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EntretienAgriculture

Annonces du gouvernement sur l’eau : « C’est une forme de trumpisme à la française »

Le 10 janvier 2026, mobilisation à Rennes en défense du nouveau Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) de la Vilaine.

« C’est dramatique. » Pour Arnaud Clugery, d’Eau et Rivières de Bretagne, les récentes annonces agricoles du gouvernement s’assoient sur des décisions prises démocratiquement et remettent en cause la science.

Depuis début janvier, les annonces du gouvernement pour convaincre les agriculteurs de rentrer les tracteurs dans les granges s’empilent. Et dans chaque lot de mesures, une au moins concerne l’eau. Dernières en date, un « moratoire sur toutes les décisions relatives aux questions de la politique de l’eau » annoncé par le Premier ministre, des dérogations à la directive nitrate, ou encore une « loi d’urgence agricole » qui abordera la question de la gouvernance de l’eau pour une représentation plus « juste » des agriculteurs.

Déjà au début du mois, dans sa lettre aux agriculteurs, Sébastien Lecornu avait annoncé que le « fonds hydraulique », qui finance notamment les projets de mégabassines, aurait son financement multiplié par trois, de 20 à 60 millions d’euros.

Pour Arnaud Clugery, porte-parole de l’association Eau et Rivières de Bretagne, ces décisions remettent en cause les bases scientifiques et démocratiques sur lesquelles s’appuie la gestion de l’eau en France.




Reporterre — Comment accueillez-vous les annonces de l’État concernant l’eau et l’agriculture ?

Arnaud Clugery — Depuis les premières lois sur l’eau de 1964, on n’a jamais vu un tel recul sur la question de l’eau. En particulier depuis le deuxième mandat d’Emmanuel Macron, l’État semble complètement en train de perdre les pédales sur la prise en compte de la science dans ses prises de décisions.
Il est devenu extrêmement faible face au monde agricole, la FNSEA [le syndicat majoritaire, productiviste] et la Coordination rurale [un syndicat aux idées proches de l’extrême droite] l’ont bien compris. Nous sommes dans une spirale où, tous les deux ans, des tracteurs sortiront pour obtenir un peu plus de détricotage de ce qui a mis cinquante ans à se construire : la démocratie de l’eau, une politique de l’eau consciente des enjeux et notamment de celui du dérèglement climatique.

En Bretagne, le moratoire annoncé par Sébastien Lecornu remet en cause le Sage Vilaine, le plus grand schéma d’aménagement et de gestion de l’eau de France. La FNSEA, Jeunes agriculteurs et Coordination rurale sont opposés à ce que le Sage interdise les herbicides de maïs sur certaines parcelles près des aires de captage d’eau potable. Que signifie la suspension de ce schéma ?

Le week-end du 10 janvier, on organisait justement une manifestation en soutien au Sage [schéma d’aménagement et de gestion de l’eau] Vilaine. Il y avait plus de 3 000 personnes rassemblées à Rennes. La réunion pour adopter le Sage devait se tenir demain [vendredi] et on apprend que les services de l’État s’en retirent. La FNSEA a obtenu la suspension de ce processus, et derrière, on a potentiellement une loi d’urgence qui viendrait annuler tout le travail fait depuis trois ans par une commission locale de l’eau, une sorte de parlement de l’eau. Et ce n’est pas un repaire d’écologistes purs et durs ! Elle est faite d’élus locaux à 50 %, de 25 % de services de l’État, et les agriculteurs y sont représentés.

Lire aussi : Le moratoire sur l’eau pourrait entraver l’adoption du plus grand schéma de l’eau de France

Une mesure de réduction des pesticides était en passe d’être approuvée après un processus démocratique. Et la FNSEA, avec ce moratoire, a obtenu une suspension de toutes les décisions visant à protéger les milieux naturels et l’eau en général. C’est dramatique.

Avec ce moratoire, le gouvernement court-circuite une décision prise démocratiquement ?

Sur l’eau, nous bénéficions de l’une des démocraties environnementales les plus élaborées. Il n’y a pas d’autres champs qui bénéficient de telles organisations, telles que les agences de l’eau et les commissions locales de l’eau. C’est une démocratie qui n’est pas parfaite. Mais si on la compare à d’autres domaines, comme les déchets, l’énergie, etc., on a vraiment un système qui fonctionne. Cela ne plaît pas à la FNSEA, ni à la Coordination rurale. Le partage de l’eau, ce n’est pas leur problème. C’est une appropriation d’un bien commun.

Le ministère de l’Agriculture a justement annoncé que la loi d’urgence agricole pourrait viser à faire une place plus « juste » aux agriculteurs dans la gouvernance de gestion de l’eau. Qu’en pensez-vous ?

Ils occupent déjà une très grande place ! Ils sont présents dans le collège des usagers mais aussi via le collège des élus. Aucune autre profession n’est aussi bien représentée.

Autre annonce, la multiplication par trois des sommes allouées au fonds hydraulique. Ainsi, le ministère peut directement financer des mégabassines et autres ouvrages d’irrigation.

La gouvernance de l’eau s’appuie sur des études dites HMUC — hydrologie, milieu, usages, climat. Pour la FNSEA, ces études scientifiques doivent être reléguées au fond d’un tiroir pour que seule leur vision du partage de l’eau surnage. On va donc financer des projets même si ces études disent qu’il ne faut pas le faire.

Cela fait peur et s’inscrit dans ce grand mouvement, qui n’est pas que français, de remise en cause permanente de la science au nom d’un comportement de prédateur.

« Il y a une remise en cause permanente de la science »

Dans le monde agricole, on est maintenant dans une forme de trumpisme à la française. Tout comme Trump sort du Giec, on va sortir de certaines instances dans le domaine de l’eau à la demande d’agents économiques.

La possibilité de dérogations à la directive nitrates a été annoncée, qu’en pensez-vous ?

Sur les nitrates, en Bretagne, on est en première ligne et cette pollution dure depuis cinquante ans. C’est visible comme le nez au milieu de la figure, avec la récurrence annuelle des marées vertes. Notre pays est régulièrement visé par la Cour de justice européenne pour ses carences répétées et son inefficacité d’action sur la question des nitrates.

Eau et Rivières de Bretagne a obtenu une condamnation pour carence répétée, le 13 juin, qui dit que l’État est responsable du préjudice écologique que subit la Bretagne à cause de la pollution aux nitrates. Ce jugement enjoint l’État à agir sous dix mois, et le terme est donc tombé cette semaine. Et pile à ce moment-là, le Premier ministre fait des annonces qui reviennent à dire « dormez tranquille, l’État ne répondra pas à cette condamnation ».

L’État, exsangue financièrement, se met en situation de se retrouver condamné à payer des astreintes pour ne pas avoir agi contre la pollution. Et il dit au corporatisme agricole « on va aller voir du côté de Bruxelles si on ne peut pas affaiblir la directive européenne sur les nitrates ». C’est une réponse populiste. Cela ne permet pas au monde agricole de s’engager pleinement dans la lutte contre les nitrates. Et cela fait peser sur le contribuable le risque de sanction financière.

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