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ReportageAgriculture

Malgré la crise, ils ont sauvé l’indépendance de leur coopérative bio

À Montagny-Sainte-Félicité, Rémi Laudijois, 45 ans, cultive une dizaine de variétés de céréales et de légumineuses en bio. Il est devenu président de Biocer après la fusion avortée avec Natup.

Fin novembre, une majorité d’adhérents de la coopérative céréalière Biocer ont refusé la fusion avec un poids lourd de l’agro-industrie. De quoi garder leur indépendance, alors que la bio est en crise.

Oise et Aisne, reportage

À quelques kilomètres du Parc Astérix, la charmante bourgade de Montagny-Sainte-Félicité, 422 habitants, accueille elle aussi son « irréductible Gaulois ». Natif du coin, Rémi Laudijois cultive depuis sept ans des parcelles en agriculture bio avec sa femme Pascale. « Dans notre plaine, il y a 25 % de blé. Le reste, c’est de l’avoine blanche pour la floconnerie, du seigle meunier, du lentillon qu’on sème en association avec le seigle, de la lentille verte, du sarrasin… Une dizaine de variétés au total. » Dans ses champs bordés par des haies, on est loin d’un modèle fondé sur la monoculture : la terre que l’on empoigne à pleines mains y est riche et pleine de vitalité.

Si l’agriculteur peut tant se diversifier, c’est parce qu’il fait partie de la coopérative céréalière Biocer, réputée pour alimenter de nombreuses boulangeries et commerces bio, tels que des magasins Biocoop. Le 23 novembre dernier, Biocer, qui regroupe 250 adhérents dans vingt-deux départements au nord de Paris (Île-de-France, Hauts-de-France et Normandie), a évité le pire : lors de son assemblée générale, 55 % des adhérents ont refusé la fusion avec Natup, poids lourd de l’agro-industrie.

Biocer possède un cahier des charges très strict, permettant à la terre d’être saine et pleine de vie. © Théo Heffinck / Reporterre

Une bonne nouvelle pour Rémi Laudijois, adhérent depuis 2018 : « Biocerest la seule coopérative qui a une offre très diversifiée et qui multiplie les possibilités de cultures. On fait du pois vert pour la casserie, c’est un marché de niche. Les coopératives mixtes ne font pas ce genre de choses. »

Une crise et une fusion avortée

Jusqu’à l’année 2020, Biocer se portait plutôt bien. Mais la crise de la bio conjuguée à l’augmentation du prix des matières premières l’a mise en danger. En conséquence, le moulin de Biocer à Marcilly-la-Campagne, inauguré en 2018 et qui leur servait à écraser du blé, du sarrasin ou du seigle, s’est retrouvé sous-exploité. « Notre moulin nous coûte très cher, le plan d’affaires a été fait sur des volumes plus importants à une époque où le bio se portait mieux. L’outil est neuf, les charges fixes sont élevées », dit Rémi Laudijois.

L’idée d’une fusion avec le groupe agro-industriel Natup est née de cette conjoncture : ce groupe, ancré dans l’agriculture conventionnelle, cherchait à ouvrir une filière bio. « La promesse de Natup était d’apporter des volumes supplémentaires pour diluer les charges fixes. » Très vite, une opposition a vu le jour. « On est 250, on savait très bien qu’en se diluant dans un groupe avec 7 000 agriculteurs, on serait la dernière roue du carrosse. Et, surtout, qu’on perdait notre marché bio historique, avec toute la chaîne de valeurs qui va avec : pour un groupe comme Natup, le jour où le bio n’aurait plus assez d’intérêt, le silo de Marcilly pourrait très bien conditionner de la graine conventionnelle. »

Rémi Laudijois est devenu président de Biocer après la fusion avortée avec Natup. © Théo Heffinck / Reporterre

Par conséquent, la majorité des adhérents ont voté contre la fusion. Parmi eux, Alexis Eeckman, cultivateur de céréales, légumineuses et éleveur de poules pondeuses en bio avec sa compagne : « On peut pas être bio et conventionnel en même temps, estime l’agriculteur originaire du Vermandois, à quelques encablures de Saint-Quentin (Aisne). Ces coopératives font leur beurre avec les produits phytosanitaires. Je trouve que ça n’est pas cohérent. » Et d’ajouter : « Je ne suis pas contre Natup, qu’il y ait du bio chez Natup, c’est toujours ça de pris. »

Des inquiétudes toujours fortes

« On a évité l’irréparable, mais la situation n’est pas confortable pour autant », résume Rémi Laudijois, devenu président de la coopérative après la démission partielle du précédent conseil d’administration. Biocer a gardé son indépendance, mais la forte incertitude sur le futur sème le doute chez les agriculteurs, contraints de concilier leurs valeurs avec leur propre survie.

« La moitié de mon exploitation est en bio, l’autre en conventionnel. J’aurais voulu tout convertir, mais vu la conjoncture du marché bio soupire Alexis Eeckman, arrivé sur le tard dans l’agriculture biologique. Si jamais je ne suis pas bien, je repasserai en conventionnel, la mort dans l’âme. Je n’ai pas l’intention de me suicider en restant coûte que coûte dans le biologique. J’ai trois gosses, je pense à eux. »

Bien que convaincu par la nécessité de l’agriculture biologique, Alexis Eeckman, père de trois enfants, craint de devoir revenir au conventionnel par nécessité financière. © Théo Heffinck / Reporterre

Parmi les agriculteurs de la coopérative ayant voté en faveur de la fusion, certains pourraient ne pas reconduire leur adhésion. Affaiblissant un peu plus la coopérative. En attendant des jours meilleurs, Biocer a mis en place une cagnotte Leetchi, et recherche des investisseurs.

Biocer, c’est pas « bio cher »

Pour s’en sortir, Biocer n’a pas trente-six solutions : la consommation de bio doit repartir, et retrouver son volume de la période pré-Covid. Pour cela, il faudra vaincre un cliché très répandu : le bio, c’est cher. « Des paysans meuniers ont mis leurs farines dans des rayons de supermarchés au même prix que la farine conventionnelle. Les gens achetaient la farine conventionnelle parce que dans leur tête, le bio est plus cher », raconte Rémi Laudijois.

De même, la confusion avec certains labels trompe-l’œil — comme la « haute valeur environnementale » (HVE), au cahier des charges très éloigné des standards du bio (l’utilisation de pesticides y est libre) —, nuit à Biocer. « Avec Biocoop, on fonctionne sous le label Bio équitable en France, garantissant au producteur une rémunération équitable, avec une charte. Le cahier des charges interdit d’employer des travailleurs détachés — ce ne sont que des travailleurs locaux — et il est très exigeant, plus que le cahier des charges classique », explique Rémi Laudijois. « Le bien-être collectif passe par le bio. Derrière, c’est moins de maladies, moins de médicaments », affirme Alexis Eeckman.

Si le fonds d’urgence pour la filière bio a bien fonctionné, les aides de la politique agricole commune (PAC) sont bien en deçà des espérances  : les aides prévues pour la période 2023-2027 au titre de l’écorégime pour l’agriculture biologique ont été rabotées pour atteindre 92 euros/hectare, bien loin des 145 euros revendiqués par la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab). « Ils nous ont dit qu’il n’y avait plus d’argent. Et vous savez le pire ? C’est qu’on a été payés en dernier », raconte Rémi Laudijois en éclatant de rire.

Pour Alexis Eeckman, des politiques incitatives de la part de l’État pourraient améliorer la situation : « Par exemple, on supprimerait la TVA sur le bio français. Pour compenser, on taxerait davantage les produits de luxe ou les produits polluants, comme les iPhone. »

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