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Reportage — Nature

Algues, crabes et anémones : à Cordouan, la vie bouillonne au gré des marées

En goguette avec un naturaliste sur un estran au large de l’estuaire de la Gironde, il n’y a qu’à se pencher pour voir la vie bouillonner. Algues, bigorneaux, crabes porcelaine ou anémones doivent lutter contre les oiseaux, les pêcheurs du dimanche et, surtout, la crise climatique.

Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.


Phare de Cordouan, Le Verdon-sur-Mer (Gironde), reportage

À l’horizon, le ciel d’octobre et l’océan Atlantique se confondent dans un même gris métallique. Seule émerge de la brume matinale la silhouette blanche fantomatique du phare de Cordouan, au large de l’estuaire de la Gironde. Au pied de ce monument du XVᵉ siècle, classé au patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2021, toute une vie marine s’active déjà sur l’estran.

L’estran ? « C’est un fond marin recouvert à marée haute et découvert à marée basse », explique Jean-Baptiste Bonnin, du Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) de Marennes-Oléron (Charente-Maritime). Debout dans une flaque cernée de moulières, le naturaliste à l’allure de loup de mer — vareuse, bonnet de laine et cuissardes de pêche — embrasse les alentours du regard : « À Cordouan, il s’agit d’un estran rocheux isolé du continent et composé de platiers [1] et de blocs qui créent toute une mosaïque de micro-habitats naturels. » Depuis 2010, le CPIE réalise tous les cinq ans des inventaires de la faune et de la flore à la demande du Syndicat mixte pour le développement durable de l’estuaire de la Gironde (Smiddest), gestionnaire du site. Au printemps 2020, 324 espèces animales et végétales y ont été recensées.

« Avant, les laminaires formaient de magnifiques tapis », soupire le naturaliste. © Mathieu Génon/Reporterre

Pas besoin d’aller très loin : d’une main protégée par un épais gant de jardinage, Jean-Baptiste Bonnin soulève le bloc à ses pieds. Deux crabes xanthe s’enfuient précipitamment, pinces brandies. « Une pierre comme celle-ci abrite quatre-vingts espèces en moyenne, assure-t-il. Sur le dessus, on va trouver les algues, les brouteurs comme les patelles, et les bigorneaux et les moules. En-dessous, ceux qui ont besoin de se protéger du soleil et des prédateurs, comme les vers et les crabes porcelaine. Ce sont des repères d’une vie un peu bizarre qui vit à l’ombre. »

Tout ce petit monde a appris à cohabiter, en développant parfois de surprenantes collaborations. Le naturaliste désigne un animal aux longs tentacules verdâtres d’aspect presque phosphorescent. « Cette très belle anémone verte capture des algues microscopiques qui colorent ses tentacules, elle bénéficie ainsi des nutriments liés à leur photosynthèse. Et si l’extrémité de ses tentacules est violette, c’est à cause d’une protéine spéciale qui renvoie les ultraviolets pour protéger ces algues. » Ce tandem est particulièrement apprécié d’une des limaces de mer de l’estran : « Elle incorpore les produits urticants de l’anémone et les dirige vers des petites bosses sur son dos, qui deviennent urticantes et forment un petit bouclier chimique. Elle est aussi capable d’élever les algues vertes pour profiter de la photosynthèse. »

Le pied du phare de Cordouan présente un excellent état de conservation. © Mathieu Génon/Reporterre

Les exemples de ce genre sont légion. Des coquillages perceurs creusent des abris dans le calcaire qui, après leur mort, servent à d’autres espèces. Mais la palme de l’architecture de l’estran revient sans conteste aux hermelles. Ces vers marins captent le sable pour construire des galeries protectrices. « Comme ils sont des milliers côte à côte, ils finissent par bâtir de véritables récifs, des habitats précieux pour les autres espèces, explique Jean-Baptiste Bonnin. C’est une espèce clé de voûte de l’estran. » À tel point que le plateau rocheux de Cordouan vient d’intégrer le projet Connaissance et évaluation de l’état des habitats benthiques (CoEHCo) piloté par le parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis. Objectif, suivre l’état de conservation des massifs créés par ces ingénieurs miniatures.


De la solidarité interespèces, il en faut pour survivre dans un milieu aussi hostile. L’absence d’eau, trois heures d’affilée pendant la marée, reste la plus grande difficulté à surmonter pour les habitants de l’estran. « La plupart des espèces présentes ici sont marines, équipées pour vivre sous l’eau, rappelle Jean-Baptiste Bonnin. Mais certaines, notamment des algues, ne sont pas assez compétitives pour descendre plus bas et risqueraient d’être évincées par d’autres. Elles s’établissent donc sur l’estran. Certes, elles ont de l’eau moins souvent, mais au moins elles vivent. ». Autre menace, la prédation. Nombreux sont les poissons — à marée haute — et les oiseaux — à marée basse — qui ont adopté cette cantine. Des goélands argentés, leucophées, bruns et marins crient de concert avec les mouettes rieuses, pendant que les tournepierres à collier, jolis limicoles tricolores, arpentent les rochers à la recherche de mollusques, crustacés et vers marins. « On dénombre une quinzaine d’espèces d’oiseaux présents en permanence sur l’estran. Ce chiffre peut grimper à une centaine en comptant les migrateurs », calcule Jean-Baptiste Bonnin.

Un autre prédateur du petit peuple des blocs et des flaques est le pêcheur à pied. Coquillages, minuscules crevettes, crabes… l’estran est un plateau de fruits de mer à ciel ouvert. Sans parler des algues, comme la dulce poivrée « et son petit goût d’ail » et la laitue de mer « très agréable pour agrémenter une salade », recommandées par le naturaliste, qui ne sort jamais sans son couteau au cas où il croise une ou deux huîtres particulièrement appétissantes. Mais la pêche, à laquelle s’adonnent deux millions de Français, peut malheureusement être très destructrice pour le milieu. Jean-Baptiste Bonnin en a été témoin sur l’île d’Oléron, où il a mené des campagnes de sensibilisation auprès des quelque 225 000 pratiquants. « À une époque, nous avions quatre millions de blocs renversés chaque année. Or, une pierre qui n’est pas remise à sa place, c’est 30 à 70 % des espèces qui disparaissent. L’estran était tout blanc, comme mort. »

« Une pierre qui n’est pas remise à sa place, c’est 30 à 70 % des espèces qui disparaissent. » © Mathieu Génon/Reporterre

Le pied du phare de Cordouan, qui n’accueille que 2 500 pêcheurs par an et reste inaccessible tout l’hiver, n’est pas concerné par ce problème et présente un excellent état de conservation. Cela n’empêche pas le CPIE, assisté par les gardiens de phare, d’y mener régulièrement des campagnes de sensibilisation sur la taille des prises, la saisonnalité… « La saison des oursins s’étend de novembre à mars. Un oursin violet doit mesurer au moins quatre centimètres pour être ramassé, dit Jean-Baptiste Bonnin. Pour les crabes, ça ne sert à rien de les attraper juste après la mue, car ils sont pleins d’eau et pas du tout intéressants. Il faut aussi éviter de prendre les femelles quand elles portent leurs œufs. »

« Protéger la nature en empêchant d’y aller ? Sûrement pas. »

Pour autant, il serait contre-productif d’interdire cette pratique, assure le naturaliste : « Protéger la nature en empêchant d’y aller, et promouvoir un modèle où les gens restent dans leur appartement à regarder la télé ? Sûrement pas. La pêche a des effets bénéfiques. Les gens sont dehors et approfondissent leur connaissance du milieu. Un attachement se crée, ainsi que le sentiment que ce bonheur n’est pas acquis. Et quand on mange un crabe qu’on a pêché soi-même, on n’achète pas du jambon sous vide issu d’un modèle agricole destructeur à l’hypermarché du coin. » Lui-même, natif d’Oléron, pêche depuis son plus jeune âge. À sept ans, il calculait lui-même les horaires de marée pour se poster aux bons endroits et nourrissait sa famille, raconte-t-il. Aujourd’hui, s’il continue d’inspecter les rochers, c’est autant à la recherche de curiosités marines que de délicieux crustacés. En témoigne le sac en plastique qu’il a trimballé tout au long de la promenade, vite lesté de trois gros crabes des rochers.

Une anémone gemme (Aulactinia verrucosa). © Mathieu Génon/Reporterre

Le réchauffement climatique fait peser une nouvelle menace sur ce milieu si fragile. La population de crabes des rochers a grimpé en flèche depuis 2010. « C’est un crabe méditerranéen qui apprécie les eaux chaudes, explique Jean-Baptiste Bonnin. « En 2010, nous en avions trouvé un seul ; aujourd’hui, il y en a deux ou trois qui sortent dès qu’on soulève un rocher. » En parallèle, les laminaires, algues brunes typiques des eaux froides, disparaissent. « Avant, elles formaient de magnifiques tapis. Il n’en reste plus que ce vestige », soupire le naturaliste en désignant une longue lanière marron et visqueuse mollement étendue sur un rocher. Pour suivre ces évolutions, le CPIE a lancé à l’été 2020 un suivi quantitatif de quatre espèces d’algues d’eau chaude. « On s’attend à ce que leur présence augmente. Le changement climatique va certainement impacter tout ça, mais on ignore complètement comment ça va se passer. »

Coquillages, minuscules crevettes, crabes… l’estran est un véritable plateau de fruits de mer à ciel ouvert. © Mathieu Génon/Reporterre

La marée montante finit par repousser Jean-Baptiste Bonnin à l’entrée du phare. Il lui faudra attendre 22 h pour s’aventurer à nouveau sur l’estran dégagé et paré de mille scintillements sous la lumière de la lune. « La nuit, on voit les choses différemment, les crabes sortent parfois davantage », explique le naturaliste. Deux étrilles aux longues pattes fines viendront rejoindre son sac en plastique. « On va les mettre à cuire en rentrant, avec un peu de thym, de romarin et de gros sel. »


Nous avons aussi consacré un reportage aux gardiens du phare de Cordouan, le dernier phare habité de France. Cliquez-ici pour le lire.

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