Au Japon, un opposant aux déchets de Fukushima a été arrêté

Durée de lecture : 10 minutes

7 janvier 2013 / Thierry Ribault

En décembre, Masaki Shimoji a été arrêté par la police d’Osaka. Cet universitaire s’oppose à la dispersion de déchets radioactifs de la région de Fukushima vers d’autres régions du Japon.


Le dimanche 9 décembre 2012, la police du département d’Osaka a arrêté Masaki Shimoji, professeur associé de finance publique à l’université Hannan.

Le 22 décembre, lors d’une conférence de presse, il sera dévoilé que ce sont des membres de la « Police de sûreté », héritière directe de la « Police politique spéciale », démantelée en 1945 par les forces d’occupation américaines, devenue depuis une division de la protection des personnalités de la Police Métropolitaine de Tôkyô, qui ont mené l’arrestation de Masaki Shimoji, avec la coopération de représentants officiels de son université.

De fait, le 6 décembre 2012, trois jours avant l’arrestation, le président et le vice-président de l’université Hannan ont reçu la visite de deux détectives de la section 3 de la Police de sécurité (la section 3 se consacre officiellement à la protection des personnalités étrangères telles que les ambassadeurs et les chefs d’Etat) et d’un détective du commissariat de Matsubara. Il leur est alors notifié que l’arrestation aura lieu le 8 décembre et que le bureau du prévenu sera perquisitionné le 10 décembre.

Toutefois, un appel ultérieur de la police à la présidence informera cette dernière que l’arrestation sera décalée au 9 décembre, ce à quoi la présidence donnera son accord. Aucun mandat n’a été fourni, ni demandé par l’université, lors de la perquisition du bureau du professeur Shimoji.

Trois délits sont allégués à Masaki Shimoji : « violation de la loi sur les services de chemin de fer », « obstruction vigoureuse au bon déroulement des affaires » et « violation de propriété ». Les faits reprochés à Masaki Shimoji remontent au 17 octobre 2012, jour où il a participé à une manifestation d’opposition à la dissémination des débris radioactifs (et accessoirement chargés en amiante) du Tohoku, devant une des entrées de la gare d’Osaka, puis traversé la même gare pour rejoindre la mairie.

Intervention de Masaki Shimoji - désigné par la flèche rouge - dans la gare d’Osaka en octobre 2012

C’est cette traversée jugée intempestive qui lui vaut, apparemment, avec quatre autres personnes, d’avoir été arrêté deux mois après les faits, une semaine avant les élections du 16 décembre.

« Une lutte pour sauver notre avenir »

Selon l’association des « Citoyens contre la dissémination des matériaux radioactifs », une telle arrestation est « illégale », et Masaki Shimoji « devrait être relâché immédiatement », considérant qu’il s’agit d’ « une grossière tentative d’intimidation exercée sur les citoyens opposés à la dissémination nationale des matériaux radioactifs ».

Cette association est en lutte contre le programme gouvernemental visant à « partager la charge entre tous », programme qui consiste à convaincre les gouvernements locaux d’accueillir au plus vite une part des débris afin de commencer les opérations d’incinération dès février 2013. Plusieurs villes, dont Osaka, ont déjà mené des tests d’incinération considérés comme « sans problème pour la sécurité » par les autorités bien que contestés par les résidents.

Selon le Mainichi du 18 septembre 2012, la ville de Kitakyushu dans le sud du pays, accueille depuis septembre 2012 des débris contaminés acheminés par bateau par l’entreprise Kajima dans le cadre d’un contrat de 2 milliards de yens (20 millions d’euros) depuis le Tohoku afin de les incinérer.

Un responsable de la mairie déclarait au même quotidien : « Peut-être nous ne devrions pas le faire, mais c’est de la responsabilité du gouvernement de nous le dire dans le cas contraire. »

La municipalité a mobilisé une entreprise privée chargée d’effectuer un contrôle des rumeurs et des commentaires négatifs relatifs à son initiative. Il s’agit pour la municipalité de « s’assurer que des messages sans fondement ne génèrent pas de rumeurs dommageable aux activités du tourisme, de l’agriculture et de la pêche. »

Le 30 août 2012, lors d’une réunion publique à la mairie d’Osaka, où parapluies et bouteilles d’eau avaient été confisqués à l’entrée, le maire d’Osaka, ex-gouverneur du département d’Osaka, avocat et vedette de télévision, Tôru Hashimoto, connu notamment pour ses appels en faveur d’un Japon armé de la bombe atomique, avait rétorqué aux résidents qui désapprouvaient le plan d’incinération des débris du Tohoku (Osaka compte accueillir 36 000 tonnes de débris d’ici avril 2014) : « La politique municipale n’est pas guidée par vos opinions. »

Outre son investissement auprès des familles de réfugiés du nucléaire - on compte environ 6000 déplacés, forcés ou volontaires, originaires du département de Fukushima, et déclarés dans la mégalopole de Kobe, Kyoto, Osaka -, Masaki Shimoji a pris activement part à la campagne d’opposition aux différents projets des grandes agglomérations japonaises relatifs à la réception, l’incinération des débris contaminés en provenance du Nord du Japon, puis l’épandage des cendres issues de ces débris incinérés.

Depuis le centre détention où il a été placé, Masaki Shimoji a fait parvenir un appel daté du 12 décembre dans lequel on peut lire : « Comme je l’ai inlassablement répété, la dissémination des débris dans tout le Japon ne sera d’aucun bénéfice pour quiconque. Les budgets dédiés à la reconstruction des zones dévastées seront canalisés vers l’incinération, freinant les avancées en matière de reconstruction. La radioactivité sera propagée, contraignant ceux qui vivent dans les zones affectées à endurer les conditions de la contamination, et les responsabilités de TEPCO seront ainsi diluées.

Nous paierons cela de notre vie, de celle de nos enfants et de celle des enfants à naître. Une telle politique irresponsable ne devrait pas être autorisée. Nous devons arrêter cela. Ceux d’entre vous qui ont étudié la question et combattu ensemble, n’abandonnez pas et continuez la lutte. Quant à ceux qui ignorent les enjeux de l’incinération des débris, qu’ils en prennent connaissance et nous donnent un coup de main. C’est une lutte pour sauver notre avenir. »

Une solidarité radioactive

Les débris contaminés se retrouvent effectivement au centre d’une conception inédite de la solidarité. On connaissait la solidarité active, mais on ignorait tout, jusqu’à présent, de la solidarité radioactive, le ministère de l’Environnement ayant dans un premier temps, en août 2011, fait voter une loi, la première du genre dans l’archipel, autorisant les départements et les municipalités à demander au gouvernement de désigner certaines communes comme candidates à l’évacuation de décombres contaminés, puis dans un second temps, dès le 18 novembre 2011, convié des élus locaux à des « voyages de découverte » des mêmes décombres, afin de les convaincre d’en accepter une partie sur leur territoire.

Afin de parachever ce programme de dilution comme solution à la pollution, le Premier ministre Yoshihiko Noda a, dans un troisième temps, le 16 mars 2012, fait parvenir une lettre à trente-cinq départements et dix grandes agglomérations leur demandant d’accueillir une part des 4 millions de tonnes de déchets contaminés des départements d’Iwate et de Miyagi et de Fukushima.

Huit départements et huit grandes agglomérations urbaines (dont Tokyo et Osaka) avaient promptement répondu favorablement et proposé de recevoir près d’un million de tonnes de décombres contaminés. Il est toutefois fort probable que sur l’ensemble des 27 millions de tonnes de débris à traiter, bien plus de 4 millions soient contaminées.

Le site d’enchères en ligne Yahoo Japan, tout comme le magazine Sotoko et la chaîne de radio J-WAVE, participent activement à cette campagne du ministère de l’Environnement en affichant sur sa page principale des slogans du type « Participez à la destruction des débris du désastre », « Travaillez comme bénévole ! » ou « Aidez les municipalités qui acceptent les débris du désastre ! ».

« L’heure est venue de faire face à l’autorité de la nation »

Le communiqué paru dans le journal Asahi du 17 août 2011 annonçant le vote de la loi sur la dissémination des débris radioactifs précisait utilement que, « bien que spécifiquement conçue pour gérer les retombées de l’accident nucléaire de Fukushima, cette loi pourra aussi être appliquée lors de tout autre accident nucléaire qui pourrait survenir ».

Il est vrai que le seul principe de précaution que les autorités reconnaissent désormais comme pouvant être effectivement mis en œuvre, est celui qui consiste à garantir la protection de l’industrie nucléaire des effets négatifs, du point de vue de la perception du public il s’entend, que peuvent susciter les retombées de ses activités sur la bonne marche de ces dernières.

La radio-équité, consistant à disperser les radionucléides concentrés dans une partie d’un territoire en un nombre de lieux le plus grand possible dans le but d’en diminuer la concentration, est censée rendre soutenable la charge de radioactivité des uns, tout en en assurant le partage équitable avec les autres.

L’accès démocratique à la protection consiste donc désormais à accéder démocratiquement à la contamination dans le cadre d’un partage des nuisances, et à garantir par là même l’acceptabilité des conséquences néfastes du désastre nucléaire en soumettant chacun à l’adaptation à un milieu morbide.

Dans sa lettre du 12 décembre, Masaki Shimoji demande spécifiquement « aux enseignants de l’université, aux médecins et aux scientifiques, et à tous ceux considérés comme des spécialistes, d’écouter les citoyens et d’apprendre d’eux qui semblent sans instruction et émotifs et dont la parole demeure non-entendue et ignorée. » (…) « Restez du côté de ceux qui s’opposent et agissent de manière à faire connaître la vérité » (…)

« Soyez toujours du côté de ceux qui ont le moins de pouvoir et aidez les. Même s’ils commettent des erreurs, usez de votre autorité quand il s’agit de faire face à ceux qui sont au pouvoir. Votre champ de spécialité n’a aucune importance ; ayez le courage de parler haut et fort. »

Dans une seconde lettre écrite en prison deux jours plus tard, Masaki Shimoji confie : « L’heure est venue de faire face à l’autorité de la nation, et cela me rend nerveux. Je ne peux pas les combattre seul. »

Au tribunal, lors de l’audience du 18 décembre, il déclare : « Les personnes qui se sont fermement opposées aux interférences abusives et aux actions injustes menées par la police d’Osaka ont été arrêtées l’une après l’autre. Il s’agit là d’une situation inhabituelle qui rappelle les pratiques de la « Police politique spéciale » d’avant la seconde guerre mondiale. Je voudrais rappeler que le tribunal a la lourde responsabilité soit d’inviter à, soit d’empêcher la répétition de l’âge des ténèbres de la justice. »

(On a appris le 29 décembre que Masaki Shimoji avait été libéré par les autorités la veille. Un autre manifestant reste toutefois incarcéré au motif d’ « obstruction au bon déroulement des affaires »).



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Thierry Ribault est chercheur au CNRS à Tokyo.
Il est co-auteur avec Nadine Ribault de Les Sanctuaires de l’abîme. Chronique du désastre de Fukushima, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012, 144 p.

Source et photo : Courriel à Reporterre

Lire aussi : La synthèse du rapport sur la catastrophe de Fukushima traduite en français

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