Drones, intelligence artificielle… quand le numérique s’immisce dans les champs

Durée de lecture : 8 minutes

12 juin 2020 / Héloïse Leussier (Reporterre)



Réduire l’utilisation de pesticides et d’intrants via l’utilisation des nouvelles technologies ? C’est ce que défendent les adeptes de l’agriculture de précision. Mais cette « agriculture 4.0 » se prête plutôt à de vastes exploitations en monoculture et, surtout, n’opère qu’un changement à la marge du système agricole.

Dans le cadre du pacte vert pour l’Europe, la Commission européenne a adopté, mercredi 20 mai, la stratégie Farm to Fork — De la ferme à la fourchette —, dont le but affiché est de rendre nos systèmes alimentaires « plus durables ». Objectifs énoncés : réduction de 50 % de l’utilisation des pesticides, réduction de 20 % de l’utilisation de fertilisants et exploitation de 25 % des terres agricoles en agriculture biologique. Trop contraignant selon les partisans de l’agriculture conventionnelle, pas assez ambitieux selon les associations environnementales. En tout cas, les moyens avancés pour y parvenir ne font pas l’unanimité. La Commission affirme vouloir encourager l’agroécologie mais aussi l’agriculture de précision. Cette pratique, aussi appelée agriculture 4.0, consiste à utiliser des nouvelles technologies, tels que les satellites, des drones, des capteurs connectés ou l’intelligence artificielle, pour gérer cultures et élevage.

« Les informations récoltées permettent d’apporter la dose d’eau, de produits sanitaires, de semis, de médicaments pour les animaux... dont on a exactement besoin, au bon moment, au bon endroit. C’est vertueux dans le sens où cela permet de réduire de nombreux gaspillages et pollutions », dit à Reporterre Véronique Bellon-Maurel, directrice de l’Institut convergences agriculture numérique. Réduire l’utilisation de pesticides et d’engrais polluants, belle initiative certes, mais le risque est globalement de ne pas changer grand-chose. « L’agriculture de précision n’opère qu’un changement à la marge. On va traiter les symptômes au centimètre carré, alors qu’il faudrait changer radicalement le système agricole industrialisé depuis l’après-guerre. Cette conception est en contradiction avec l’agroécologie, qui repose sur un équilibre global des écosystèmes », regrette Anne-Laure Sablé, chargée de campagne pour l’association Les Amis de la Terre.

Capture d’écran du site Climate Fieldview.

De fait, l’agriculture de précision se prête surtout à de vastes exploitations, en monoculture. « Il ne faudrait pas que le numérique ne favorise qu’un seul type d’agriculture. Si on s’arrête à l’agriculture de précision, on risque de simplement réduire les impacts, ce qui est une bonne chose, mais sans aller vers des cultures diversifiées qui se protègent entre elles », reconnaît Véronique Bellon-Maurel. De plus, comme pour la plupart des nouvelles technologies, la question de leur empreinte environnementale est pointée du doigt.

L’essor du « big data »

Pire, cela pourrait surtout renforcer le poids des géants de l’agrochimie, qui opèrent depuis quelques années leur virage vers le numérique. Ils misent sur le « big data », c’est-à-dire la récolte et l’agrégation de masses considérables de données liées aux cultures pour nourrir des algorithmes qui constituent des modèles de prédiction d’utilisation des intrants. Bayer, avec le rachat de Monsanto, a ainsi mis la main sur The Climate Corporation, filiale dédiée au numérique fondée par des anciens de Google. Leur produit phare est Climate Fieldview, une application de conseil aux agriculteurs, basée sur la récolte de données relatives aux exploitations (météo, composition du sol etc.). Yara, premier fabricant d’engrais en Europe et dans le monde, a noué un partenariat avec le géant de l’informatique IBM, pour créer lui aussi une plateforme numérique. L’entreprise affirme sur son site vouloir couvrir, avec cet outil, « 7 % de toutes les terres arables dans le monde ».

« Le danger majeur réside dans le fait que les entreprises, fortes de leur emprise sans précédent sur le marché, s’entendent sur la définition des paramètres des algorithmes et encouragent la dépendance vis-à-vis des intrants qu’elles fournissent », s’inquiète l’association Les Amis de la Terre, dans un rapport publié en mai.

La question de la propriété et du contrôle des données est une autre source de préoccupation. L’Union européenne a d’ailleurs entamé une réflexion pour légiférer à ce sujet. Aux États-Unis, des dérives ont déjà été dénoncées. En février 2020, The Climate Corporation (Bayer) s’est senti obligé d’annoncer la fin de son partenariat, noué quelques mois auparavant, avec l’entreprise Tillable. Cette plateforme de mise en relation entre propriétaires et agriculteurs locataires est censée permettre aux deux partis de déterminer les loyers les plus justes, en fonction du potentiel des terrains. Mais des agriculteurs ont organisé une contestation sur les réseaux sociaux pour dénoncer une hausse des loyers résultant selon eux de l’échange de données entre les deux entreprises.

« La machine décide de tout, l’agriculteur devient un technicien informatique »

Les nouvelles technologies qui promettent de libérer les agriculteurs pourraient en fait devenir de nouvelles contraintes : elles sont très coûteuses, et nécessitent un temps d’apprentissage. « Plutôt que d’avoir un agriculteur augmenté, on risque d’avoir un agriculteur diminué, qui trouve moins de sens à son métier et perd le contact avec la nature et l’animal. La machine décide de tout, il devient un technicien informatique », dit Xavier Reboud, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Sans compter, que, selon lui, « les gains de productivité apportés par ces outils sont pour le moment assez faibles, de l’ordre de 5 . Toutes ces raisons expliquent que les outils numériques ne remportent pas l’enthousiasme des agriculteurs, comme en témoignent des enquêtes conduites par l’École supérieure d’agriculture (ESA) d’Angers en 2017.

Un outil numérique développé par Climat Fieldview pour gérer le taux d’humidité des cultures.

Faut-il dès lors renoncer aux outils numériques ? Xavier Reboud estime au contraire qu’ils pourraient « accompagner le changement ». « On pourrait mesurer, avec des capteurs, l’effort fait par les agriculteurs sur des valeurs non-marchandes comme le stockage de carbone ou l’amélioration de la biodiversité. Cela permettrait de récompenser ces performances ». La stratégie Farm to fork va dans ce sens, en suggérant de rémunérer les agriculteurs qui contribuent au stockage de CO2. Anne-Laure Sablé émet pour sa part des réserves : « Il ne faudrait pas transformer l’agriculteur en calculette à carbone, attention à la bureaucratie excessive. » La chargée de campagne des Amis de la Terre plaide pour « des obligations de moyens plutôt que de résultats ». L’association, qui met en garde contre l’usage possiblement néfaste des nouvelles technologies, n’y est pourtant pas opposée par principe. « Durant le confinement, des plateformes numériques ont permis de rapprocher les consommateurs des producteurs locaux, sans passer par des intermédiaires. Cela a été bénéfique », dit Anne-Laure Sablé.

La « souveraineté technologique » à défendre

La crise liée au Covid-19 a ravivé les débats autour de la souveraineté alimentaire. Certains en profitent pour réclamer plus d’investissement dans le numérique, à l’image du syndicat majoritaire FNSEA. Des collectifs comme l’Atelier paysan préfèrent, eux, questionner la notion de « souveraineté technologique ». « Le fait d’avoir des machines de plus en plus compliquées, difficiles à réparer soi-même, crée une perte d’autonomie chez les agriculteurs. Nous militons pour que les paysans puissent avoir la maîtrise de leur matériel. Qu’ils puissent l’adapter à la manière dont ils travaillent et pas l’inverse », explique Thomas Borrell, chargé de mission scientifique pour l’organisation. À rebours d’un « machinisme qui enferme dans le modèle industriel, notamment par l’endettement », l’Atelier Paysan organise des formations durant lesquelles les paysans apprennent à fabriquer leur propres outils, à partir de plans en licence Creative commons, c’est-à-dire pouvant être reproduits et modifiés librement [1] Ils travaillent principalement sur des systèmes mécaniques mais n’excluent pas tous les usages du numérique. « Nous ne sommes pas technophobes. Un membre de notre réseau a par exemple développé un logiciel de planning de culture en maraîchage, en licence libre », précise Thomas Borrell.

Chaque formation hebdomadaire accueille jusqu’à une dizaine de maraîchers, qui se relaient à tous les postes de fabrication.

L’Atelier paysan s’est structuré depuis une dizaine d’années autour de la diffusion de connaissances mais s’oriente de plus en plus vers le plaidoyer. « Nos formations intéressent de plus en plus, mais l’effet tâche d’huile n’est pas assez rapide au vu des enjeux. Il faut que les politiques publiques changent radicalement », affirme Thomas Borrell. Il pointe du doigt les industriels qui tentent de récupérer indirectement des fonds publics en « demandent aux pouvoirs publics d’aider les agriculteurs à s’équiper de leurs appareils coûteux ». En février 2020, un rapport commandé à un collège d’experts pour préparer le « Pacte productif » a été remis au ministre de l’Économie Bruno Lemaire. L’agriculture de précision et les technologies « rendant possible une évolution des systèmes de production » étaient présentées parmi les secteurs à soutenir en priorité. Mais le Covid-19 est passé par là, et un nouveau plan devrait être présenté dans quelques mois. À l’échelle de l’Union européenne, les négociations actuellement en cours concernant la Politique agricole commune devraient se poursuivre jusqu’à fin 2021, pour une entrée en vigueur en 2022. Cela laissera-t-il le temps d’avoir un réel débat public sur le sujet ?





[1Les articles de Reporterre sont eux aussi publiés sous licence Creative commons, ce sont des biens communs.


Lire aussi : La ferme où les robots remplacent les paysans

Source : Héloïse Leussier pour Reporterre

Photos :
. chapô : En croisant données satellitaires, biomasses, algorithme, l’outil Atfarm de Yara Digital Farming entend aider les agriculteurs à épandre et moduler leurs apports d’engrais azotés avec la plus grande précision. Capture d’écran d’une vidéo promotionnelle
. Site internet de Climate Fieldview
. L’Atelier paysan. © Charlotte Machado/Reporterre

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