Au Cameroun, les réfugiés de Boko Haram luttent pour le reboisement de leur camp

15 janvier 2018 / Sophie Douce (Reporterre)

Dans le nord du Cameroun, l’afflux de dizaines de milliers de réfugiés fuyant Boko Haram menace un environnement déjà fragile et crée des tensions avec les habitants. Pour lutter contre la déforestation, certains déplacés se mobilisent pour reboiser et proposent des solutions de rechange à la coupe de bois.

  • Minawao (Cameroun), reportage

« Bienvenue dans notre atelier de charbon écologique ! » : Zenabou Bouba nous accueille avec un grand sourire, un pagne rouge noué sur les hanches et un foulard assorti dans les cheveux. À 38 ans, cette habitante du village de Gawar, dans l’extrême-nord du Cameroun, dirige un petit centre de fabrication de briquettes et de foyers améliorés au camp de réfugiés de Minawao, à quelques kilomètres de la frontière nigériane. Ici, une cinquantaine de femmes, exilées et autochtones, fabriquent du charbon à partir de déchets végétaux. « Nous récoltons les coquilles d’arachides, les épis de maïs et les tiges de mil du site ou des villages aux alentours, puis nous les brûlons et les transformons en combustible », explique la présidente de l’atelier, en pointant du doigt les tas de compost amassés sur une natte. Derrière elle, une dizaine de femmes trie des tiges de céréales pour en extraire les cailloux. À côté, sous le soleil de plomb de ce début de saison sèche, une réfugiée nigériane brûle les déchets dans de grands poêles d’où s’échappe une épaisse fumée blanche. « C’est l’étape de la carbonisation », indique la jeune femme, le nez et la bouche protégés par un masque. Les morceaux de charbon obtenus sont ensuite broyés, compactés puis séchés.

Au camp humanitaire de Minawao, femmes, réfugiées et autochtones travaillent ensemble dans un atelier de briquettes écologiques.

« Voilà, c’est fini ! » Zenabou Bouba montre les petits cylindres noirs qu’elle tient entre ses mains. Ce « charbon écolo » pourra être utilisé pour le chauffage et la cuisine des ménages. « C’est un combustible très efficace, à la fois économique, écologique et inoffensif pour la santé, contrairement au bois de chauffe, qui dégage de la fumée toxique », précise Job Nguerebaye, le coordinateur du projet « Make Minawao Green Again ». Lancé au mois de juin dernier par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en partenariat avec la Lutherian World Federation (LWF), l’initiative vise à lutter contre la déforestation causée par l’afflux migratoire dans la région. En huit ans, l’insurrection de la secte djihadiste Boko Haram a déjà fait près de 20.000 morts et 2,6 millions de déplacés dans la zone du lac Tchad.

« Les déplacés ont coupé nos arbres » 

Depuis l’installation du camp de Minawao en 2013, l’arrivée de près de 60.000 déplacés fuyant les exactions des terroristes au Nigéria a eu des conséquences dévastatrices sur l’environnement dans la région du Mayo-Tsanaga. Le problème : pour se chauffer et cuisiner, les exilés collectent du bois dans la réserve forestière autour du site, déjà menacé par la désertification. « Les réfugiés exercent une très forte pression sur la nature à cause de la coupe de bois de chauffe. Ils ont presque déforesté la zone », indique Job Nguerebaye. Située en pleine zone semi-aride, la forêt de Zamaï, abritant de nombreuses espèces végétales et animales, est juridiquement protégée. Malgré cela, la coupe sauvage de bois est toujours régulièrement pratiquée par les populations, et notamment par les femmes, qui se retrouvent exposées à différents dangers. « Comme il est interdit de ramasser du bois dans la réserve, elles vont de plus en plus loin pour se fournir, souvent dans des zones dangereuses où elles risquent de se faire agresser ou même violer », pointe Fabrice Essama, qui travaille sur le terrain pour le HCR.

Les briquettes au terme du processus. Ce charbon servira de combustible écologique.

À Minawao, il n’est d’ailleurs pas rare de croiser des jeunes femmes et adolescents, de gros fagots sur la tête ou une brouette remplie de bois, revenir après avoir parcouru jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres à pied.

Autre facette du problème : la coupe sauvage de bois met également en péril la relation avec les communautés locales. À quelques mètres du camp seulement, le village de Gawar a été l’un des premiers à accueillir la venue des déplacés sur ses terres. Dans sa case, vêtu d’un long boubou blanc et d’un bonnet noir, le lamido (chef traditionnel) du canton, Ousmane Oumar, témoigne en langue fufuldé : « Au début, ils venaient couper du bois ici, ils se servaient aussi dans nos cultures. Cela a créé des conflits avec les populations hôtes. » Son fils Boubakary Ousmane ajoute : « Nous n’avons plus assez de bois ici pour le chauffage et la construction des maisons. Les déplacés ont coupé nos arbres. On est obligé d’aller en chercher plus loin ou d’en acheter au marché. Mais ça coûte très cher, 1. 000 francs CFA [soit 1,5 euro] le fagot. »

« Le projet permettra de rétablir la paix entre les habitants » 

« C’est ma maison juste ici, j’ai prêté une partie de mon terrain pour le projet de reboisement. » Au beau milieu d’une plaine de sable et d’herbes brûlées par le soleil, Boubakary Ousmane nous ouvre les portes d’un petit jardin verdoyant, rempli de jeunes pousses en pot. Moringa, margousier, leucaena, ces arbres seront utilisés pour le bois de chauffage, le fourrage du bétail ou encore pour leurs vertus médicinales. Il y a quelques mois, celui que l’on surnomme le « prince de Gawar » a accepté de mettre à disposition sa parcelle pour la création de cette pépinière. « Le projet permettra de rétablir la paix entre les habitants », espère-t-il. Comme le village de Gawar, trois autres sites de production de plantes ont vu le jour. Au total, 100.000 semis ont déjà été mis en terre. « Notre objectif est d’atteindre les 200.000 plants d’ici fin 2018 », annonce Job Nguerebaye, l’instigateur du projet. À la pépinière de Minawao, où les arbustes atteignent déjà un mètre de haut, des réfugiés et des habitants de villages voisins ont été recrutés pour entretenir les cultures. Un moyen de garantir une cohabitation pacifique entre les populations tout en créant des activités génératrices de revenus, selon le coordinateur. « Ici, les communautés hôtes sont vulnérables et elles le sont devenues encore plus depuis l’installation du camp. L’objectif du projet est de réduire la pauvreté en créant de l’emploi local », explique le Camerounais.

La pépinière de Gawar abrite des pousses de moringa et de margousiers qui serviront pour le fourrage du bétail ou pour leurs vertus médicinales.

À l’atelier de fabrication de briquettes, les femmes ont elles aussi été formées par les équipes de la LWF. « Avant, je tenais un commerce à Banki [1] Grâce à l’atelier, j’ai pu apprendre un nouveau travail. J’espère continuer à mettre en pratique tout ce que j’ai appris ici », confie Pana Tijiani, une Nigériane de 35 ans arrivée il y a quatre ans au camp. Car, en attendant de pouvoir rentrer dans leur village du nord-est du Nigéria, où les attaques de Boko Haram sévissent, ces femmes rêvent déjà de pouvoir gagner de quoi vivre. Bientôt, elles devraient commencer à vendre leur charbon écologique au marché, « à un prix incitatif », pour encourager les ménages à délaisser le bois de chauffe.


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[1Banki est une ville nigériane à la frontière camerounaise que la secte Boko Haram a tenu pendant presque un an, en 2015.


Lire aussi : En Afrique de l’Ouest, la criminalité environnementale dégrade les écosystèmes et la forêt

Source : Sophie Douce pour Reporterre

Photos : © Sophie Douce/Reporterre

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