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Pédagogie Éducation

À l’école, un verdissement qui peine à prendre racine

Au fil du temps, les programmes scolaires se sont étoffés sur la thématique du développement durable, de la maternelle jusqu’à la terminale.

L’éducation au développement durable (EDD) fait désormais partie intégrante de la mission que se fixe l’école. Les programmes se sont étoffés, des mesures comme les écodélégués créées... Mais un long chemin reste à parcourir.

Vous lisez la 1ʳᵉ partie de notre série « L’écologie à l’école ».


« L’écologie est de plus en plus présente à l’école, même si elle ne l’est jamais assez, vu les enjeux de la crise climatique », estime Frédérick Heissat, cofondateur de Profs en transition. Ce réseau, créé en 2018, rassemble quelque 33 000 personnes dans un groupe Facebook, et a pour vocation d’accompagner les enseignants vers des pratiques éducatives plus écoresponsables.

Certes, l’éducation au développement durable (EDD) fait désormais partie intégrante de la mission que se fixe l’école. Circulaires, vademecum, référentiels... La masse de textes publiés ces dernières années le prouve. Au fil du temps, les programmes scolaires se sont étoffés, de la maternelle jusqu’à la terminale. Des mesures, comme les écodélégués, ont été mises en place. Pourtant, du chemin reste à parcourir : les enseignants manquent de formation et d’accompagnement tandis que les marges de manœuvre dans des établissements encore sous-dotés grèvent certaines initiatives.

« Au terme de leur scolarité, les élèves doivent être en mesure de s’emparer des enjeux du développement durable, d’adopter des comportements individuels et collectifs responsables, d’envisager des avenirs équitables et réalistes, de participer aux débats de société, voire de s’engager », écrivait le Conseil supérieur des programmes en mars 2023.

« On constate un verdissement des programmes »

Au collège, certains concepts comme le gaspillage, les économies d’énergie ou les ressources renouvelables ont été explicitement inscrits en 2020 dans les programmes de physique-chimie. La montée du niveau des mers et des océans et le réchauffement de l’atmosphère ont également été approfondis dans les programmes de SVT.

« On constate un verdissement des programmes, avec des ajouts, reconnaît Maud Valegeas, cosecrétaire fédérale à Sud Éducation. Mais ça reste très superficiel. L’enseignement repose essentiellement sur la notion de développement durable. » Elle cite ainsi les sciences économiques et sociales (SES) où sont abordés la mondialisation, les flux de marchandises et de personnes, autant d’éléments qui participent à la crise écologique. « Or, au lieu d’être dans la logique de ralentir, on reste dans la seule logique de s’adapter à un monde en crise », regrette-t-elle.

Pour preuve, elle cite l’extrait du programme de terminal en SES qui fixe comme objectif de « comprendre qu’une croissance économique soutenable se heurte à des limites écologiques et que l’innovation peut aider à reculer ces limites ». Plutôt que l’innovation, Maud Valegeas préférerait que soient mises en avant la sobriété et la réduction de la consommation d’énergie.

Des enseignants pas assez formés

Pour Frédérick Heissat, de Profs en transition, « les textes officiels sont plutôt en place aujourd’hui. On a tout ce qu’il faut pour travailler, grâce aux contenus et ressources mis à disposition qui permettent de monter en compétence ». C’est aussi le constat de Francesca Pasquini, ex-députée du groupe Écologiste-Nupes, qui a mené en 2023 avec Graziella Melchior (Renaissance) une mission d’information sur l’adaptation de l’école aux enjeux climatiques. « Les enseignants ne sont pas dépourvus, explique-t-elle à Reporterre. Ils bénéficient d’énormément de matériel, voire parfois presque trop. La difficulté, c’est qu’ils sont peu formés à ces questions et que les outils à disposition ne sont pas assez exploités. »

La thématique écologique serait traitée de façon trop disparate et pas assez progressive au cours de la scolarité, selon elle. « Quand elle est bien traitée dans certains établissements, elle est souvent portée par un seul enseignant qui a des connaissances sur la question et qui est volontaire pour animer des projets et pour en parler dans différentes classes. Mais si un enseignement repose sur les épaules d’une seule personne, il n’est pas voué à perdurer. »

« Ce sont des sujets qui demandent de l’expertise »

Certains professeurs, sans bagage scientifique, peuvent ne pas se sentir légitimes à aborder des questions complexes. « Ce sont des sujets qui demandent de l’expertise, remarque Maud Valegeas. Il faudrait que les enseignants soient formés dans le cadre de la formation continue. Or, celle-ci a été mise à mal dans le second degré. Il n’est plus possible aujourd’hui de se former sur le temps de service. S’ils veulent être formés, les profs doivent le faire le soir ou le week-end, via des webinaires notamment. » Concernant les enseignants du premier degré, le rapport des deux députées préconise de consacrer leurs dix-huit heures obligatoires et annuelles de formation continue à l’éducation au développement durable. « Il faut baliser une année pour former tous les enseignants du premier cycle », estime Francesca Pasquini.

Au collège Vincent Van Gogh, à Blénod-lès-Pont-à-Mousson en Meurthe-et-Moselle, Éco Radio, une webradio «  100 % durable  », est animée par des élèves et un professeur motivés. © Mathieu Génon / Reporterre

L’EDD repose beaucoup sur un travail transversal et interdisciplinaire, mais « on ne sait pas toujours quel enseignant doit s’occuper de ces sujets », constate Frédérick Heissat. « C’est plus facile à l’école primaire où il n’y a pas besoin de décloisonner ou de trouver des heures supplémentaires », ajoute-t-il. C’est pour cela que Francesca Pasquini estime qu’il faut miser beaucoup dès la maternelle et jusqu’au CM2, « mettre en place un enseignement bien solide, travaillé de manière progressive et égale tout au long de ces huit ans d’école ».

Les écodélégués, le risque de la démobilisation

Au-delà des programmes, diverses mesures ont été instaurées, notamment l’obligation d’élire depuis 2020 au moins une ou un écodélégué par classe, de la sixième à la terminale. Accompagnés d’un adulte référent, ces élus sont incités à mener des actions et imaginer des projets à l’échelle de leur collège ou lycée : installation de nichoirs, d’un tri sélectif, plantation d’arbres, etc. Présentés comme « des ambassadeurs de la transition écologique et du développement durable », les délégués sont censés contribuer à la sensibilisation et mobilisation de leurs camarades.

« C’est une très bonne initiative, juge Frédérick Heissat. La difficulté, c’est que ce sont souvent les profs de SVT qui s’engagent, ou des profs engagés de façon citoyenne. On n’a pas réussi à mobiliser tous les enseignants. » Maud Valegeas de Sud Éducation pointe une autre limite au dispositif : « C’est une vitrine. Les chefs d’établissement sont contents, mais ça se résume à une élection et une formation de 2 ou 3 heures, par exemple avec la Fresque du climat. »

Au-delà des programmes, diverses mesures ont été instaurées, notamment l’obligation d’élire depuis 2020 au moins une ou un écodélégué par classe, de la sixième à la terminale. education.gouv.fr

La représentante syndicale déplore le manque de vie démocratique à l’école et le manque de moyens. Si, en Bretagne, des subventions ont pu être débloquées et permettre d’installer des fontaines à eau dans des établissements, explique-t-elle, ce type de projet s’avère difficilement réalisable en Seine-Saint-Denis ou dans les Bouches-du-Rhône, départements sous-dotés. Elle alerte aussi sur l’effet contre-productif des actions menées sans réflexion collective ou sans volonté de l’établissement dans son ensemble : « Si des élèves mettent, par exemple, en place le tri des déchets avec des affiches d’information, mais que tout va dans la même benne à la fin, ils vont comprendre que ça ne sert à rien et se décourager. »

Accompagner la communauté éducative

Même bémol soulevé par Thierry Lerévérend, directeur général de Teragir, association d’éducation au développement durable qui intervient dans le milieu scolaire : « Les écodélégués ne sont pas une mauvaise idée, mais il faut aller jusqu’au bout. Il faut surtout éviter de faire peser sur les jeunes la responsabilité de faire ce que la société, les adultes n’ont pas fait. Sinon, ils vont juste se heurter aux limites d’une fonction dans laquelle ils n’ont pas vraiment le pouvoir de changer les choses, avec le risque de se démobiliser pour toujours. » Selon lui, il faut créer les conditions pour que les jeunes vivent l’expérience de pouvoir transformer des choses. « Et ça, c’est structurant pour toute la vie ! »

C’est ce que tente de faire Teragir tout au long de l’année à travers ses trois programmes : Éco-école, Jeunes reporters de l’environnement et La Forêt s’invite à l’école. Chaque année, ces initiatives permettent de toucher 120 000 élèves en France. Éco-école existe depuis plus de vingt ans. C’est un programme entièrement gratuit et accessible de la maternelle au lycée, financé par des partenaires et des mécènes : ministère de l’Écologie, Ademe, Office français de la biodiversité, Agence Française de Développement, Citéo, MGEN

Objectif : offrir une méthodologie, des supports et des outils pour accompagner la communauté éducative dans des projets de développement durable. Éco-école s’appuie aussi sur un réseau de relais locaux. « Un des points les plus intéressants du programme, c’est la participation des élèves au projet, souligne Thierry Lerévérend. Ils doivent être partie prenante et être impliqués à toutes les étapes. » Autre axe important du programme : mettre en place des projets de terrain alliant plusieurs disciplines et qui rendent les élèves plus actifs. « Certes, l’école progresse sur cette question, mais on conserve un modèle éducatif très disciplinaire qui ne s’est pas encore transformé. »

Faire école dehors

Tous nos interlocuteurs pointent l’intérêt de l’école dehors pour sensibiliser les jeunes à l’environnement. Si elle se développe de plus en plus, elle doit toutefois faire face à de nombreuses difficultés. « Dès que les élèves veulent faire quelque chose, ils sont souvent confrontés à l’organisation scolaire qui n’est pas conçue pour intégrer des projets en dehors de la classe », constate Maud Valegeas. Francesca Pasquini cite, elle, le manque de moyens. Elle prend le bon exemple de Poitiers où les enseignants ont été interrogés sur leurs besoins en matériel pour faire classe dehors. « Et la Ville a doté toutes les écoles d’un petit chariot, de loupes, des instruments pour l’observation des arbres et des oiseaux. » Mais toutes les collectivités ne sont pas aussi volontaires.

Faire école dehors est aussi perçu comme quelque chose de lourd à mettre en place : « Dans notre rapport, on a essayé de dire : pour faire école dehors, vous n’avez pas besoin d’aller demander un car à la mairie et d’aller loin. L’école dehors peut se faire aussi dans la cour de récréation, dans les parcs à proximité… » Les autrices recommandent ainsi de dédier une demi-journée par semaine à l’école dehors en primaire. Quant aux classes vertes, leur nombre n’a cessé de diminuer au fil des années. Une proposition de loi visant à relancer ces voyages scolaires a d’ailleurs été déposée par les Républicains et adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale en février 2024.

En septembre 2023, l’école Les Petites ruches a ouvert ses portes dans un jardin de Veneux-les-Sablons, une ville tranquille aux belles maisons pavillonnaires. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Teragir n’est pas la seule organisation à proposer des programmes à la communauté éducative afin de faire sortir les élèves de la classe. Graines de reporters scientifiques (Fondation Tara Océans), aires éducatives (Office français de la biodiversité), J’agis je plante (Fondation pour la nature et l’homme), etc. Les projets, concours et autres challenges proposés par des acteurs extérieurs à l’Éducation nationale sont innombrables. « Ces programmes sont d’une grande aide. C’est très, très précieux », considère Frédérick Heissat.

Lire aussi : Ces enfants qui ont école dans la forêt

Mais Sud Éducation met en garde : il est primordial de protéger l’école des intérêts privés et du lobbying d’entreprises polluantes. « Par exemple, pour mener le moindre projet dans le 93 actuellement, il faut demander un financement à Odyssée Jeunes, dont le principal financeur est BNP Paribas, l’une des banques les plus polluantes qui soutient de nouveaux grands projets d’énergie fossile contraires aux accords de Paris. Le comble, c’est qu’Odyssée Jeunes privilégie les projets avec une dimension environnementale », dénonce Maud Valégeas.



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