ceux de tous les oiseaux, arthropodes et mammifères terrestres. Concrètement, nous nous déplaçons beaucoup plus que tous les animaux terrestres confondus.
« Avec cette étude, nous montrons de manière quantitative que nous sommes devenus une forme dominante très puissante dans la nature », explique Ron Milo, professeur en biologie des systèmes à l’Institut Weizmann des sciences et coauteur de l’étude.
L’équipe de chercheurs s’est intéressée aux « mouvements de biomasse », correspondant au poids de tous les représentants d’une espèce, ou d’une classe d’animaux, multiplié par la distance qu’elle parcourt chaque année. « Comparer uniquement les distances effectuées aurait été trompeur, explique Yuval Rosenberg, chercheur à l’Institut et premier auteur de cette étude. Une abeille peut parcourir des dizaines de kilomètres en une journée, mais, compte tenu de sa petite taille, son impact n’est pas du tout aussi important que celui d’un plus gros animal se déplaçant sur une plus courte distance. »
Utiliser ces deux métriques permet de « comparer des pommes avec des oranges », ajoute Ron Milo, de tenir compte de « l’hétérogénéité » du vivant tout en « conservant une vue d’ensemble » sur les dynamiques à l’œuvre.
Les Allemands se déplacent autant que les baleines à bosse
Les résultats donnent le vertige. Les chercheurs évoquent un cas « emblématique » des grandes migrations animales : celle des gnous bleus, des gazelles et des zèbres du parc national du Serengeti, en Tanzanie. Chaque année, ils se déplacent par millions sur des milliers de kilomètres, à la recherche de rivières gonflées et d’herbe fraîche. En termes de déplacement de biomasse, ce phénomène est équivalent, selon eux, à ceux observés lors de grands événements comme la Coupe du monde de football.
Leurs conclusions permettent de mesurer à quel point l’accès au pétrole a démultiplié, en 150 ans, nos capacités de déplacement. Ceux des Allemands (15 000 km par personne et par an, soit 40 km par jour, en moyenne) sont désormais comparables à ceux des baleines à bosse, qui comptent parmi les plus grandes voyageuses du monde, sillonnant chaque hiver la planète de l’Antarctique (où elles se nourrissent) aux eaux tropicales (où elles se reproduisent).
Les déplacements des animaux marins s’effondrent
De l’autre côté du spectre, c’est la dégringolade. En particulier dans l’océan, royaume des migrations les plus extraordinaires, des anguilles aux tortues luths en passant par le zooplancton. Quoique tout petit, ce dernier — où plutôt, les milliers d’espèces qui le composent — voyage chaque jour le long de la colonne d’eau, sur près de 1 km aller-retour. Cet exploit en fait, relativement à sa minuscule masse, un des plus grands migrateurs du règne animal.
À une vitesse effrayante, le monde marin s’immobilise. Globalement, les mouvements de biomasse dans l’océan ont diminué de 60 % depuis 1850, selon les estimations des chercheurs, principalement à cause de la pêche industrielle et de la chasse à la baleine.
L’étude met également en lumière l’évolution de nos moyens de transport. En 1850, la majorité des mouvements humains se faisait à pied ; la marche et le vélo ne comptent aujourd’hui plus que pour 20 % de nos déplacements, effectués en grande partie via des moyens carbonés et polluants : la voiture (65 %) et l’avion (10 %). Le train reste loin derrière (5 %).
L’équipe de scientifiques constate de forts écarts entre pays riches et pays pauvres : les premiers n’abritent que 16 % de la population mondiale, mais sont à l’origine de 30 % de ses déplacements. Les pays à faibles revenus concentrent pour leur part 9 % des humains, qui ne comptent que pour 4 % des mouvements de notre espèce.
Le monde sauvage s’effondre
Pour parvenir à ces conclusions, les auteurs de cette étude ont analysé pendant plus d’un an des centaines de travaux et bases de données sur la biomasse de différentes espèces et leurs mouvements, en faisant des extrapolations pour les moins étudiées. « Des scientifiques ont travaillé d’arrache-pied pour faire ces estimations avant nous », souligne Lior Greenspoon, doctorante en écologie computationnelle et coautrice de l’étude.
Il s’agit d’une estimation inédite, aucun travail universitaire n’ayant jusqu’à présent tenté de comparer les mouvements humains à ceux du reste du monde animal. Le laboratoire où travaillent la plupart des auteurs de cette étude est cependant reconnu pour son expertise en matière de quantification de la biomasse mondiale : ils ont notamment révélé, en 2020, que la masse des matériaux produits par les humains — béton, plastique, acier, etc. — atteint désormais celle de tous les êtres vivants de la planète.
Ces résultats ont certaines limites. Estimer la masse et l’étendue des déplacements de l’ensemble de la vie animale, ainsi que leur évolution sur un siècle et demi, est une tâche herculéenne. Compte tenu de la disponibilité « limitée » des données, les incertitudes sont significatives. Le mouvement de biomasse des animaux terrestres pourrait avoir été sur- ou sous-estimé par un facteur de 3, celui des animaux marins par un facteur de 5, et de 1,3 pour les humains.
La tendance globale à l’effondrement du monde sauvage est corroborée par une autre étude, publiée le même jour dans Nature Communications. En recourant à des bases de données historiques, compilées notamment par les Nations unies, ses auteurs constatent que la biomasse des mammifères sauvages terrestres a été divisée par plus de deux depuis 1850 ; celle des mammifères marins a diminué d’environ 70 %, principalement en raison du recul des cachalots, des rorquals communs, des baleines à bosse et autres géants. Dans le même temps, la biomasse des humains et des mammifères domestiques qu’ils consomment (vaches, moutons…) a presque quintuplé.