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A la Ferme du Patureau, on emprunte la voie douce vers la radicalité

10 mars 2015 / Emmanuel Daniel (Reporterre)



Pour ses jeunes visiteurs, la Ferme du Patureau fait souvent office de porte d’entrée dans le monde alternatif. Ils viennent en Dordogne apprendre à faire pousser des légumes, et repartent avec une expérience de la simplicité volontaire dans un collectif.

Ils viennent de Lituanie, d’Italie ou du Canada pour mettre les mains dans la terre et apprendre à parler français. Avant de poser les pieds à la ferme du Patureau, la plupart ne connaissaient de la paysannerie que ce qu’ils en avaient vu à la télévision.

C’est donc à un dépaysement complet, en plein coeur de la Dordogne, que Geneviève et Erick invitent ces voyageurs majoritairement jeunes et urbains. A leur arrivée, ils découvrent une propriété de quatre hectares, deux bâtiments de bois, une maisonnette et un corps de ferme dominé par un pigeonnier qui donne à la bâtisse des airs d’église sans clocher.

Le site internet donne une idée claire du mode de vie des résidents : « La Ferme du Patureau fonctionne sur un principe d’économie des ressources qui ne va pas jusqu’à l’austérité mais peut néanmoins sembler surprenant voire compliqué à vivre pour les personnes qui n’y sont pas habituées : l’eau froide est à utiliser avec parcimonie, l’eau chaude est en quantité limitée, le seul point chaud en hiver est la cuisine, aucune nourriture n’est jetée et tous les restes sont réutilisés, il n’y a pas de réfrigérateur, les seuls fruits et légumes consommés sont locaux et de saison (à l’exception des agrumes et bananes en hiver), il y a parfois de la bière mais pas tous les jours, la connexion Internet se partage avec les autres personnes, la voiture est utilisée le moins possible, etc… ».

Il y a six ans que Geneviève et Erick ont jeté leur dévolu sur cette ferme, propriété du père de Geneviève. Ces quarantenaires, « conscients d’être les marionnettes tristes et consentantes du théâtre consumériste », décident « de faire un pas de côté quitte à prendre le risque de la précarité ». Pour ce faire, Geneviève a quitté son emploi pour s’occuper de « faire pousser des légumes ».

Dès le départ, le couple cherche « comment habiter un endroit et le faire vivre en toute liberté, sans en être propriétaire ». Pour tenter de mettre leurs actes en cohérence avec leurs principes, avec une troisième personne, ils créent une association qui rachète la ferme progressivement aux parents de Geneviève.

Mathieu, nomade aux habits bariolés, est un autre pilier du Patureau. Il navigue entre la ferme et d’autres lieux collectifs. « Comme tous les lieux dans lesquels je vis je m’y plais car on y œuvre dans la joie et la justesse. Ici les gens sont honnêtes avec eux-mêmes et humbles : il n’y a pas de bible, de projection, pas de dessein à accomplir ou de gouvernement à renverser, ce n’est pas ça qui nous anime. On se respecte en étant conscients de ce qui nous entoure et avec le sentiment d’en faire partie. On crée un monde au milieu du monde classique, on ne se dit pas qu’on est dehors, on navigue dans l’entre-deux ».

Le Figaro comme allume-feu

Malgré un mode de vie qui peut paraître radical pour les non-initiés, Geneviève et Erick ne se disent pas militants. Ils parlent souvent de dégagement en opposition à l’engagement, et préfèrent réduire les liens qui les relient encore au monde qu’ils dénoncent plutôt que de l’attaquer de front. « Je suis un peu dans la pensée magique, reconnaît Erick, petites lunettes rondes posées devant des yeux malicieux et longs cheveux réunis en une queue de cheval. J’ai tendance à croire que plus on est engagé, plus ça justifie la répression. Alors je ne veux pas rentrer dans la dialectique de la victime et du bourreau ».

« Vivre ici, ce n’est pas une décision politique mais une implication personnelle qui a eu des répercussions politiques. On ne cherchait pas la simplicité volontaire. On est allés vers quelque chose sans trop savoir et ça s’est fait tout seul, loin des discours militants », explique ce professeur d’histoire-géo. Lors de ma première visite au Patureau il y a six mois, Geneviève, dont l’apparence sévère tranche avec la décontraction d’Erick, m’expliquait sa façon de voir les choses : « On se demande simplement ce dont on a besoin, quand peu de choses sont indispensables, on passe moins de temps à courir ».

Cette philosophie se vérifie bien sûr dans leur manière de consommer, mais aussi de s’informer. Au Patureau, on ne trouve pas de télé, et le matin, France Inter sert de bruit de fond distrayant pendant les discussions. Erick récupère le Figaro auprès de sa famille mais le journal est utilisé pour allumer le feu. Néanmoins, une connexion internet et des visiteurs bien informés leur permettent de suivre sans le subir le flot de l’actualité et la dictature du buzz.

Ainsi, Erick et Geneviève ont dû attendre la venue de Kim, voyageur coréen, pour découvrir l’existence de Gangnam style, le clip le plus vu de l’histoire de l’internet. « Ici, j’ai l’impression qu’on vit dans un monde moins virtuel. On ne s’agite pas dans le fictif comme l’écrit Céline », compare Erick, jamais à cours de citations ou de références.

Et si les visiteurs sont parfois décontenancés en arrivant, ils s’accommodent bien de ce mode de vie. Ainsi, le Dormitoire (nom du dortoir) n’est pas chauffé et très mal isolé. En théorie, pendant l’hiver, la ferme n’accueille donc personne car les résidents refusent d’y installer un chauffage électrique. Néanmoins, Kim a insisté pour venir en connaissance de cause. Cet urbain vivant à Séoul dit « que c’était pire pendant son service militaire » et raconte que ça lui « rappelle la vie chez sa grand mère à la campagne ».

Un autre venu d’Angleterre confirme : « Si vous êtes un urbain comme moi, vous y trouverez une différence dans le mode de vie qui est très saine aussi bien pour le corps que pour l’esprit ».

Apprentissage du collectif

Mais le plus surprenant pour des jeunes ayant grandi dans un environnement individualiste, c’est sûrement le caractère collectif de la vie sur place. Les repas sont pris en commun et à heures fixes et la vie de groupe y est intense. Entre les discussions au coin du poêle en hiver ou de la grande table en été, les jeux de cartes ou les parties de Mahjong, les balades près de la rivière, les soirées pizzas, les apéros, les projections de film, les séances de yoga ou de chorale... il est difficile de s’ennuyer. Erick invite constamment ses hôtes à profiter de son incroyable bibliothèque. Mais s’y installer relève de l’épreuve car on a l’impression de passer à côté d’une tranche de vie collective.

Liepa, jeune lituanienne d’une vingtaine d’années parle ainsi de son passage à la ferme : « Ce fut une expérience inoubliable. Pas seulement en ce qui concerne l’apprentissage de la langue, mais aussi dans les modes de vie écologiques et économique et le fait de toujours travailler comme une équipe organisée ». En effet, au-delà des travaux dans les champs, chacun se répartit les tâches du quotidien, notamment la préparation des repas (parfois pour une vingtaine de personnes !) et la vaisselle. Des relations qui lui ont fait se sentir « membre d’une grande famille ».

Geneviève chapeaute l’activité jardin, Mathieu complète en s’affairant aux travaux de constructions et de bricolage. C’est à son invitation que je suis venu la première fois l’été dernier pour participer à la construction d’une maisonnette en pneus, bambous et
torchis ! En ce moment, c’est un chantier four à pain qui occupe les esprits et les corps. Chacun met ses talents, son temps, son énergie au service du collectif.

Pour Erick, qui rêvait depuis son adolescence d’une vie en communauté, ce mode de fonctionnement tombe sous le sens : « On n’arrive a faire les choses que si on est plusieurs. La fiction de l’individu est aliénante. On vit dans une société qui a besoin de professionnels pour tout car plus personne ne sait rien faire. Ici, on fait jouer les complémentarités. Moi pour l’instant j’amène de la thune », dit-il en rigolant. En effet, il a dû garder son activité de professeur pour pouvoir payer le remboursement de l’emprunt. Chaque mois, il donne ainsi 999 euros à l’association.

Le pari de la solidarité

Mais il supporte de plus en plus difficilement cette situation et son rôle d’enseignant qui « est là pour formater », qui sert « d’outil au service de l’idéologie dominante ». Mais pour l’instant, les marchés hebdomadaires qui rapportent 70 euros en moyenne ne permettent pas de rendre la ferme autonome financièrement et le contraignent à
continuer.

Désormais, les résidents cherchent un nouvel équilibre et aimeraient qu’Erick puisse se consacrer à temps plein aux activités de l’association et quitter son travail : « Après cinq ans à rendre un service à la communauté globale, je ne vois plus pourquoi ce serait à Erick de porter seul la responsabilité du financement. En témoignant de ce qui se passe ici, je suis sûr que cela inspirera et motivera les soutiens. Si 1000 personnes donnaient 100 euros, ça nous encouragerait dans cette recherche créatrice d’alternatives et ainsi tous les membres de l’asso pourraient se consacrer pleinement à la vie du lieu », espère Mathieu.

La ferme du Patureau fait donc le pari de la solidarité. Ils invitent à adhérer à l’association afin de consolider ce projet et de lui donner une nouvelle dynamique. Ce lieu où j’ai séjourné deux fois m’a marqué par sa convivialité et son authenticité.

La vision non dogmatique de ses résidents et leur volonté de transmettre par les actes plus que par les discours font de la ferme du Patureau une douce voie vers la radicalité qui ouvre sur d’autres manières, simples et joyeuses, de vivre. Avec cet article, je soutiens à ma façon ce petit bout d’utopie en bordure de la Dronne.




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Lire aussi : Agriculture bio et spiritualité dans une ferme charentaise

Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos : La Ferme du Patureau et Julie Terrrier

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