123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Médias

Au Dauphiné Libéré, peut-on dire du mal des JO 2030 ?

Capture d'écran de la page Cap 2030 sur le site internet du «Dauphiné Libéré».

La direction du quotidien régional des Alpes vient de lancer un supplément mensuel intitulé « Cap 2030 ». Des journalistes redoutent une injonction de plus à faire la promotion des Jeux olympiques d’hiver.

Marseille, correspondance

« On a tiqué ». C’était le 9 septembre. Agnès Briançon, déléguée syndicale du SNJ, fait partie des représentants des journalistes présents lors du Comité social et économique du Dauphiné libéré. Le quotidien régional couvre sept départements dont quatre au moins sont concernés par les futurs JO. Ce jour-là, sa direction a annoncé la création d’un nouveau supplément mensuel de douze pages, « Cap 2030 », éveillant une certaine méfiance chez l’élue du SNJ, le syndicat majoritaire au sein du journal. 

« Lorsque les JO ont été officiellement attribués aux Alpes, fin juillet, notre rédacteur en chef avait fait un édito disant que le Dauphiné soutiendrait évidemment l’événement. On lui avait alors rappelé que le journal devait rester indépendant, traiter aussi les problèmes que peuvent poser les JO et parler des opposants », raconte Agnès Briançon, par ailleurs journaliste à la locale d’Annecy. 

La direction du journal avait réagi en s’engageant à ce que les journalistes puissent faire leur travail librement, mais les représentants syndicaux craignent que la pression pour parler positivement des futurs jeux d’hiver ne fasse qu’augmenter. « Pour l’instant, ils nous laissent faire des articles sur les manifs anti-JO dans le journal. Mais pour combien de temps ? » s’inquiète Agnès Briançon.

Une tendance à « faire beaucoup plus de positif »

 

La journaliste observe que, si ces articles sur les voix critiques des JO de 2030 existent, il y a une tendance globale au sein du journal à « faire beaucoup plus de positif ». Ce qui fait pencher la balance du côté de la promotion du futur événement sportif — un déséquilibre peu surprenant étant donné les relations qu’entretient le journal alpin avec les lobbies de l’industrie du ski, révélées par une enquête de Blast en juillet dernier. 

Pour Guy Abonnenc, rédacteur en chef du Dauphiné libéré, le soutien affiché aux JO d’hiver n’est pas la conséquence de possibles « pressions » financières, mais s’inscrit dans l’histoire du journal régional. « Cet engagement était le même en 1968 et 1992, parce que le sport porte de belles valeurs et que les champions font rêver les petits haut-alpins ou savoyards... Et puis ça va être aussi un coup de pouce aux évolutions de notre territoire, notamment en matière de transition », dit-il. 

Le premier numéro de Cap 2030, paru le 1ᵉʳ octobre, fait ainsi sa une sur les « défis » auxquels doivent faire face les exploitants de remontées mécaniques, tels que « l’avenir des stations en manque de neige ». Mais les pages intérieures déclinent les atouts que représente l’organisation des JO pour y répondre : l’enthousiasme des maires et élus de montagne autour de l’événement, l’élan qu’il va donner à la Fédération française de ski, et les 48 000 emplois qui devraient être créés grâce aux jeux — une estimation faite par le « cabinet indépendant » Astéres, décrit par Arrêt sur images comme un outil de lobbying au services des entreprises commanditaires des études. 

La Une du premier numéro du supplément Cap 2030, édité par le Dauphiné Libéré.

« En général, dans les suppléments, on parle seulement des choses positives, alors que les problèmes, les conflits sociaux par exemple, sont traités dans le quotidien », dit Agnès Briançon, qui imagine que cette répartition des sujets en fonction de leur négativité risque d’être la même avec le nouveau supplément Cap 2030.

Si Guy Abonnenc concède que les manifestations des opposants, relevant selon lui de « l’actualité chaude », auront davantage leur place dans les pages quotidiennes du Dauphiné libéré, il rappelle aussi que son journal « parle depuis vingt ans de la fonte des glaciers », et ajoute : « Notre supplément mensuel “Ici on agit” met en avant des solutions locales en matière de transition : on a été parmi les premiers à parler des conséquences du réchauffement climatique, qu’on vit depuis longtemps sur nos territoires. »

Un déséquilibre pour les opposants

Du côté des opposants aux JO de 2030, on considère que le traitement de l’événement par le quotidien est déjà largement biaisé. « La plupart des articles à propos des JO prétendent que ce sera un accélérateur d’aménagements et de modernisation pour la région », observe Anna Longues [*], porte-parole du collectif No JO, qui vit dans les Hautes-Alpes. « Côté savoyard, il y a un biais sur ce sujet, parce que les JO d’Albertville en 1992 ont effectivement permis la construction d’une autoroute pour relier Paris à la Savoie beaucoup plus rapidement », note de son côté Agnès Briançon. 

Anna Longues déplore aussi que le journal, comme les autres médias locaux, la radio Alpes 1 et la chaîne BFM d’ici, n’ait jamais organisé de débat contradictoire entre les promoteurs des JO et leurs opposants. Le 24 juillet, jour de l’annonce de l’attribution des JO aux Alpes, le Dauphiné a ainsi donné la parole uniquement à ceux qui se réjouissaient. « Le point de vue des opposants n’a été présent que dans le journal du lendemain », confirme Agnès Briançon. Mais Guy Abonnenc assure que le journal veut « faire vivre le débat », et que de débats contradictoires seront bien présents dans ces pages dans les mois qui viennent.

« On a plutôt tendance à en parler comme de faits-divers »

Plus globalement, la façon dont le Dauphiné traite des événements liés au changement climatique pose question, selon Anna Longues. À l’instar des intempéries violentes, de plus en plus fréquentes dans les Alpes, qui sont traitées sans faire le lien avec le réchauffement, d’après la porte-parole de No JO. C’est par exemple le cas à propos des nouvelles inondations à Vallouise-Pelvoux (Hautes-Alpes), les troisièmes en un an.

« Il est vrai qu’on a plutôt tendance à en parler comme de faits-divers, en décrivant les destructions, sans parler du changement climatique », reconnaît Agnès Briançon. « Mais des “fresques du climat” sont organisées dans les locales du journal ces derniers mois », souligne-t-elle, espérant que la prise de conscience sur ces sujets progresse parmi les 280 journalistes du quotidien. 

Sous la neige, le journalisme ?

Alors que le réchauffement climatique est deux fois plus rapide en montagne, le manque de neige est déjà criant dans de nombreuses stations de ski — deux d’entre elles, en Isère et dans les Hautes-Alpes, ont encore officialisé la fin des remontées mécaniques ce weekend.

Parler de la raréfaction de la neige dans les colonnes du Dauphiné reste pourtant encore délicat. « Cela dépend des locales et des chefs de service, dit Agnès Briançon. Lorsque j’étais à la locale de Saint-Jean-de-Maurienne, mon chef m’a informée que mon article décrivant une unique “langue blanche” dans une station avait fait perdre un budget pub au journal ». Et il y a quelques mois, un autre chef a demandé à un journaliste de retirer de son article la mention d’un « monticule grisâtre » causé par l’activité des canons à neige, rapporte la déléguée syndicale.

Autre méthode : demander à un autre journaliste d’aller faire un article « plus positif » sur telle station dont un collègue a mentionné la veille le manque de neige. Mais Agnès Briançon veut croire que les choses sont en train de changer au sein de son journal : pour la première fois, le Dauphiné a publié cette année un comparatif de l’enneigement des stations par rapport à l’année dernière. « Au bout d’un moment, si on dit qu’il y a de la neige et que les lecteurs se rendent compte que ce n’est pas le cas, il y a une perte de crédibilité problématique pour le journal. »

legende