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Reportage — Monde

Anxiété, panique… En Allemagne, le trauma de jeunes défenseurs des forêts

Une jeune activiste défend la forêt de Dannenröder, en Allemagne, le 4 décembre 2020.

Plus d’un an après l’expulsion violente de leur zad, de jeunes protecteurs d’une forêt allemande souffrent : ils sont en « deuil face à la perte de la nature », résument les « psychologues pour le futur ».

Dannenröder (Allemagne), reportage

Du haut d’un arbre, Nio  [*] a vu les policiers détruire la cabane qu’elle avait construite et habitée pendant plus de cinq mois. « Ils ont jeté toutes les affaires par les fenêtres et ont tout détruit à la tronçonneuse et au couteau », dit-elle. Lorsque la zad a été expulsée, cela faisait plus d’un an que des militants écologistes occupaient la forêt allemande de Dannenröder, dans l’État de Hesse, dans le centre de l’Allemagne. Leur objectif : empêcher la construction d’un tronçon autoroutier nécessitant d’abattre 85 hectares de forêt, dont des arbres pluriséculaires, dans les pas d’une résistance déjà organisée par des gens du coin.

Une fois retournée à ses études, « il y a eu beaucoup de matinées où, dans le bus pour l’université, je pleurais : je me suis renfermée sur moi-même, il m’a fallu presque un an pour recommencer à m’intéresser à ces combats. » La zad a été expulsée, les cabanes détruites, et la construction de l’autoroute avance : elle devrait être achevée à l’automne 2024. Mais pour beaucoup de ces jeunes militants, la bataille n’est toujours pas finie. Crises de panique, anxiété, mal-être… Un an et demi plus tard, nombre d’entre eux ont du mal à se remettre de cette lutte.

Nio se souvient d’un matin de novembre, en 2020. Il faisait très froid, quand elle s’est réveillée à 25 mètres de hauteur, dans une cabane de bois nichée entre les branches d’un vieux chêne, au cœur de la forêt de Dannenröder. Dans les cimes des hêtres alentour, tous les rameaux et les faines étaient givrés. « Quand le soleil s’est levé, toute la forêt était étincelante, comme des paillettes dans les cimes des arbres, se souvient-elle. C’était un moment spectaculaire — et c’est aussi là où je me suis rendue compte que tout cela serait bientôt fini. » À des dizaines de mètres de hauteur, se dressaient encore barricades et cabanes, maillées par des cordes et autres ponts suspendus dans des arbres menacés. Pendant plusieurs mois, 2 000 policiers se sont mobilisés pour expulser les occupants. Fin 2020, la dernière cabane a été démolie.

« J’ai eu des interactions vraiment terrifiantes avec la police. » © Lowtekk et Kfir Mualem

L’étudiante de 25 ans avait rejoint Dannenröder en juin 2020, après quelques années de militantisme climatique. « J’avais l’impression de m’être réveillée dans un autre monde, où mon avenir n’était pas assuré. Alors j’ai commencé à m’impliquer avec d’autres personnes qui ressentaient aussi cette pression », explique-t-elle.

« Il y avait le sentiment qu’un autre monde est possible »

Dans cette zad, elle a eu « le sentiment qu’un autre monde est possible ». Avec quelques amis, elle a construit sa cabane dans un immense chêne en forme de Y baptisé « Zwille » (lance-pierres). Tous les soirs, il fallait se hisser à 25 mètres de hauteur, à l’aide de quelques cordes et de poulies. « Cette forêt, c’était une zone de liberté où l’on pouvait expérimenter, créer nos propres règles », dit Nio.

La fin du rêve fut brutale. Alors que commençaient les travaux de déboisement, plusieurs protestataires furent blessés et une jeune femme fit même une chute de plus de quatre mètres après qu’un policier a coupé une corde de sécurité. Les autorités, elles, ont dénoncé des jets de projectiles et de pétards. « L’expulsion était bruyante, dangereuse. Il y avait des lumières vives, des hélicoptères, beaucoup de flics, la peur constante pour mes amis », se remémore Pfütze, militante d’une trentaine d’années. « La nuit, le bruit des générateurs et les énormes éclairages emplissaient la forêt. La journée, les faucheuses et la police étaient là, et certaines unités menaient une sorte de chasse à l’homme dans les bois. J’ai eu des interactions vraiment terrifiantes avec la police. Mon cerveau est passé en mode automatique, anesthésié. »

Objectif de la zad : empêcher la construction d’un tronçon autoroutier nécessitant d’abattre 85 hectares de forêt. © Lowtekk et Kfir Mualem

« J’ai eu des attaques de panique, des pensées suicidaires »

Le 31 décembre est venue la première crise de panique. Quatre mois plus tard, un psychologue lui a diagnostiqué un syndrome de stress post-traumatique. « J’ai eu des attaques de panique, des pensées suicidaires, de longues phases d’anxiété, des flashbacks. Je ne pouvais pas dormir, j’ai perdu connaissance plusieurs fois, tout bruit violent était un déclencheur », énumère-t-elle. Toujours trop fragile pour rejoindre un autre mouvement, elle a beaucoup réfléchi à d’autres manières de s’engager. « Ces derniers mois, je me suis beaucoup formée aux premiers secours psychologiques. J’aimerais créer une brochure rassemblant les exercices que j’ai appris, pour les transmettre à d’autres militants. »

Difficile de passer à autre chose lorsque plane, telle une épée de Damoclès, l’ombre d’un procès, dont Pfütze ne connaît toujours pas la date. Pour une action non violente, dit-elle, la police a enregistré 450 délits et 1 550 infractions lors de l’éviction, qui occupent désormais les tribunaux à travers le pays et maintiennent les vies de jeunes militants en suspens.

« On a perdu la forêt, mais maintenant on sait que nous sommes forts, et nombreux. » © Lowtekk et Kfir Mualem

« Lorsque vous menez une action que vous voyez comme très importante et positive pour la société, et qu’ensuite vous êtes puni par la figure de l’État, cela renforce un sentiment de distance par rapport au reste du monde », explique Christoph Hausmann, psychothérapeute basé à Wiesbaden, à une centaine de kilomètres de Dannenröder. « Ce sentiment de détachement est l’un des principaux symptômes d’un traumatisme. »

En parallèle de son cabinet, Christoph Hausmann est coordinateur pour Psychologists for Future : un groupe de psychologues et psychothérapeutes qui vise à « promouvoir la résilience climatique ».

À travers l’Allemagne, une centaine d’entre eux propose un soutien psychologique gratuit, notamment pour les militants du climat. Les cas les plus courants sont les militants en burn-out et, en deuxième position, le sentiment d’un « deuil face à la perte de la nature, une perte de toute perspective », explique Christoph Hausmann. Ensuite, l’écoanxiété. En 2021, le groupe a enregistré 209 consultations pro bono, dont une vingtaine liée à l’évacuation de Dannenröder — même un an après. L’un d’entre eux envisageait même de s’immoler par le feu, en signe de protestation, rapporte le psychothérapeute.

« C’est comme si j’avais perdu ma maison et toute une communauté »

« C’est comme si j’avais perdu ma maison et toute une communauté », raconte Fluss, 29 ans. Elle s’est engagée dès les premiers moments de la zad, proche de la ville de Marburg où elle finissait ses études de médecine. Après l’expulsion, elle ne pouvait imaginer travailler dans un hôpital immédiatement : « Dannenröder nous manquait à tous énormément, mais je me demandais sans cesse : qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ? » Avec une camarade de lutte, elle rend visite à différents projets militants à travers le pays, s’engage même dans une ébauche d’occupation — à nouveau contre une construction d’autoroute dans une forêt — qui n’aboutit pas, se rend à la frontière franco-italienne pour soutenir des groupes d’aide aux exilés… Puis revient à la médecine, comme interne dans un hôpital de la Hesse. L’idée : acquérir des compétences pratiques, qu’elle pourra utiliser dans d’autres luttes. Mais les doutes sont constants. « Ça n’a pas de sens de travailler pour ces systèmes qui soutiennent des guerres, qui vendent des armes pendant que les écosystèmes s’effondrent », dit-elle.

« On a perdu la forêt, mais maintenant on sait que nous sommes forts »

Nio, elle, avait besoin d’une pause. Il lui a fallu un an, durant lequel elle se plonge dans ses études de pédagogie, pour enfin retourner aux sujets climatiques « sans ressentir ce deuil et ce découragement ». Entre-temps, elle est retournée dans la forêt. Là où les militants fourmillaient entre les arbres se trouve maintenant un immense fossé. Et où se dressait le vieux chêne Zwille, « un grand vide : rien que des pierres et du gravier » : « C’était le plus difficile à voir : que de tels endroits puissent être détruits en moins de trois mois. »

« Nous avons besoin de lieux présents sur le long terme, qui ne peuvent pas être détruits par la police. » © Lowtekk et Kfir Mualem

Elle travaille aujourd’hui dans une Amap et participe à des activités éducatives. Dans la lutte climatique, « nous avons aussi besoin de lieux présents sur le long terme, qui ne peuvent pas être détruits par la police », dit-elle, ne perdant pas de vue son engagement politique : « Une fois qu’on a vu certaines choses, on ne peut plus retourner à la vie normale. »

Les options d’engagement ne manquent pas. Aujourd’hui, non loin de l’ancienne zad, une dizaine de militants loue encore une auberge où s’organisent conférences et formations. Dans la ville de Marburg, proche de la forêt, des autocollants « Danni Lebt » (« Dannenröder est vivante ») couvrent les murs. Des milliers de jeunes venus de toute l’Europe y ont fait leurs premiers pas de militantisme. « On a perdu la forêt, mais maintenant on sait que nous sommes forts, et nombreux », affirme Nio. Un optimisme reflété par Fluss, qui réfléchit déjà à son prochain engagement : « Dannenröder a planté une graine dans mon cœur », dit-elle.

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