123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageSocial

À l’hôpital, des chiens et des chats pour soulager des malades en fin de vie

Laëtitia avec son chien Ben (à g.), et Pauline, avec Spyro, rendent visite à une patiente de l'hôpital de Valenciennes, le 14 février 2026.

À l’hôpital de Valenciennes, des chiens et chats viennent rendre visite à des personnes en fin de vie. Une rencontre chaleureuse qui déclenche de nombreux sourires. La présence des animaux, ces « catalyseurs sociaux », permet une autre forme de soin.

Valenciennes (Nord), reportage

D’abord, il y a Ben, un adorable chien tout brun aux yeux brillants ; puis Speed, un Jack Russell hyperactif qui trépigne d’impatience ; suivi de Navy, un lévrier blanc très élancé et haut sur pattes, au museau long et fin ; et Spyro, un gros chien blanc et très poilu qui ressemble trait pour trait… à Spirou ! Tous ces chiens accompagnent quatre femmes bénévoles de l’association Cœur sur la patte, direction l’hôpital Jean Bernard, à Valenciennes, à 50 km au sud de Lille.

Dans un sac de transport, installée sur un coussin vert sapin, une chatte au pelage soyeux couleur crème, prénommée Plume, attend sans broncher. En ce 14 février, les chiens et le petit félin sont venus rendre visite aux neuf patients de l’unité de soins palliatifs. Ces femmes et ces hommes, transférés dans le service suite au diagnostic d’une maladie grave, souvent d’origine cancéreuse, y reçoivent des soins pour soulager leurs souffrances physiques et psychiques. Certains et certaines sont en fin de vie — en phase avancée ou terminale d’une affection incurable.

Ben, le chien de Laëtitia, avec un patient de l’hôpital de Valenciennes. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Du « soin non médical »

Friandises en poche, Lætitia, Michèle, Pauline et Céline guident leur animal respectif d’un pas rapide dans les couloirs jusqu’à la salle de pause du personnel médical. Pendant que le café coule, les nouvelles vont bon train. Grâce à l’aboutissement d’un partenariat lancé par une infirmière du service, une intervention en médiation animale — un soin par la présence d’animaux — a lieu chaque mois depuis 2023.

En quelques minutes, Mylène, infirmière spécialisée en soins palliatifs, présente aux bénévoles les neuf patients auxquels elles sont venues rendre visite. Prénom, faculté à communiquer, visites familiales prévues pendant l’après-midi, souhait ou refus de recevoir la visite des animaux… Tout est passé en revue. « Chambre 6, on ne s’y rend pas avant 16 heures — c’est l’heure du biathlon ! » lance-t-elle avec un sourire. En aparté, elle confie : « Je changerai peut-être d’hôpital, mais jamais de filière. Je vois tout le sens de mon métier ici. »

L’intégration de la médiation animale est le fruit d’une approche globale du bien-être des patients en fin de vie, qui propose d’autres outils que les antalgiques médicamenteux. « C’est du soin non médical », résume-t-elle, avant de conduire les animaux vers la première chambre.

Mylène, infirmière spécialisée en soins palliatifs : «  Je vois tout le sens de mon métier ici.  » © Stéphane Dubromel / Reporterre

Déclencher la parole

Spyro et Ben déboulent en haletant — le regard de Gilda, 60 ans, allongée sur le lit de la chambre 0, se fixe sur les truffes mouillées des deux toutous. Sa bouche s’ouvre en grand, et dessine un O. « J’a-adore les ch-chiens ! » s’exclame-t-elle. Au signal de son maître, Ben grimpe sur le lit. Spyro pose sa tête contre la main de Gilda. La conversation avec Pauline et Laëtitia est lancée : « Ah oui, vous avez eu des chiens aussi dans votre vie ? Combien ? Mâle ou femelle ? Et leur nom alors ? » « Le mâle, Fripouille i-il s’appelait. C’était vrai-rai-ment une fripouille ! » Toute l’assemblée, photographe et reporter compris, éclate de rire.

La venue des chiens et de la chatte aide certains patients à communiquer. Ici, Laëtitia et son chien Ben. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Gilda articule difficilement ses réponses — une petite boîte cartonnée, placée sur son cou près de sa bouche, recueille sa salive. Parfois, son regard se perd dans le vague. Atteinte d’un cancer du pancréas, elle a été transférée dans le service suite à une détresse respiratoire — commune dans cette maladie. « La présence des animaux peut permettre de déclencher ou de maintenir la parole, chez des patients peu ou non communicants à leur arrivée dans le service », explique Mylène. Un canal d’informations essentiel pour que l’équipe soignante puisse s’adapter au plus près des besoins du patient.

Réussir à se lever

Debout au milieu du couloir, accrochée à une perfusion, Christine, 65 ans, vient de fondre en larmes dans le pelage de Plume, le félin de la ribambelle animale. Heureuse de leur visite, la sexagénaire a décidé de se lever de son lit quelques minutes plus tôt pour leur offrir une courte promenade dans le service. Au milieu des fous rires, l’émotion la transporte, elle enfouit sa tête dans le pelage du chat pour cacher ses larmes — ce sont des pleurs de « joie », rassure-t-elle.

« Christine disait qu’elle se sentait très fatiguée ce matin. Mais cet après-midi, elle a réussi à se lever et à marcher sur plusieurs dizaines de mètres en autonomie », remarque Lauriane, aide-soignante. Atteinte d’un cancer de l’œsophage, Christine ne tarit pas d’éloge sur la venue des canins et du petit chat.

Christine enfouit sa tête dans le pelage du chat pour cacher ses larmes. © Stéphane Dubromel / Reporterre

La diminution de la douleur, de la fatigue ou du stress après une interaction positive avec un chien, remarquée par plusieurs membres du personnel médical, est liée à l’augmentation des taux de β-endorphines, ocytocine et prolactine, « reconnues pour leurs effets apaisants », écrit la chercheuse Coraline Dyon, spécialiste de la médiation animale. La baisse simultanée du taux de cortisol, hormone libérée en cas de stress, est aussi notée par plusieurs chercheurs.

La promenade finie, les bénévoles, les animaux et Christine se dirigent vers sa chambre, la dernière du couloir. Le défilé passe devant les yeux ébahis et les sourires amusés de la famille de Pierre, installé en chambre 6, dont la porte a été laissée ouverte.

De g. à d. : Pauline et Spyro, Michèle accompagnée de Nevy et de la chatte Plume, Laëtitia et Ben, Céline et Speed. L’association Cœur sur la patte, à Douai, intervient dans différents lieux. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Des « catalyseurs sociaux »

En cette Saint-Valentin, les patients sont nombreux à recevoir la visite de leur famille. C’est le cas de Thérèse, 88 ans — « et demi ! » —, Pierre, 70 ans, et Bernard, 67 ans.

Les discussions du jour tournent autour des invités canins. « Notre Jack Russell était le portrait craché de Speed », lance le fils de Bernard, alors que le toutou sautille pour atteindre son lit. « Ma fille va au Pairi Daiza [un parc animalier belge] ce week-end avec l’école ! » s’exclame un de ses proches, pendant que Pierre invite Ben à s’allonger contre son flanc. Les animaux sont des « catalyseurs sociaux », explique Coraline Dyon, dans sa thèse sur la zoothérapie, ils fournissent un « sujet de conversation facile ».

Les animaux, ici Spyro, sont des «  catalyseurs sociaux  », ils fournissent un «  sujet de conversation facile  ». © Stéphane Dubromel / Reporterre

Les histoires sur les chiens disparus de la famille se succèdent. « Je me rappelle du jour où on a enterré Snoopette, le chien de mes beaux-enfants, dans notre jardin. On sait exactement où elle repose comme ça », explique Thérèse, tout en caressant les longs poils blancs de Spyro.

Parfois, la fin de vie arrive aussi dans la conversation. « Je sais que je vais partir, mais j’ai eu une vie merveilleuse », s’exprime Thérèse avec tranquillité. Elle tient fort la main de Mylène, infirmière passionnée de chant, qui entame un couplet de Nino Ferrer sur un petit chien nommé Mirza, pour l’occasion : « Où est donc passé ce chien ? Je le cherche partout… »

La chatte Plume. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Prendre soin des animaux qui soignent

En fin de visite, Spyro finit par s’endormir dans le coin d’une des chambres. Les autres chiens montrent aussi des « signes de fatigue » identifiés comme tels par les maîtres, qui annoncent la fin de l’intervention. Au lieu des deux heures prévues, l’intervention aura duré une heure au total.

« Dans une unité de soins palliatifs, les animaux peuvent ressentir par ricochet une forme de stress », explique Coraline Dyon, experte du bien-être animal en contexte thérapeutique, devenue vétérinaire clinicienne. Cela est lié à la « charge psychologique » pour les patients, les familles et les soignants, dans un service hospitalier de cette nature.

Dans une unité de soins palliatifs, «  les animaux peuvent ressentir par ricochet une forme de stress  ». © Stéphane Dubromel / Reporterre

La prise en compte du bien-être des animaux dans ce contexte passe par plusieurs initiatives : limiter la durée et la régularité des visites — une fois par semaine environ, selon Laëtitia, une ancienne de l’association —, être attentif aux besoins des animaux, comme celui de circuler librement par exemple, et le fait de les habituer peu à peu à l’intervention dans des lieux, qui leur paraîtront à terme familiers. La troisième est une clé essentielle, le stress des animaux étant d’autant plus important lorsqu’ils sont exposés à des éléments nouveaux.

« Bon alors, on vous laisse lequel ? » répète en riant Michèle, bénévole dans l’association depuis quinze ans. Sur le chemin du départ, une dernière blague est lancée par-dessus l’épaule. « Si Ben dort ici, alors moi aussi ! » s’exclame Laëtitia. Christine précise, amusée : « Dormir ici ? Vous pouvez bien sûr… mais dans la salle de bains ! »

legende