Amaury Guérin, l’amoureux du plancton qui veut faire virer la course au large
Amaury Guérin a décidé de ne pas rentrer en cargo une fois sa Mini Transat finie. Ici au port de La Rochelle, le 28 août 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
Amaury Guérin a décidé de ne pas rentrer en cargo une fois sa Mini Transat finie. Ici au port de La Rochelle, le 28 août 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
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À 23 ans, Amaury Guérin, navigateur parmi les plus prometteurs de sa génération, entend sensibiliser son milieu sportif à des pratiques plus respectueuses de l’environnement et des micro-organismes qui le peuplent.
La Rochelle (Charente-Maritime), reportage
Certains athlètes vibrent sur le podium, pour un set remporté, un but marqué ou une ligne d’arrivée franchie. Amaury Guérin, non. Ou du moins pas seulement. Quand l’iris bleu fluo de ce petit génie de la voile pétille, qu’un sourire immense s’imprime sur son visage avenant, c’est qu’on lui parle de plancton : de copépodes aux longues antennes délicates, de dinoflagellés en forme d’ancre, de diatomées, joyaux des mers semblant taillés dans la silice par des fées…
Le navigateur a rencontré le monde de l’infime en 2022, à la faveur d’un voyage en solitaire vers le Grand Nord, ses îles aux pics abrupts et son soleil de minuit. Avant le départ, il avait proposé à des scientifiques de collecter des données pour eux. Le chercheur Colomban de Vargas lui avait confié un filet à plancton et un microscope. « J’ai eu une sensation de vertige, se souvient-il. Dans une seule goutte d’eau de mer, je voyais une vie immense. Et des gouttes d’eau, il y en avait à perte de vue autour de moi. Partout, des milliards de vies se déroulaient, sans que je les voie à l’œil nu. »
Né en 2002, le jeune homme, qui compte parmi les navigateurs les plus prometteurs de sa génération, aurait aisément pu se contenter d’enchaîner les compétitions, en parallèle d’une vie déjà bien remplie par un double-cursus à l’école d’ingénieurs Insa et Sciences Po Rennes. Sa découverte a opéré un « basculement ». « Jusque-là, je voyais surtout l’océan comme un terrain de jeu. J’ai réalisé que c’était un terrain de vie. »
Sensibiliser à l’importance des micro-organismes
À 20 ans et des poussières, le « planctonaute » a créé un festival qui sensibilise chaque été les habitants de la Vendée — où il a grandi — à l’importance de ces micro-organismes. Leur devenir l’a également poussé à prendre une décision audacieuse, tranchant radicalement avec les usages du milieu sportif dans lequel il évolue : ne pas rentrer en cargo une fois sa Mini Transat — une course transatlantique menée sur des voiliers de 6,50 mètres de long — achevée, en novembre.
Une fois l’océan traversé, de nombreux bateaux de course regagnent l’Europe à bord de porte-conteneurs polluants, a révélé Reporterre en 2023 [1]. C’est notamment le cas lors de la Mini Transat, mythique pépinière des champions du large. Le 25 octobre, 90 participants prendront la mer, direction les Antilles, pour l’édition 2025 de cette course. 88 chargeront leur voilier sur un cargo à leur arrivée, pour des raisons de praticité et de sécurité — ces bateaux n’ayant pas été conçus pour affronter les conditions météorologiques du retour, qui peuvent être dangereuses, en particulier l’hiver.
D’après les calculs de l’ancien coureur au large Adrien Hardy, ramener un seul Mini de cette manière émet l’équivalent de 10 tonnes de CO2 dans l’atmosphère — cinq fois le budget carbone annuel vers lequel nous devrions tendre de manière individuelle. « Le plancton est sensible au changement climatique », rappelle Amaury Guérin. Après avoir vu de si près sa beauté, l’infinie variation des formes de ces êtres indispensables à la vie sur Terre, « je ne m’imaginais pas rentrer en cargo », dit-il. Seul son concurrent Mathis Bourgnon et lui ont pris cette décision.
Ce choix a forcé Amaury Guérin à réaménager son existence. Le cargo permet de plier le monde à ses impératifs, en se soustrayant aux contraintes météorologiques. Rentrer à la voile oblige, à l’inverse, à composer avec elles. En attendant le retour de conditions favorables, à la fin du printemps, Amaury Guérin ira donc étudier un semestre à Montréal, avant de reprendre la mer pour une trentaine de jours en direction de l’Europe. Il estime diviser par sept le bilan carbone de sa course.
Au prix d’un éloignement de ses proches — à qui il a défendu de venir lui rendre visite en avion —, et d’une prise de risque importante. À l’aller, les Mini voguent avec le vent dans le dos, suivis par des bateaux prêts à intervenir en cas de problème. « Là, il va partir dans le brouillard, tout seul, sans assistance, loin des caméras. C’est beaucoup plus engagé », signale son entraîneur, Étienne Saïz.
Le préparateur sportif, qui connaît Amaury Guérin depuis ses 11 ans, le décrit comme quelqu’un d’« entier », « déterminé » et « atypique » : « Il n’est pas dans le moule classique de la compétition, à vouloir écraser tout le monde. Il est plus intéressé par le fait d’apprendre à se connaître et repousser ses limites. »
Lucide sur les travers écologiques de son sport
Brillant, aussi : ado, c’était lui qui assumait, avec son frère et sa sœur, le rôle de capitaine sur le petit bateau de ses parents, un ingénieur et une professeure des écoles convertis sur le tard à la voile par leurs enfants. Donné favori de la Mini Transat par la presse spécialisée, « il est digne [du vainqueur du Vendée Globe] François Gabart », juge Étienne Saïz.
Au port de La Rochelle, où on le retrouve quelques jours avant son départ pour le grand large, c’est surtout par sa sympathie qu’il rayonne. Pieds nus, un t-shirt orné de crustacés multicolores sur le dos, il nous ouvre grand la cabine de « Youpilourson ». « Quand un bateau s’appelle Black Magic, on sait à quoi s’attendre. Là, on ne se méfie pas », rit-il. À l’intérieur, un réchaud, un matelas de sol, une ribambelle de lampes frontales… Et c’est à peu près tout. « Focus sur le futur ! », a-t-il griffonné au-dessus d’un hublot pour se rappeler que « rien n’est jamais joué » en mer.
L’égo visiblement peu enclin à la gonflette, le jeune marin transforme rapidement l’exercice autocentré de l’interview en échange sincère, entrecoupant ses réponses de questions sur la presse indépendante et la vie des photographes. Avant de filer, d’un bond, aider un concurrent à faire sa manœuvre d’accostage. « Merci, mon petit plancton préf’ », lui glisse un copain de ponton à qui il vient de prêter une cartouche de gaz. « C’est le seul qui m’appelle comme ça », sourit-il.
Lucide sur les travers écologiques de son sport — et du culte de la performance en général —, ce lecteur de l’économiste décroissant Timothée Parrique et du biologiste Olivier Hamant n’a pas pour autant renoncé à changer les choses de l’intérieur. « J’essaie de ne pas dire aux navigateurs investis corps et âme dans leurs projets qu’ils sont nuls de rentrer en cargo, mais plutôt de montrer qu’il y a des alternatives » : l’organisation d’une course retour à la voile, par exemple, ou le remplacement de la Mini Transat par une boucle des Açores.
« S’il n’y a pas de sportif écolo, ils ne pourront jamais être convaincus »
Membre de La Vague, une association qui œuvre pour rendre la course au large compatible avec les limites planétaires, il ne cache pas sentir parfois poindre en lui une forme de dissonance. « Parler de ralentir et faire la course à côté, c’est un peu antithétique. » En même temps, se dit-il, « beaucoup de gens considèrent le sport comme un Graal. S’il n’y a pas de sportif écolo, ils ne pourront jamais être convaincus. »
Dans un milieu où le classement fait office de carte de visite, le fait d’être performant rend son message plus audible. « Une fois, j’ai entendu quelqu’un dire que les navigateurs écolos l’étaient parce qu’ils ne sont pas bons en course, et qu’ils doivent trouver autre chose pour exister. Ça m’a fait bouillir. C’est aussi devenu un facteur de motivation. »
Des projets de « voyages immobiles »
« Quand vous êtes en tête, votre parole a forcément plus de poids que quand vous êtes cinquantième », constate Isabelle Autissier. La navigatrice émérite s’est liée d’amitié avec Amaury Guérin en naviguant avec lui au milieu des icebergs du Groenland, en 2023. Le jeune marin s’était joint à l’expédition afin de faire des prélèvements de plancton pour des scientifiques. « C’était un équipier à la fois très compétent et très chaleureux, qui s’intéresse à plein de choses », se souvient-elle, saluant son calme indéfectible et sa capacité à « s’interroger sur sa pratique ».
L’eau, Amaury Guérin ne l’a pas quittée depuis le jour où ses parents l’ont déposé, à 5 ans, dans le bassin d’une école de voile du Nord, creusé entre deux terrils. La compétition rythme sa vie depuis qu’il a 8 ans. Parfois, il se prend à rêver de projets d’aventure, de « voyages immobiles » au plus près de la nature, à l’image de la navigatrice Tamara Klink, qui a hiverné pendant huit mois sur son bateau, prise dans les glaces d’un fjord désertique.
« J’ai hâte de me retrouver tout seul en mer après la course », confie-t-il. Pour avoir enfin le temps de s’immerger dans un livre, voguer sans la pression de la concurrence, et vivre de nouveaux moments de grâce : glisser sur une nappe de plancton bioluminescent à la lumière de la lune, entrevoir le dos d’un rorqual entre les vagues, être réveillé par le chant de dauphins de Risso résonnant contre la coque… À elles seules, ces rencontres justifient « d’aller s’embêter à faire du traîneau dans 30 nœuds [55 km/h] de vent ». Et de se battre pour qu’il reste possible de les vivre.