Amish ou pas, la lutte contre la 5G s’organise au niveau national

Durée de lecture : 7 minutes

21 septembre 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Près d’un millier de militants anti-5G étaient réunis le 19 septembre à Lyon, pour la première grande manifestation d’ampleur contre le déploiement de cette technologie imposée autoritairement. Conséquences sanitaires, environnementales et sociétales, toutes les questions posées par la 5G ont été débattues avec de nombreuses associations.

  • Lyon, reportage

Ils ne sont pas venus habillés en amish. Mais ils n’en étaient pas moins très remontés contre Emmanuel Macron. Samedi 19 septembre, un petit millier de personnes se sont réunies à Lyon pour protester contre le déploiement de la 5G. Tous ressassaient avec amertume les propos méprisants du président qui les a comparé aux « Amish », cette communauté connue pour se tenir à l’écart du progrès. « Voulons-nous revenir à la lampe à huile ? Évidemment que non. Nous souhaitons simplement un débat démocratique sur le déploiement de la 5G », scandait au mégaphone un membre du collectif Stop 5G, devant le Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Les opposants avaient en effet choisi de débuter leur manifestation devant l’entrée de ce centre dépendant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui, en 2011, a classé les champs électromagnétiques de radiofréquences comme « peut‐être cancérogènes pour l’homme ».

Dans le cortège, de nombreuses banderoles rappelaient l’hétérogénéité des questions soulevées par la 5G : l’aspect sanitaire tout d’abord, mais aussi les menaces sur nos libertés publiques, le déni de démocratie, les craintes à l’égard d’une surveillance généralisée et enfin, les questions écologiques. Une pluralité des sujets qui a séduit Marielle, Gilet jaune de la ville de Mâcon : « On rejoint toutes les luttes qu’on peut rejoindre. D’autant qu’on ne peut plus faire de manifestation chez nous… Avec la 5G, c’est une prolétarisation des idées qui fera qu’on pensera tous la même chose, guidés par la machine. »

Au mégaphone, Sandrine Larizza, coordinatrice du collectif Stop 5G résumait le débat : « Nous sommes face à un tournant sociétal majeur et nous voulons peser sur ces choix desquels nous sommes aujourd’hui exclus. » Précise et percutante, elle a enchaîné les interviews pour vulgariser les nombreuses interrogations posées par le déploiement de ce nouveau réseau. Membre d’un collectif Stop Linky, elle a eu le temps de se former à ce sujet : « La 5G et Linky, c’est le même modèle. Cela a trait à l’exploitation de nos données et à l’automatisation de la société. » Elle s’estime satisfaite d’avoir pu réunir autant de participants, malgré le contexte sanitaire : « Il y a quatre ans, lorsque nous avons commencé, il n’y avait pas d’espace pour critiquer le tout technologique. Il était difficile de poser la question “quel progrès voulons-nous” ? Maintenant, c’est possible et c’est certainement lié au développement de la conscience écologique ».

« Dire que la 5G est moins énergivore est totalement faux »

Ces dernières semaines, l’enjeu environnemental de la 5G a pris un tournant politique, avec la publication d’une tribune d’une soixantaine d’élus demandant un moratoire. Lundi 7 septembre, les collectifs Stop 5G ont rencontré Bertrand Maes, adjoint au numérique de la ville de Lyon, qui leur a réaffirmé l’opposition de la municipalité au développement du réseau. « Malheureusement, ils n’ont pas de prérogatives pour s’opposer vraiment », déplore Guillaume Dupuis, membre de la Maison de l’écologie de Lyon. De leur côté, les militants ont demandé le retrait des 22 antennes 5G testés à Lyon par Bouygues Télécom.

Dans le cortège lyonnais, beaucoup de militants écologiques étaient présents, tels les membres d’Extinction Rebellion, qui avaient déployé une banderole rappelant les dommages du numérique, la pollution causée par les data centers, l’exploitation des métaux rares, le « néocolonialisme » nucléaire ou des énergies vertes. Alternatiba et Agir pour l’environnement tenaient un stand dans le village associatif Stop 5G, installé sur les quais du Rhône, à côté des Robins des toits, qui préparent un recours juridique contre l’attribution des fréquences. On a également croisé les Faucheurs d’OGM, qui dénonçaient l’emballement numérique autour de l’agriculture connectée. Nicolas Bérard, auteur du livre 5G mon amour, était venu présenter son travail : « Dire que la 5G est moins énergivore est totalement faux. On le voit bien en Chine d’ailleurs. Le réseau 5G consomme trois fois plus que les réseaux précédents et ils sont obligés d’éteindre les antennes la nuit car cela leur coûte trop cher. »

Certaines municipalités chinoises ont d’ailleurs été obligées de financer la facture électrique des opérateurs pour déployer le réseau. Au total, le journaliste rappelle que le numérique représente 3,7 % des émissions de CO2 dans le monde. Un chiffre qui pourrait doubler d’ici cinq ans : « On nous parle de voitures autonomes, de bâtiments et autres villes intelligentes comme s’il n’y avait aucune autre perspective. Mais il faut pousser un autre imaginaire, où le progrès ne passe pas forcément par la technique, mais par l’humain ».

Autre pôle du village : les associations technocritiques avec Écran total, Halte au contrôle du numérique, Les Décâblés… Félix Tréguer, membre de la Quadrature du net, était également présent et a participé à une des tables rondes. Selon lui, « la déshumanisation induit cette individualisation plus poussée. Il faut inscrire ces refus dans nos pratiques. On est mieux placés que jamais pour obtenir cette victoire. »

Les personnes électrosensibles vivent un calvaire dans les métropoles

« Éteignez bien vos téléphones portables car le mode avion, ce n’est pas suffisant. » Dans les couloirs du Palais de la Mutualité, où plusieurs conférences ont été organisées, cette consigne était répétée avec insistance. Le but : soulager la souffrance des personnes électrosensibles qui participaient à l’évènement. Dans la salle, une femme s’est approchée de l’ordinateur que j’ai posé sur mes genoux pour prendre des notes. Elle voulait mesurer les ondes qu’il émet à l’aide d’un petit boîtier. Pas terrible : j’avais bien coupé le wifi mais oublié le Bluetooth…

Manifestation contre le déploiement de la 5G le 19 septembre, à Lyon.

Les personnes électrosensibles vivent un calvaire dans les métropoles excessivement connectées comme Lyon. Et la plupart trouvent refuge dans les rares zones blanches qui existent encore. « Beaucoup de gens tombent malades mais restent chez eux, ou alors partent dans des coins reculés. Mais en définitive, ils demeurent invisibilisés », dit Laurent Bernard, du collectif Ly’ondes. Le sujet de l’électrosensibilité reste assez clivant au sein du grand public. En 2018, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a reconnu la douleur des personnes électrosensibles, tout en affirmant qu’il n’existait pas de preuve permettant « d’établir un lien de causalité entre l’exposition aux champs électromagnétiques et les symptômes décrits ». Plus globalement, les effets des ondes sur la santé demeurent un sujet très délicat, faute de consensus scientifique.

Mais, au sein du rassemblement lyonnais, personne pour clamer que le four à micro-ondes va causer notre perte. Ou que les arbres seront tous coupés pour déployer la 5G. Seuls quelques rares irréductibles s’opposaient au port du masque, et ils ont été fermement réprimandés par les organisateurs. Les débats posés par la 5G ne sont plus l’affaire d’une minorité complotiste mais deviennent un véritable enjeu de société, comme l’a parfaitement résumé Guillaume Dupuis, membre de la Maison de l’écologie de Lyon : « C’est un projet de soumission. À l’heure de l’intelligence artificielle, l’intelligence naturelle est laissée de côté. Plus les gens seront éduqués et auront compris les tenants et aboutissants du sujet, plus nous pourrons réagir. Soit nous sommes incapables de changer et nous irons vers le chaos. Soit nous arrivons à imaginer collectivement des solutions grâce à des processus démocratiques et collectifs. »





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Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez / Reporterre

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